LA MORT DE MOULEY ABD ES SELEM

Le hasard seul m’a fait connaître Lella Kenza, arrière-petite-nièce du

sultan Mouley Mohammed.

J’explorais les quartiers excentriques de Fez avec notre ami Si Omar ben

Nouna, et nous nous étions égarés dans le labyrinthe des ruelles

caillouteuses, lorsque nous aperçûmes un peu de ciel bleu au-dessus d’un

carrefour. Un palmier s’élançait derrière une muraille jaunâtre et

dégradée.

--Allah!--fit mon compagnon,--nous voici à la demeure d’un de mes

parents, le Chérif Jilali; tu vas pouvoir t’y reposer.

Après avoir parlementé, à travers la porte, avec une femme invisible, il

me dit:

--Mouley Abbas est absent. Entre chez lui; je vais aller à la mosquée

voisine et reviendrai te prendre.

Une esclave entre-bâilla la porte pour me livrer passage, et me guida

par la main à travers un vestibule obscur. Le patio était large et gai,

car les bâtiments n’avaient qu’un étage, et le soleil y pénétrait

librement. Une des salles, garnie de mosaïques et de peintures,

s’ouvrait sur une grande arsa[25] aux vertes perspectives mystérieuses.

Mais je ne songeai plus à regarder nulle chose lorsque parut Lella

Kenza. Car elle est plus belle et charmante qu’aucune des «_vierges aux

yeux noirs_» dont les bons Musulmans goûteront les délices dans les

«_jardins élevés, pleins de sources vives, où les fruits seront à portée

de la main_[26]».

[25] Verger.

[26] Koran.

Lella Kenza est presque une enfant, mais elle possède déjà les grâces

troublantes de la femme. Ses yeux profonds, ombragés par de longs cils

bruns, s’ouvrent, candidement étonnés, sous l’arc parfait des sourcils.

Le nez est petit et droit, la bouche vermeille comme une fleur fraîche

éclose, le teint doré, l’ovale exquis... Des nattes sombres, piquées

d’agates et d’émeraudes brutes, encadrent son visage, et vont se perdre

dans un volumineux turban d’étoffe dorée. Elle est mince, souple, et

chacun de ses mouvements révèle l’harmonie du corps sous les brocarts

aux plis lourds. On dirait une vivante petite idole égyptienne. C’est

_la perle soigneusement cachée_[27] qui fut connue par un seul...:

Mouley Abbas est son époux.

[27] Koran.

Lella Kenza sembla toute joyeuse de ma visite imprévue.

--Je ne vois jamais personne--me confia-t-elle,--ma famille habite

Meknès[28]. Depuis mon mariage, nulle femme n’est entrée dans cette

maison, et mon mari est souvent absent.

[28] Une partie de la famille impériale habite à Meknès, dans les

Palais de l’Aguedal.

--As-tu des enfants?

--Non,--dit-elle, avec une moue petite de fillette prête aux larmes,--le

Seigneur ne m’en a pas accordé.

--S’il plaît à Dieu, tu auras bientôt un fils.

--S’il plaît à Dieu, le Puissant, le Miséricordieux!--répondit avec

ferveur Lella Kenza.

Elle voulut me faire visiter sa demeure qui était somptueuse, immense et

mal entretenue. Dans une des chambres, une jeune négresse allaitait un

nouveau-né.

--C’est une esclave,--me dit Lella Kenza,--et le fils qu’elle vient de

donner à mon mari.

De nouveau, son joli visage s’attrista: ses lèvres se contractaient, ses

paupières aux longs cils s’abaissèrent..., mais je n’osai l’interroger,

de peur d’être indiscrète.

--Tu ne connais pas un remède pour avoir des enfants?--me demanda-t-elle

tout à coup.--J’ai tout essayé,--et elle se mit à pleurer.

Le chagrin de cette petite fille qui se désolait de ne pas être mère à

l’âge où l’on joue encore à la poupée, était touchant et drôle.

--Pourquoi te lamenter ainsi,--lui répondis-je,--tu n’as peut-être pas

quinze ans.

--Je ne sais pas,--dit-elle,--mais j’ai déjà jeûné quatre fois au

Ramadan depuis mes noces, et je suis toujours stérile... Alors, j’ai

peur... Et puis, il y a cette Marzaka, fille du diable, que tu as vue

tout à l’heure...

