LES QUATRE FEMMES DE BABA YOUSSEF

--Le salut!

--Le salut sur toi!

--Comment vas-tu?

--Comment est ton état?

--Avec le bien!

--Grâce à Dieu!

L’homme que nous venions de rencontrer était un bédouin d’une

soixantaine d’années, brun, sec, tanné, le visage osseux et sillonné de

longues rides verticales, les yeux perçants profondément enfoncés dans

les orbites, le nez saillant en bec de rapace et le cou décharné, mais

vigoureux encore, très droit, les mollets maigres et bien dessinés, les

bras solides, nerveux et musclés. Depuis quelque temps nous

l’apercevions campé sur sa mule. Derrière lui deux silhouettes courbées,

écrasées sous de lourds fardeaux, se détachaient sur le sable fauve.

Nos bêtes, moins fatiguées que celle du bédouin, l’entraînaient d’un pas

plus alerte, et les formes bleues peinaient davantage, se hâtaient,

couraient presque, sans parvenir à nous égaler. L’homme, s’étant

retourné, les gourmanda d’une voix rude:

--Halima! Zoh’rah! Allons, chiennes, filles de chiennes!

Et le vent écartant les voiles, on apercevait deux visages bruns et

luisants de sueur, l’un vieux, ridé comme celui du bédouin, l’autre

jeune et sans beauté, aux traits secs, découpés à l’emporte-pièce, dans

l’encadrement des nattes noires et des grands anneaux d’oreille.

Nous avions compris que c’étaient ses femmes, mais, comme il sied, nous

n’y fîmes point allusion, et même nous n’eûmes pas l’air de les

regarder.

Mais, d’un commun accord, nous avions retenu le pas de nos montures que

le voisinage de l’écurie rendaient trop fringantes, et les formes

voilées cheminèrent plus paisiblement derrière elles. Nous devisions

avec l’homme, comme il est d’usage entre gens qui se rencontrent dans le

désert et s’avancent vers un même but.

--D’où venez-vous?

--De Tozeur. Et toi?

--De Tozeur aussi; je suis parti avant midi.

--La route est longue, nos mules ont mis quatre heures.

--Vous allez passer quelque temps à Nefta?

--Nous y demeurons.

--Où donc?

--Chez le cheikh Abd el Aziz!

--Ah! c’est vous les Français qui logez chez le cheikh!

Le vieux renard le savait bien. Depuis huit jours que nous étions

installés, pas un Nefti ne l’ignorait.

--Comment t’appelles-tu?

--Youssef ben Tahar. Ma maison est presque voisine de la vôtre.

--C’est donc toi Baba Youssef?

--Oui, c’est moi.

Chedlïa notre servante, que nous avions emmenée jusqu’au fond de ce

désert, nous entretenait parfois de Baba Youssef et de ses femmes, avec

lesquelles, promptement, elle avait fait connaissance.

Les deux formes voilées qui peinaient derrière nos mules étaient ces

fameuses voisines chez qui souvent elle passait la journée.

Le soir tombait, brusque et rose, noyant de brume mauve les dunes

lointaines sur lesquelles se découpaient en silhouettes fines les

caravanes de chameaux. Nefta aux cent coupoles apparaissait, tout

orange, au-dessus de l’immensité fauve, dominant sa forêt de palmiers,

la masse sombre de son oasis. Très au delà, le chott el Djerid aux

horizons infinis, mer d’argent sans remous, étincelait sous les derniers

rayons.

C’est l’heure où le désert s’anime: des files de bédouins revenant on ne

sait d’où, se dessinent et ondulent sur les sables. Les femmes vont en

procession vers l’oued puiser l’eau dans les grandes cruches, qu’elles

ne portent pas sur l’épaule du geste antique et gracieux, mais qu’elles

chargent péniblement sur leur dos, courbées en deux, comme de pauvres

bêtes harassées.

Au milieu d’un nuage de poussière arrivent les troupeaux, bêlant,

hennissant, cabriolant. Des centaines de chèvres turbulentes, d’ânes, de

vaches, de chameaux se dirigent vers la ville. Dans les rues

tranquilles, où les Arabes devisaient gravement, accroupis par groupes

devant les portes, chacun s’affaire pour rentrer ses bêtes au logis. Il

y a des courses folles après un cabri ou un veau indiscipliné. Les

fillettes, les gosses, toute la marmaille s’en mêle avec des rires et

des cris.

