--Le salut!
--Le salut sur toi!
--Comment vas-tu?
--Comment est ton état?
--Avec le bien!
--Grâce à Dieu!
L’homme que nous venions de rencontrer était un bédouin d’une
soixantaine d’années, brun, sec, tanné, le visage osseux et sillonné de
longues rides verticales, les yeux perçants profondément enfoncés dans
les orbites, le nez saillant en bec de rapace et le cou décharné, mais
vigoureux encore, très droit, les mollets maigres et bien dessinés, les
bras solides, nerveux et musclés. Depuis quelque temps nous
l’apercevions campé sur sa mule. Derrière lui deux silhouettes courbées,
écrasées sous de lourds fardeaux, se détachaient sur le sable fauve.
Nos bêtes, moins fatiguées que celle du bédouin, l’entraînaient d’un pas
plus alerte, et les formes bleues peinaient davantage, se hâtaient,
couraient presque, sans parvenir à nous égaler. L’homme, s’étant
retourné, les gourmanda d’une voix rude:
--Halima! Zoh’rah! Allons, chiennes, filles de chiennes!
Et le vent écartant les voiles, on apercevait deux visages bruns et
luisants de sueur, l’un vieux, ridé comme celui du bédouin, l’autre
jeune et sans beauté, aux traits secs, découpés à l’emporte-pièce, dans
l’encadrement des nattes noires et des grands anneaux d’oreille.
Nous avions compris que c’étaient ses femmes, mais, comme il sied, nous
n’y fîmes point allusion, et même nous n’eûmes pas l’air de les
regarder.
Mais, d’un commun accord, nous avions retenu le pas de nos montures que
le voisinage de l’écurie rendaient trop fringantes, et les formes
voilées cheminèrent plus paisiblement derrière elles. Nous devisions
avec l’homme, comme il est d’usage entre gens qui se rencontrent dans le
désert et s’avancent vers un même but.
--D’où venez-vous?
--De Tozeur. Et toi?
--De Tozeur aussi; je suis parti avant midi.
--La route est longue, nos mules ont mis quatre heures.
--Vous allez passer quelque temps à Nefta?
--Nous y demeurons.
--Où donc?
--Chez le cheikh Abd el Aziz!
--Ah! c’est vous les Français qui logez chez le cheikh!
Le vieux renard le savait bien. Depuis huit jours que nous étions
installés, pas un Nefti ne l’ignorait.
--Comment t’appelles-tu?
--Youssef ben Tahar. Ma maison est presque voisine de la vôtre.
--C’est donc toi Baba Youssef?
--Oui, c’est moi.
Chedlïa notre servante, que nous avions emmenée jusqu’au fond de ce
désert, nous entretenait parfois de Baba Youssef et de ses femmes, avec
lesquelles, promptement, elle avait fait connaissance.
Les deux formes voilées qui peinaient derrière nos mules étaient ces
fameuses voisines chez qui souvent elle passait la journée.
Le soir tombait, brusque et rose, noyant de brume mauve les dunes
lointaines sur lesquelles se découpaient en silhouettes fines les
caravanes de chameaux. Nefta aux cent coupoles apparaissait, tout
orange, au-dessus de l’immensité fauve, dominant sa forêt de palmiers,
la masse sombre de son oasis. Très au delà, le chott el Djerid aux
horizons infinis, mer d’argent sans remous, étincelait sous les derniers
rayons.
C’est l’heure où le désert s’anime: des files de bédouins revenant on ne
sait d’où, se dessinent et ondulent sur les sables. Les femmes vont en
procession vers l’oued puiser l’eau dans les grandes cruches, qu’elles
ne portent pas sur l’épaule du geste antique et gracieux, mais qu’elles
chargent péniblement sur leur dos, courbées en deux, comme de pauvres
bêtes harassées.
Au milieu d’un nuage de poussière arrivent les troupeaux, bêlant,
hennissant, cabriolant. Des centaines de chèvres turbulentes, d’ânes, de
vaches, de chameaux se dirigent vers la ville. Dans les rues
tranquilles, où les Arabes devisaient gravement, accroupis par groupes
devant les portes, chacun s’affaire pour rentrer ses bêtes au logis. Il
y a des courses folles après un cabri ou un veau indiscipliné. Les
fillettes, les gosses, toute la marmaille s’en mêle avec des rires et
des cris.
Nous étions arrivés près de notre demeure. Baba Youssef descendit de sa
mule:
--Avec le salut!
--Avec le salut!