--Que crains-tu? Elle est affreuse et noire, et toi, tu es plus belle

que la lune d’été.

--C’est juste, Mouley Abbas le sait bien, mais il veut des enfants, et

elle lui en donne...

--Aimerais-tu mieux qu’il eût une seconde épouse?

--Allah m’en préserve!... C’est pour ne pas amener une autre femme dans

la maison que le Chérif a pris Marzaka. Elle a eu tout de suite un fils,

puis un autre, et celui qu’elle allaite est le troisième. Elle me nargue

avec tous ses enfants, je ne puis les sentir...

--Connais-tu l’histoire de la hase et de la lionne? Je vais te la dire:

«_Une hase, un jour, parlait à une lionne: «Je suis plus féconde que

toi. Je mets au monde chaque année une quantité de rejetons, tandis que,

tout au long de ta vie, tu n’en as guère plus d’un ou deux.--Cela est

vrai, répondit la lionne, mais un seul de mes enfants dévore tous les

tiens[29]._»

[29] De Lokman le sage. Poète arabe de la tribu d’Ad, à qui l’on

attribue des fables rappelant celles d’Ésope.

Lella Kenza se mit à rire, toute consolée:

--Oh! ta tête est pleine!... Ils sont noirs et laids comme elle, les

fils de Marzaka. Si j’en avais un, Mouley Abbas le préférerait à eux...

Et ce jour-là, il n’irait plus chez la négresse, il me l’a promis.

--Tu vois bien qu’il ne l’aime pas.

--Sans doute, mais chaque fois qu’il entre dans sa chambre, mon cœur me

fait mal et je pleure... Ensuite, elle se pavane devant moi avec les

bijoux qu’il lui donne.

Lella Kenza portait des émeraudes, des rubis et des perles pour

plusieurs milliers de douros, et j’avais remarqué les bracelets d’argent

et les colliers de simple verroterie dont l’esclave ornait sa peau

noire.

--Par Allah!--m’exclamai-je,--ses bijoux ne sauraient être comparés aux

tiens!

--Et que m’importe?--répliqua-t-elle,--tout ce qu’il lui offre m’est

cuisant.

Elle m’emmena prendre le thé dans l’arsa, où les esclaves avaient étendu

des tapis sous les arbres en fleurs. Les bananiers, les bambous et les

hautes herbes formaient un fouillis sauvage, au-dessus duquel le

palmier, que j’avais aperçu de la rue, balançait sa tête flexible. Un

invisible ruisseau gazouillait au milieu des joncs; des centaines

d’oiseaux pépiaient dans les orangers, et des cigognes passaient, les

pattes jointes, les ailes largement étendues, le bec pointant à l’avant,

d’un vol japonais noir et blanc sur le bleu du ciel... On eût pu se

croire très loin de la ville, dont on ne soupçonnait aucune muraille ni

aucune demeure.

L’air était doux, les pétales tombaient sur nous en pluie silencieuse et

parfumée, les branches s’inclinaient, trop lourdement fécondes; parfois,

une orange mûre roulait sur le sol. Lella Kenza, accroupie devant les

plateaux d’argent, préparait le thé avec des gestes harmonieux; des

rayons de soleil faisaient luire les pierreries de sa coiffure et les

ramages dorés de son caftan; les esclaves noires s’agitaient autour de

nous. Quelques-unes d’entre elles, un peu à l’écart, chantaient

d’étranges mélopées en s’accompagnant du gumbri.

Certes, Mouley Abbas ne devait pas être bien pressé d’aller au

paradis!...

Je retournai souvent chez Lella Kenza. Elle s’était prise pour moi d’une

vive affection, et m’eût voulue sans cesse auprès d’elle. Je rompais

l’uniformité de sa vie en lui apportant quelques échos de ce monde

extérieur qu’elle ne devait jamais connaître.

Le Chérif était un homme encore jeune, au visage accueillant et

sympathique. Il semblait adorer sa femme, et insistait toujours pour que

je vinsse la voir et la distraire. Mon départ fut un vrai chagrin pour

Lella Kenza; elle me fit mille recommandations, comme si je dusse aller

au bout du monde. Je l’assurai que le voyage de Meknès à Fez ne

m’effrayait nullement, et que je ne tarderais pas à revenir.