Nous étions arrivés près de notre demeure. Baba Youssef descendit de sa

mule:

--Avec le salut!

--Avec le salut!

--Puisses-tu t’éveiller demain matin avec le bien!

--Que tu te trouves au matin ayant progressé!

--Sommeil de paix!

--La paix sur toi!

Derrière le vieux, les deux formes accablées s’engouffrèrent dans la

maison.

Tout rentrait dans l’ordre et le calme; la nuit pleine d’étoiles

enveloppait Nefta, et les chiens régnaient en maîtres sur le silence et

les terrasses.

Le lendemain je dis à Chedlïa:

--J’ai fait connaissance avec Baba Youssef.

--Quel rude homme!

--Tu l’as vu?

--Oui, quelquefois, à travers mon voile, lorsqu’il entrait dans sa

maison.

--Il est vieux.

--Oui, mais solide, et quand il frappe, il frappe dur.

--Est-ce qu’il bat souvent ses femmes?

--Oh! presque chaque jour. Il ne trouve jamais qu’elles aient assez

travaillé.

--J’en ai vu deux qui revenaient de Tozeur.

--C’est Halima et la vieille Zoh’rah qui y sont allées. Meryem était

restée à la maison. Elle et Halima sont enceintes, et Baba Youssef

répudiera Halima aussitôt après ses couches. Il veut savoir si ce sera

une fille ou un garçon.

--Pourquoi?

--Parce que, si c’est un fils, il le gardera, sinon il renverra la mère

et l’enfant. Il a déjà répudié Fathma, il y a peu de temps, et dans huit

jours il la remplace. Il épouse la petite Nefissa bent Ali el Trabelsi.

--Tu la connais?

--Non, mais les femmes de Baba Youssef disent qu’elle est jolie. Elle a

douze ans.

--Ah! le sale bonhomme!

--Que veux-tu? c’est l’habitude ici, Dieu est grand! Mais sais-tu le

plus drôle? Baba Youssef n’a qu’une seule chambre pour lui et ses quatre

femmes... et il passe de l’une à l’autre comme un coq.

Chedlïa la citadine s’étonne autant que moi des mœurs de ce pays où rien

ne ressemble aux choses de Tunis.

--Ces gens-là vivent comme des animaux,--dit-elle avec mépris.

Elle se juge, non sans raison, infiniment supérieure à toutes ces

bédouines; mais, étant femme et curieuse, elle n’a pas de plus grand

plaisir que de bavarder avec elles des journées entières.

--Je t’accompagne, Chedlïa.

--Dieu soit loué!

La maison du vieux Youssef est semblable à toutes les autres. Bâtie en

boue sèche et en briques à peine cuites, elle a une teinte générale

fauve un peu rosée. Sa façade sans fenêtres s’agrémente de dessins

réguliers formés par la saillie ou l’enfoncement de quelques briques.

Passé le premier vestibule, je me trouve dans une grande cour intérieure

assez semblable à une cour de ferme entourée d’étables; des poules et

des chèvres y vagabondent. Au milieu les ordures rissolent au soleil.

Une troupe de bédouines s’est jetée sur moi et m’étourdit de salutations

et bénédictions. Elles m’entourent, me pressent, me palpent, relèvent

mes jupes, soupèsent mes cheveux, excitées et indiscrètes... Je

reconnais la vieille Zoh’rah, ainsi que Halima au visage sec et à la

taille lourde. Meryem s’approche pesamment. C’est la dernière épousée et

la plus jeune. Elle a peut-être quinze ans, et sa petite figure bronzée,

que le travail et la vie dure commencent à marquer, garde encore quelque

grâce. Ses cheveux, nattés avec des laines de couleur, sont enfermés

dans une sorte de turban plat en soie noire rayée d’argent; des chaînes

et de grands anneaux d’or pendent de chaque côté de son visage. Elle se

drape dans une meleh’fa de soie violette, salie et déchirée. Ses

compagnes ont des bijoux d’argent et de grossières meleh’fa en toile

bleue à bandes pourpre. Halima et la vieille Zoh’rah s’apprêtent à

rejoindre Si Youssef qui travaille à sa palmeraie. Il les attelle à la

charrue, côte à côte avec un âne.