--Puisses-tu t’éveiller demain matin avec le bien!
--Que tu te trouves au matin ayant progressé!
--Sommeil de paix!
--La paix sur toi!
Derrière le vieux, les deux formes accablées s’engouffrèrent dans la
maison.
Tout rentrait dans l’ordre et le calme; la nuit pleine d’étoiles
enveloppait Nefta, et les chiens régnaient en maîtres sur le silence et
les terrasses.
Le lendemain je dis à Chedlïa:
--J’ai fait connaissance avec Baba Youssef.
--Quel rude homme!
--Tu l’as vu?
--Oui, quelquefois, à travers mon voile, lorsqu’il entrait dans sa
maison.
--Il est vieux.
--Oui, mais solide, et quand il frappe, il frappe dur.
--Est-ce qu’il bat souvent ses femmes?
--Oh! presque chaque jour. Il ne trouve jamais qu’elles aient assez
travaillé.
--J’en ai vu deux qui revenaient de Tozeur.
--C’est Halima et la vieille Zoh’rah qui y sont allées. Meryem était
restée à la maison. Elle et Halima sont enceintes, et Baba Youssef
répudiera Halima aussitôt après ses couches. Il veut savoir si ce sera
une fille ou un garçon.
--Pourquoi?
--Parce que, si c’est un fils, il le gardera, sinon il renverra la mère
et l’enfant. Il a déjà répudié Fathma, il y a peu de temps, et dans huit
jours il la remplace. Il épouse la petite Nefissa bent Ali el Trabelsi.
--Tu la connais?
--Non, mais les femmes de Baba Youssef disent qu’elle est jolie. Elle a
douze ans.
--Ah! le sale bonhomme!
--Que veux-tu? c’est l’habitude ici, Dieu est grand! Mais sais-tu le
plus drôle? Baba Youssef n’a qu’une seule chambre pour lui et ses quatre
femmes... et il passe de l’une à l’autre comme un coq.
Chedlïa la citadine s’étonne autant que moi des mœurs de ce pays où rien
ne ressemble aux choses de Tunis.
--Ces gens-là vivent comme des animaux,--dit-elle avec mépris.
Elle se juge, non sans raison, infiniment supérieure à toutes ces
bédouines; mais, étant femme et curieuse, elle n’a pas de plus grand
plaisir que de bavarder avec elles des journées entières.
--Je t’accompagne, Chedlïa.
--Dieu soit loué!
La maison du vieux Youssef est semblable à toutes les autres. Bâtie en
boue sèche et en briques à peine cuites, elle a une teinte générale
fauve un peu rosée. Sa façade sans fenêtres s’agrémente de dessins
réguliers formés par la saillie ou l’enfoncement de quelques briques.
Passé le premier vestibule, je me trouve dans une grande cour intérieure
assez semblable à une cour de ferme entourée d’étables; des poules et
des chèvres y vagabondent. Au milieu les ordures rissolent au soleil.
Une troupe de bédouines s’est jetée sur moi et m’étourdit de salutations
et bénédictions. Elles m’entourent, me pressent, me palpent, relèvent
mes jupes, soupèsent mes cheveux, excitées et indiscrètes... Je
reconnais la vieille Zoh’rah, ainsi que Halima au visage sec et à la
taille lourde. Meryem s’approche pesamment. C’est la dernière épousée et
la plus jeune. Elle a peut-être quinze ans, et sa petite figure bronzée,
que le travail et la vie dure commencent à marquer, garde encore quelque
grâce. Ses cheveux, nattés avec des laines de couleur, sont enfermés
dans une sorte de turban plat en soie noire rayée d’argent; des chaînes
et de grands anneaux d’or pendent de chaque côté de son visage. Elle se
drape dans une meleh’fa de soie violette, salie et déchirée. Ses
compagnes ont des bijoux d’argent et de grossières meleh’fa en toile
bleue à bandes pourpre. Halima et la vieille Zoh’rah s’apprêtent à
rejoindre Si Youssef qui travaille à sa palmeraie. Il les attelle à la
charrue, côte à côte avec un âne.
Meryem reste au logis, car elle est moins robuste. Elle tisse des haïks
de soie, et Si Youssef les vend à ces marchands dont les caravanes
emportent jusqu’aux villes lointaines les étoffes tramées par toutes les
femmes du Djerid.
Déjà elle s’est réinstallée avec une voisine derrière le métier où ses
doigts habiles marient, du matin au soir, les fils de laine et de soie;
et les autres femmes, réunies pour le travail en commun, s’accroupissent
tout autour dans la poussière, étirant, dévidant et filant la laine.