Je la revis en effet à la fin de l’automne. Elle me parut moins jolie et

moins souple sous l’ampleur des caftans; ses traits tirés, ses yeux trop

noirs, révélaient une grande fatigue. Mais elle était fort joyeuse et ne

tarda pas à m’annoncer la bonne nouvelle:

--Enfin!--me dit-elle,--je suis enceinte de ce printemps, juste à

l’époque de ton départ. Mouley Abbas est bien heureux. Il ne va plus du

tout chez Marzaka, maintenant que le Seigneur lui a montré que je puis

avoir des enfants.

L’esclave traversait le patio, suivie de ses trois petits; le dernier né

trottinait en trébuchant. Il avait une tête ronde et crépue et un teint

à peine plus clair que celui de la négresse. Les aînés ressemblaient

davantage à leur père, bien qu’ils fussent aussi fort noirs.

Marzaka vint s’accroupir avec nous, à une distance respectueuse de Lella

Kenza; elle se faisait très humble et sa maîtresse lui témoignait une

hautaine bienveillance depuis que son triomphe était assuré. Les

négrillons s’ébattaient, comiques et mal élevés, poussant des cris

aigus, dérangeant les coussins, se roulant sur les tapis comme de jeunes

animaux. De temps à autre, Lella Kenza leur donnait une amicale petite

claque. Même, elle prit le plus jeune sur ses genoux et le fit danser en

chantant:

--Ah, Mouley Saïd!

Tu auras bientôt un frère, s’il plaît à Dieu!

Et son visage sera blanc, comme le haïk d’une femme riche.

En te voyant auprès de lui,

Les gens te prendront pour son esclave,

Et te demanderont si tu viens de Marrakech.

S’il plaît à Dieu,

Mouley Saïd!...

L’enfant riait aux éclats, et la négresse, obséquieuse, battait des

mains en répétant le refrain improvisé:

--S’il plaît à Dieu,

Mouley Saïd!...

Je n’avais jamais vu tant de gaîté dans cette maison. Pourtant, Lella

Kenza semblait fort éprouvée par sa grossesse; elle revint toute

haletante d’une promenade dans l’_arsa_, où les peupliers roux semaient

leurs feuilles mortes sous l’éternelle verdure des orangers.

--Je ne puis plus me traîner,--dit-elle,--c’est que demain j’entre dans

mon mois... Tu seras là, pour le sba[30]. Nous aurons des cheikhat[31]

et beaucoup de réjouissances.

[30] Septième jour. Fête des relevailles.

[31] Musiciennes et danseuses de profession.

Mais je m’inquiétais en la voyant si lasse et si frêle, à la pensée des

souffrances que cette petite fille devrait bientôt supporter.

--Écoute,--lui dis-je.--Il y a ici une toubiba[32] qui est très savante.

Elle a étudié toutes choses dans notre pays. S’il plaît à Dieu, ton

accouchement sera heureux et facile; mais si, par malheur, toi ou ton

enfant étiez malades, je t’en prie, fais-la venir, car elle saurait bien

vous soigner.

[32] Doctoresse.

--J’aurais trop peur,--répondit Lella Kenza,--on dit que vos médecins

ont des instruments en acier... Du reste, chez nous, les vieilles

connaissent des remèdes excellents.

--Sans doute,--répliquai-je avec un manque de conviction qui ne put

échapper à mon amie.

--Par notre Seigneur Mohammed, Envoyé d’Allah! elles sont plus malignes

que tu ne le crois. Sais-tu ce qui est arrivé à Zohra Bent Othman Ez

Zayani?

--Je ne connais même pas son nom.

--C’était une jeune fille d’une bonne famille de Fez, jolie comme le

printemps, et pleine de pudeur. La seconde femme de son père en était

fort jalouse. Or, voici que le ventre de Zohra se mit à enfler, à

enfler, à s’arrondir... et elle souffrait comme celle dont le mois est

échu... La femme disait à tous:

«--Voyez cette éhontée, cette chienne, fille de chienne, elle n’a pas

attendu ses noces pour enfanter.»