Meryem reste au logis, car elle est moins robuste. Elle tisse des haïks

de soie, et Si Youssef les vend à ces marchands dont les caravanes

emportent jusqu’aux villes lointaines les étoffes tramées par toutes les

femmes du Djerid.

Déjà elle s’est réinstallée avec une voisine derrière le métier où ses

doigts habiles marient, du matin au soir, les fils de laine et de soie;

et les autres femmes, réunies pour le travail en commun, s’accroupissent

tout autour dans la poussière, étirant, dévidant et filant la laine.

La curiosité tombée à mon égard, elles entament une conversation avec

Chedlïa. On m’a donné un tabouret bas et on ne s’occupe plus de moi.

J’observe, j’examine, j’écoute. Je ne comprends pas toujours, car la

langue du Djerid est un idiome quelque peu différent de celui de Tunis

et plus rude. Mais Chedlïa vient à mon aide quand je le désire.

Les femmes parlent toutes à la fois. Meryem a été battue la veille au

soir, plus cruellement que de coutume, et elle exhibe ses bras et sa

gorge meurtris.

Baba Youssef se montre fort exigeant pour le travail, car il lui faut

compléter la somme d’achat de sa nouvelle épouse. Fathma, Hanifa et

Douja les voisines ont été battues aussi...

Mabrouka n’a point encore reçu un seul coup depuis un an qu’elle est

mariée. Cela viendra. Femme bédouine ne vécut jamais sans «manger du

bâton». En attendant, elle secoue insolemment les colliers d’or et

d’agate que le gros Sadok lui rapporta l’autre soir, et elle balaye le

sol poussiéreux et semé d’immondices, avec sa superbe meleh’fa de soie

orange.

Tout en dévidant la laine, Fathma, Hanifa et Douja lancent des coups

d’œil hostiles à l’épouse favorite et trop fière.

Meryem, de sa voix criarde, commente les événements de sa maison et de

tout le voisinage. Derrière les grands murs sans fenêtres, les nouvelles

courent de bouche en bouche, d’un bout à l’autre de Nefta:

Une caravane de trente chameaux, venant d’El Oued, s’est arrêtée ce

matin sur la grand’place et repart demain pour Tozeur.

Si Chedli ben Sadok s’est cassé la jambe en tombant de sa mule.

Beurnia, femme de Salah, vient d’avoir un garçon. Que ses couches soient

bénies!

Et soudain la conversation devient plus aiguë, plus passionnée et plus

difficile à suivre. Il est question de la petite Menena bent Ali, dont

les noces avec Mohamed le chamelier eurent lieu la semaine passée, et

qui se meurt des brutalités de son époux...

Mais, par Allah! la famille de la petite a porté plainte, et l’affaire,

s’il plaît à Dieu! ira devant l’ouzara[16].

[16] Tribunal des vizirs à Tunis.

--Quand on épouse un vieillard il faut s’attendre à bien des

choses,--murmure stoïquement Salouh’a, dont le mari a soixante-dix ans

passés.

--Eh! Eh! la petite Nefissa ne sait pas ce que le mariage lui

apportera,--ricane Mabrouka la trop fière.

--Baba Youssef est un vaillant, malgré son âge, il donne bien ses

preuves,--proteste aussitôt Meryem en tapant sur son ventre

rebondi.--Et, par la tête du Prophète! il est capable de nous accorder à

toutes la «part de Dieu» après celle de sa nouvelle épouse.

--Quand un homme chargé d’années prend une petite colombe fraîche éclose

comme Nefissa, ce n’est pas pour l’atteler à la charrue.

--Par l’Élevé! c’est lui-même qui labourera,--dit Mabrouka de sa voix

aigrelette.

Les rires fusèrent de tous côtés, entremêlés de plaisanteries que je ne

comprenais plus. Puis Meryem reprit:

--Nefissa ne restera pas longtemps prunelle de son œil, car Halima ne

tardera pas à enfanter, et Si Youssef la répudiera aussitôt.

--Plaise à Dieu qu’elle ait un fils et demeure encore à la maison le

temps de sa nourriture!

--Plaise à Dieu! En attendant Si Youssef amasse déjà l’argent de sa

remplaçante,--dit Meryem.--Hier il a vendu quarante francs le grand haïk

que nous venions de terminer, Halima et moi. Elle lui a dit: «Donne-moi

de quoi acheter un peu d’étoffe, ma meleh’fa est en lambeaux et j’ai

froid la nuit.» Si Youssef lui a répondu: «Que ta langue soit nouée!