»Zohra pleurait sans comprendre pourquoi le Seigneur lui infligeait

cette honte, car elle sentait remuer dans son sein et se croyait

elle-même enceinte, malgré son innocence. Mais une vieille femme à qui

elle se confia lui dit:

«--Ce sont les fruits de la méchanceté que tu portes, et non ceux du

péché. Celle qui te hait a dû te faire manger dans le couscous des œufs

de serpent. Ils ont éclos par la chaleur de ton corps; les petits s’y

trouvent bien et y grandissent.»

»Zohra disait:

«--O ma mère, qu’arrivera-t-il? Les serpents finiront par me tuer!...»

»Alors, la vieille, la démone, eut une idée,--ces vieilles connaissent

toutes les ruses!--Elle fit manger à Zohra beaucoup de pois chiches et

de poisson très salé, puis la suspendit par les pieds au-dessus d’un

seau d’eau. Les serpents, que cette nourriture avait altérés, sentirent

la fraîcheur de l’eau; ils se précipitèrent pour boire. Il en sortit

sept et la jeune fille fut délivrée. A présent, elle est mariée à l’Amin

El Mostafad. O ces vieilles! vois-tu, qui s’aviserait de dénombrer leurs

secrets? Elles savent où le loup a caché ses petits...»

Je n’avais pas d’aussi extraordinaires récits à opposer aux siens.

Pourtant, j’arrivai à la convaincre que nos médecins n’étaient pas non

plus sans posséder quelque science. Mais Allah me préserve de médire des

vieilles!

La semaine suivante, une esclave vint m’annoncer, de la part du Chérif,

la naissance d’un garçon.

--L’impatience de Lella Kenza était si grande que le Seigneur ne lui a

pas fait attendre la fin de son mois.

--Et comment va-t-elle?

--Allah soit loué! tout s’est bien passé. Mouley Abbas, est ravi d’avoir

un fils. Il te prie de venir chez lui.

J’accourus anxieuse auprès de mon amie la Chérifa, et la trouvai, très

pâle encore, accroupie au milieu des coussins. De lourds rideaux de

brocart fermaient l’immense lit et l’on y voyait à peine à la clarté

d’un cierge de cire dont la flamme jaunâtre menaçait constamment les

étoffes. Quelques femmes étaient assemblées autour de Lella Kenza, dans

l’atmosphère pesante de l’alcôve, et une de ces vieilles aux mille

ruses, qui l’avait accouchée, tenait un informe paquet vagissant.

--Regarde mon fils,--me dit avec fierté Lella Kenza en soulevant les

linges, parmi lesquels j’aperçus un pauvre petit être frêle et

grimaçant.--Il ne recevra son nom que le jour du sba. Je l’appelle à

présent «le béni». Oh! que fut grande la bénédiction d’Allah!... Reviens

vendredi pour la fête, et surtout, n’arrive pas plus tard que le

dohor[33].

[33] Chant du muezzin au milieu du jour.

Un serviteur de Mouley Abbas vint le matin même renouveler l’invitation,

de peur que je ne l’eusse oubliée. La maison du Chérif s’emplissait

d’une joyeuse rumeur. D’innombrables négresses en vêtements de fête se

bousculaient dans le patio, portant des aiguières, des plateaux, des

corbeilles remplies de gâteaux. Tout autour de la grande salle, les

invitées se tenaient accroupies sur les divans, immobiles, silencieuses

et solennelles comme des idoles. Leurs visages, insolemment fardés,

s’encadraient d’énormes anneaux d’oreilles ornés de pierreries, et de

longs glands en perles fines ou en émeraudes. Quelques-unes avaient des

diadèmes enrichis de diamants, d’autres se couronnaient d’un turban de

plumes roses ou d’une étoffe brodée. Les hautes ceintures à ramages leur

montaient, très raides, jusque sous les aisselles. Les brocarts des

caftans se cassaient en plis lourds, à peine voilés sous la gaze

éclatante des ferajiat[34] et les colliers splendides, aux plaques

finement ciselées, reposaient sur de très ridicules petites collerettes

dont la mode est venue d’Europe.

[34] Robes de dessus transparentes.

Lella Kenza m’installa tout près d’elle, à côté de son lit. Elle me

comblait d’amabilités et se penchait constamment vers moi pour me

désigner ses parentes ou me faire remarquer un détail de la fête.

Pourtant je lui trouvai un air soucieux, malgré son apparente gaîté.

--Comment va ton fils?

--Grâce à Dieu!... L’assemblée est belle, n’est-ce pas? Tu resteras

toute la nuit.

--Non, non, c’est impossible.

Elle en fut désolée, et, à force d’instances, obtint de me garder

jusqu’au moghreb.

Les invitées ne se départissaient pas de leur attitude rigide, tandis

qu’à l’autre extrémité de la pièce, les cheikhat accompagnaient

rageusement, de leurs instruments, des chants nasillards. On ne

s’entendait plus... il me fallait parler très haut à Lella Kenza et je

perdais la moitié de ses phrases. Elle semblait, du reste, de plus en

plus lasse et préoccupée.

Quelques vieilles femmes, accroupies autour de l’accoucheuse, tenaient

de longs conciliabules. Elles firent apporter sur le lit un petit canoun

allumé, dans lequel on jeta divers ingrédients qui dégagèrent une âcre

fumée. L’enfant fut exposé au-dessus des charbons, puis frotté avec un

liquide mystérieux. Il poussait de faibles cris en s’agitant.

Lella Kenza le regardait d’un air inquiet.

--Que lui fait-on?--demandai-je.

--Rien... des choses à nous...--me répondit-elle évasivement, et elle

détourna mon attention sur le thé, le lait d’amandes, les sucreries et

les parfums que les négresses passaient à la ronde. L’une d’elles

offrait aussi de la gouza[35] en poudre, dont les invitées avalaient une

pincée, tandis que leurs regards devenaient plus vagues et leur

expression plus hébétée.

[35] Noix de muscade avec laquelle les Marocaines se donnent une sorte

d’ivresse.

Les cheikhat, excitées par leurs chants, se démenaient avec une frénésie

grandissante. Le soleil avait quitté le haut des murs, et les esclaves

alignaient sur les tapis de gigantesques chandeliers en cuivre garnis de

cierges.

Je me levai pour partir, malgré les instances de Lella Kenza.

Alors, subitement, son visage se décomposa, et elle me dit d’une voix

suppliante, tandis que ses yeux s’emplissaient de larmes:

--Je t’en conjure, va me chercher cette toubiba dont tu m’as parlé. Mon

enfant est très malade, les vieilles ont vainement essayé tous leurs

remèdes...

--Allah!--m’écriai-je,--est-ce possible! Pourquoi ne m’as-tu pas avertie

plus tôt? Voilà trois heures que je suis ici.

--Je ne voulais pas qu’aucun souci troublât pour toi la fête. Mais à

présent tu pars... Mouley Abd Es Selem va mourir si tu ne trouves rien

pour le sauver!

Un chagrin si poignant la bouleversait, que je n’arrivais pas à

comprendre comment cette femme en pleurs avait pu, tout le jour,

dissimuler son anxiété par simple politesse envers ses hôtes.

Je partis en courant à travers les ruelles noires, avec un petit esclave

qui portait une lanterne. La toubiba habitait à l’autre extrémité de la

ville, et je dus attendre son retour. Il était au moins huit heures

lorsque nous revînmes à la demeure du Chérif Jilali.

Mouley Abbas nous attendait, très anxieux, dans ses appartements, puis

nous passâmes à ceux des femmes qu’emplissait toujours la joyeuse

rumeur. Les cheikhat continuaient leur concert endiablé, et les invitées

dodelinaient de la tête au rythme de la musique, tout en croquant des

pâtisseries. Quelques-unes se levaient parfois pour esquisser un

mouvement de danse... Derrière les tentures du grand lit, Lella Kenza

sanglotait à côté de l’enfant moribond... La toubiba s’accroupit auprès

d’elle, prit le petit des mains de la vieille et l’examina.

--J’arrive trop tard,--me dit-elle en français.

--Comment le trouves-tu?--interrogea Lella Kenza toute tremblante.

--N’aie pas peur, je vais le soigner.

--Il ne mourra pas? Oh, que tu deviendras chère à mon cœur si tu le

guéris!