Crois-tu que j’ai de l’argent à dépenser pour une chienne comme toi? Je

veux avoir promptement de quoi payer celle qui te suivra. Ainsi

travaille et ne m’importune plus!»

--C’est la quatrième fois qu’Halima sera répudiée, elle n’a pas de

chance, et quand on passe d’un mari à l’autre, c’est pour tomber du

chameau à l’âne.

--Pourquoi,--hasardai-je en me mêlant à la conversation,--Baba Youssef

garde-t-il la vieille Zoh’rah?

--Parce qu’elle est forte et travailleuse; elle tire la charrue mieux

qu’un mulet. Voilà trente ans que Si Youssef l’a épousée et elle lui a

donné trois fils, il ne la répudiera jamais.

--Et moi non plus, il ne me répudiera pas,--ajouta Meryem,--car je suis

habile et vive à tisser la soie, je sais faire les tapis avec des

dessins et des chameaux, et, plaise à Dieu! c’est un fils que je porte.

Je pris congé après les salutations d’usage. Meryem se leva lourdement

pour m’accompagner.

--Veux-tu voir la chambre?

Elle ouvrit une porte, de l’autre côté de la cour, en face du petit

réduit au métier où les femmes étaient réunies. Je vis une longue pièce

sombre, aux murs de boue sèche et au sol de terre battue. Une seule

ouverture sur la cour, simple trou dans la muraille, dispensait

parcimonieusement l’air et la clarté. Du plafond en poutres de palmiers

les toiles d’araignée pendaient innombrables et grises. Quelques coffres

de bois grossièrement peints, d’énormes jarres de terre, des cruches,

une vingtaine de plats à couscous accrochés au mur, et la paillasse de

Baba Youssef formaient tout le mobilier. A l’autre extrémité de la

chambre, de vieilles loques et des lambeaux de couverture marquaient la

couche des femmes...

--Ce n’est pas riche,--dit Chedlïa une fois dehors.--Et pourtant Baba

Youssef a de l’argent. Mais dans ce pays-ci on n’est pas habitué comme à

Tunis aux bonnes et jolies choses. Les Nefti sont des sauvages. Tu

n’imagines pas le couscous qu’ils préparent, avec du grain pilé et des

piments! Par l’Élevé! je n’en pourrais manger.

Un bruissement particulier nous fit retourner. Derrière nous, trois

étranges animaux cheminaient, balayant le sol de leurs queues immenses

et blondes. Ils s’arrêtèrent à la porte de Baba Youssef, et je reconnus

son âne et ses deux femmes qui, chargés de palmes sèches, revenaient de

l’oasis.

Au tournant de la rue s’élevait la demeure du cheikh Abd el Aziz où nous

logions depuis quelque temps. Elle n’avait rien qui la distinguât des

autres, bien qu’elle fût une des plus considérables du pays, mais son

grand mur fauve était percé de deux ouvertures sur la rue, chose rare.

Et de fait, aussitôt entré dans le vestibule voûté, aux colonnes frustes

et lourdes, on trouvait deux chambres, l’une à droite et l’autre à

gauche, indépendantes du reste de la maison. Le cheikh y recevait

d’habitude ses amis et ses administrés et, depuis notre arrivée, il

avait mis à notre disposition ces deux pièces luxueusement blanchies à

la chaux, avec tout ce qu’il possédait de mieux: son matelas, son

immense couverture de Gafsa aux rayures multicolores; son plus beau

tapis, son aiguière de cuivre et ses flacons de parfums. Hospitalité

généreuse, charmante et patriarcale.

Chaque soir notre ami venait prendre le café avec nous. C’était un beau

vieillard à barbe blanche, aux manières de grand seigneur, aux gestes

lents et harmonieux dans ses draperies immaculées, à la parole subtile,

fin et lettré.

Il avait étudié jadis à la grande mosquée de Tunis, au temps où les

transports étaient lents à travers le pays et où l’on mettait un mois,

de Nefta, pour gagner le Nord. Et, de son séjour dans les villes, il

conservait des habitudes plus raffinées et des mœurs plus douces. Il

n’avait que deux femmes, la vieille Aziza, épousée lors de sa jeunesse,

et la petite Fatouma, qui depuis un an remplaçait Edïa morte subitement.