--Je donne les remèdes, Allah accorde la guérison...

--Cela est vrai, opinèrent les vieilles, Allah seul est grand.

En hâte, la doctoresse avait griffonné une ordonnance qu’emportait un

serviteur du Chérif, puis elle demanda de quoi baigner l’enfant. Les

esclaves s’agitaient dans le tumulte de la fête. De temps à autre, les

invitées soulevaient les rideaux de l’alcôve et s’enquéraient de Mouley

Abd Es Selem, puis elles reprenaient leur thé ou leurs danses.

On apporta sur le lit un bassin de cuivre rempli d’eau chaude, où la

toubiba plongea le bébé, dont le misérable petit corps aux membres

raidis était secoué par des convulsions.

--Il allait bien jusqu’à mercredi,--expliquait en pleurant Lella

Kenza;--cette nuit-là, je suis allée au hammam. A mon retour je l’ai

trouvé malade, et, depuis, il ne veut plus téter.

La doctoresse me dit tout bas:

--C’est le tétanos, il est perdu... Voici la première fois que je vois

un pareil cas. La plaie ombilicale a dû être infectée au moment de

l’accouchement. Ces femmes ont un tel manque de soins!

Lella Kenza levait sur nous ses grands yeux pleins de détresse:

--Oh, que j’ai peur!--murmura-t-elle d’une voix brisée...

Mouley Abd Es Selem mourut avant l’aube, avec les derniers accords de la

musique, alors que les invitées prenaient congé de la Chérifa. Il fut

enterré le matin même.

Lorsque je quittai Fez, quelques jours plus tard, j’emportai la hantise

du désespoir où je laissais Lella Kenza.

Et puis, les mois ont passé, insensibilisant, peu à peu, l’acuité de sa

douleur. Aux premiers jours d’avril, j’ai retrouvé la Chérifa charmante

et joyeuse dans son arsa pleine d’orangers. Elle a repris son air ingénu

de petite fille aux grands yeux étonnés. Les esclaves étalent des tapis

sous l’ombrage et préparent le thé; la neige odorante des pétales tombe

toujours autour de nous et l’air frémit doucement, chargé de toutes les

senteurs et de toutes les ivresses du printemps.

Les fils du Chérif jouent dans les hautes herbes; le plus jeune trotte à

présent, très assuré sur ses jambes. Il s’est approché de Lella Kenza,

qui fronce les sourcils et le renvoie d’un geste brusque. Mouley Saïd en

tombe assis sur son petit derrière noir.

--Dieu te pardonne,--lui dis-je étonnée,--comme tu es dure avec cet

enfant!

--C’est celui de Marzaka,--répliqua-t-elle d’une voix altérée par la

haine,--de la pécheresse qui a tué mon fils.

--Par le Prophète!--m’écriai-je,--tu l’accuses à tort. Certes, je

comprends que tu n’aimes pas cette femme, mais elle est étrangère à la

mort de Mouley Abd Es Selem...

--Écoute! le mensonge ne sort pas de mes lèvres, j’en jure par Mouley

Idriss[36]! mon enfant allait bien tant que je suis restée auprès de

lui. Le cinquième jour, je suis allée me purifier au hammam. A mon

retour, je l’ai trouvé tout raide, il ne voulait plus téter... C’est

cette fille du diable qui l’a empoisonné en mon absence, pour que ses

fils restent les seuls. La toubiba a dit que Mouley Abd Es Selem est

mort d’une maladie dont j’ai oublié le nom, et Mouley Abbas l’a crue.

Mais moi, je connais la malice de Marzaka la chienne. Puisse Dieu la

confondre! je la déteste, je lui souhaite tous les maux de la terre! De

ma vie, je n’oublierai son crime.

[36] Le Saint protecteur de Fez.

Lella Kenza, frémissante et les yeux pleins de larmes, jette ses

malédictions sous les arbres en fleurs.

Et j’aperçois Marzaka, suivie de ses trois rejetons, qui passe

lourdement à l’autre bout de l’arsa, la démarche pesante, la taille

déformée...

Le Seigneur, une fois encore, a béni le ventre de la négresse.

Le Harem entr'ouvert · 第 30 / 48 题