Elles ne travaillaient point à l’oasis, Si Abd el Aziz ayant des

khammès[17] pour sa palmeraie.

[17] Jardiniers.

Cuire les aliments, traire les chèvres et tisser des tapis, formaient

leurs seules occupations, et le maître ne les tourmentait pas pour

l’ouvrage. Il ne les battait jamais et leur donnait des meleh’fas en

soie neuve chaque année. Elles portaient d’innombrables bijoux d’or aux

bras, au cou et sur la tête. Aziza et Fatouma, épouses du cheikh Abd el

Aziz, étaient des femmes privilégiées. Au reste, elles logeaient dans

une chambre semblable à celle de Baba Youssef, et couchaient par terre

comme toutes les bédouines. Le cheikh les traitait avec humanité et les

méprisait profondément.

--Nos femmes sont bêtes, avait-il coutume de répéter, plus bêtes que les

chèvres.

Et le fait est que leur triste existence les a dégradées et abaissées au

rang de femelles. Mariées à douze ans, flétries à quinze, accablées de

besogne, maltraitées, répudiées à chaque instant, passant d’un mâle qui

les exploite et les bat à un autre mâle qui les exploite et les bat

davantage, elles vivent dans la crasse et l’ignorance les plus abjectes.

--Mon ânesse le jour, mon épouse la nuit,--dit le bédouin.

Le dédain des Arabes du Djerid pour leurs femmes est extrême.

Il est rare pourtant qu’ils n’aient pas les quatre épouses permises par

le Coran, car leur travail est une source de richesse.

Mon mari ne dépassait jamais le vestibule où donnaient nos chambres,

mais moi, j’allais parfois rejoindre Chedlïa à l’intérieur de la maison.

J’y trouvais les femmes du cheikh invariablement accroupies derrière les

métiers aux fils tendus, et le cercle des voisines cardant ou dévidant

la laine, au milieu des rires et des propos oiseux.

Il était souvent question de Nefissa, la prochaine épousée de Baba

Youssef; car un mariage avec ses réjouissances est l’événement capital

et passionnant entre tous. On la disait fort jolie, et son père, Si Ali

el Trabelsi, en avait exigé sept cents francs, somme excessive pour une

petite vierge bédouine, deux kilos d’argent et une demi-livre d’or, afin

de fondre les bijoux.

--Si tu veux,--me dit une fois Chedlïa,--nous irons la voir avec les

femmes du cheikh. C’est le «jour du henné» et les noces ont lieu

après-demain.

La vieille Aziza et sa coépouse Fatouma se voilaient de bleu, tandis que

Chedlïa s’enveloppait dans son soufsari blanc qui, à Nefta, causait une

impression égale à celle de mes chapeaux parisiens.

Je partis, escortée de mes trois fantômes, et nous marchâmes longtemps à

travers les rues en labyrinthe, voûtées et sombres, où le soleil traçait

de loin en loin des rais éclatants.

Nous nous arrêtâmes enfin à la porte de Si Ali el Trabelsi, derrière

laquelle une rumeur dénonçait la fête. Dès l’entrée je fus prise dans un

remous de femmes parées, curieuses, et mal odorantes, et je dus subir

l’habituel et très indiscret examen de cent paires d’yeux et de mains.

On me poussa enfin vers la chambre de la mariée. J’aperçus, au milieu

des bédouines agitées et bruyantes, une immobile, silencieuse et exquise

petite idole étincelante d’or, accroupie au centre d’un grand tapis de

Tozeur. Des traits menus dans l’ovale allongé, des yeux enfantins

agrandis de kohol, une bouche minuscule éclatante de fard, une peau

fine, mate et brune sous le rouge dont ses joues étaient peintes, une

toute petite fille enfin, parée de soie et de bijoux. Elle semblait

toute frêle et jeunette sous les chaînes et le lourd diadème dont sa

tête était surchargée. Dix anneaux d’or énormes et fraîchement fondus

pendaient de chaque côté de son visage, et les femmes énuméraient avec

envie les innombrables bracelets ceignant les bras minces, les colliers

de corail, d’agate et d’or, les mains de Fathma, les croissants, les

pendeloques, les grands khelkhall d’argent enserrant les chevilles, et

la souple meleh’fa de soie violette, à franges d’or, drapée à la taille

par une ceinture en cordons de soie verts, orange, bleus et argent!

Nefissa! brebis nouveau-née; prunelle de mon œil; petite précieuse aux

yeux de gazelle; petit corps frêle et parfumé, voici bientôt venir

l’époux...

Baba Youssef!...

* * * * *

Les noces eurent lieu le surlendemain, et, malencontreusement absente,

je ne les vis point. Mais je sus par Chedlïa tous les détails de la

fête: la promenade de la mariée à dos de chameau, sous le grand

palanquin de soie, suivie de l’époux sur sa mule, et de son long cortège

de parents et d’amis, au bruit des coups de fusil, des clameurs et des

yous-yous.

Puis l’entrée de Nefissa et de Baba Youssef dans le chambre nuptiale...

et les réjouissances du lendemain: l’enlèvement simulé de la mariée par

un ami de Si Youssef, les couscous monstres, et les parfums brûlant dans

les «canoun». Et je sus aussi que chaque soir, pendant huit jours, le

mari se glissait dans sa demeure, furtif comme un voleur, pour rejoindre

sa nouvelle épouse.

Ensuite je revis Nefissa dans la maison de Baba Youssef, avec son petit

visage adorable aux traits tirés, ses grands yeux enfantins cernés de

fatigue et de kohol. Elle avait pris sa place au métier, à côté de

Meryem, mais on disait que le maître n’était point exigeant pour son

travail, et ne désirait d’elle qu’une seule chose... Et chaque fois que

les caravanes s’arrêtaient à Nefta, il achetait à Nefissa une étoffe, un

bijou, ou de ces babouches en cuir brodé que l’on fabrique à Touggourt.

Mais la petite n’était pas fière, et ses coépouses, malgré leur jalousie

bien naturelle, se laissaient prendre à sa douceur et à sa grâce.

Enfin sonna l’heure de notre départ, celle de dire adieu à toutes choses

de cette ville saharienne hospitalière et paisible et de reprendre nos

mules pour le grand trajet dans le désert, jusqu’à Metlaoui, relié au

monde civilisé par un train qui file encore pendant des heures et des

heures à travers les contrées arides.

Nous cheminions une dernière fois dans l’oasis, sous les hauts palmiers,

le long des oueds qui courent si gaîment sur le sable fin. Des laveuses

de laine étaient accroupies au milieu de l’eau pour blanchir les toisons

amoncelées devant elles. Je reconnus Meryem.

--Sais-tu,--me dit-elle aussitôt,--Halima vient d’avoir une fille, la

pauvre! il n’y a pas une heure. Qu’Il soit exalté!

--Comment? Mais je l’ai aperçue à l’instant dans la palmeraie de Baba

Youssef, en train de sarcler avec la vieille Zoh’rah.

--Oui, elle travaillait quand les douleurs l’ont prise. Elle a enfanté

sous le gros jujubier, puis elle est venue me montrer l’enfant et le

laver à l’oued, maintenant elle l’a chargé sur son dos et s’est remise à

l’ouvrage.

--Et c’est toujours ainsi chez vous?

--Grâce à Dieu, nous ne sommes pas comme ces femmes de Tunis dont parle

Chedlïa, qui restent étendues huit jours après leurs couches. A

présent,--ajouta-t-elle confidentiellement,--Halima va tout de suite

être répudiée. Mais Si Youssef a le cœur tourné par cette petite

Nefissa, et longtemps encore elle restera prunelle de son œil et fleur

de son jardin. Il veut remplacer Halima par une femme d’âge et de force,

une répudiée qu’il ne payera pas cher, et pourra atteler à la charrue

avec la vieille Zoh’rah.

... Nous quittâmes Nefta au petit jour. En passant devant la demeure de

Baba Youssef, j’entendis une voix frêle qui chantait:

Allah! Allah! qu’y a-t-il sur moi?

Il est parti en voyage et m’a abandonnée,

Il est parti et m’a laissée seule,

Mes larmes coulent sur mes joues,

Que le Très-Haut ait pitié de moi!

Il est parti et m’a laissée dans ma demeure,

Pleurant et criant, hélas!

Les pleurs inondent mes joues.

Un feu intense brûle dans mes entrailles...

Et la plaintive mélopée de Nefissa, qui s’éteignait dans l’éloignement,

fut comme le dernier adieu de Nefta la très lointaine, de Nefta aux cent

coupoles que nous ne reverrons jamais plus.

X

Le Harem entr'ouvert · 第 20 / 48 题