La curiosité tombée à mon égard, elles entament une conversation avec
Chedlïa. On m’a donné un tabouret bas et on ne s’occupe plus de moi.
J’observe, j’examine, j’écoute. Je ne comprends pas toujours, car la
langue du Djerid est un idiome quelque peu différent de celui de Tunis
et plus rude. Mais Chedlïa vient à mon aide quand je le désire.
Les femmes parlent toutes à la fois. Meryem a été battue la veille au
soir, plus cruellement que de coutume, et elle exhibe ses bras et sa
gorge meurtris.
Baba Youssef se montre fort exigeant pour le travail, car il lui faut
compléter la somme d’achat de sa nouvelle épouse. Fathma, Hanifa et
Douja les voisines ont été battues aussi...
Mabrouka n’a point encore reçu un seul coup depuis un an qu’elle est
mariée. Cela viendra. Femme bédouine ne vécut jamais sans «manger du
bâton». En attendant, elle secoue insolemment les colliers d’or et
d’agate que le gros Sadok lui rapporta l’autre soir, et elle balaye le
sol poussiéreux et semé d’immondices, avec sa superbe meleh’fa de soie
orange.
Tout en dévidant la laine, Fathma, Hanifa et Douja lancent des coups
d’œil hostiles à l’épouse favorite et trop fière.
Meryem, de sa voix criarde, commente les événements de sa maison et de
tout le voisinage. Derrière les grands murs sans fenêtres, les nouvelles
courent de bouche en bouche, d’un bout à l’autre de Nefta:
Une caravane de trente chameaux, venant d’El Oued, s’est arrêtée ce
matin sur la grand’place et repart demain pour Tozeur.
Si Chedli ben Sadok s’est cassé la jambe en tombant de sa mule.
Beurnia, femme de Salah, vient d’avoir un garçon. Que ses couches soient
bénies!
Et soudain la conversation devient plus aiguë, plus passionnée et plus
difficile à suivre. Il est question de la petite Menena bent Ali, dont
les noces avec Mohamed le chamelier eurent lieu la semaine passée, et
qui se meurt des brutalités de son époux...
Mais, par Allah! la famille de la petite a porté plainte, et l’affaire,
s’il plaît à Dieu! ira devant l’ouzara[16].
[16] Tribunal des vizirs à Tunis.
--Quand on épouse un vieillard il faut s’attendre à bien des
choses,--murmure stoïquement Salouh’a, dont le mari a soixante-dix ans
passés.
--Eh! Eh! la petite Nefissa ne sait pas ce que le mariage lui
apportera,--ricane Mabrouka la trop fière.
--Baba Youssef est un vaillant, malgré son âge, il donne bien ses
preuves,--proteste aussitôt Meryem en tapant sur son ventre
rebondi.--Et, par la tête du Prophète! il est capable de nous accorder à
toutes la «part de Dieu» après celle de sa nouvelle épouse.
--Quand un homme chargé d’années prend une petite colombe fraîche éclose
comme Nefissa, ce n’est pas pour l’atteler à la charrue.
--Par l’Élevé! c’est lui-même qui labourera,--dit Mabrouka de sa voix
aigrelette.
Les rires fusèrent de tous côtés, entremêlés de plaisanteries que je ne
comprenais plus. Puis Meryem reprit:
--Nefissa ne restera pas longtemps prunelle de son œil, car Halima ne
tardera pas à enfanter, et Si Youssef la répudiera aussitôt.
--Plaise à Dieu qu’elle ait un fils et demeure encore à la maison le
temps de sa nourriture!
--Plaise à Dieu! En attendant Si Youssef amasse déjà l’argent de sa
remplaçante,--dit Meryem.--Hier il a vendu quarante francs le grand haïk
que nous venions de terminer, Halima et moi. Elle lui a dit: «Donne-moi
de quoi acheter un peu d’étoffe, ma meleh’fa est en lambeaux et j’ai
froid la nuit.» Si Youssef lui a répondu: «Que ta langue soit nouée!
Crois-tu que j’ai de l’argent à dépenser pour une chienne comme toi? Je
veux avoir promptement de quoi payer celle qui te suivra. Ainsi
travaille et ne m’importune plus!»
--C’est la quatrième fois qu’Halima sera répudiée, elle n’a pas de
chance, et quand on passe d’un mari à l’autre, c’est pour tomber du
chameau à l’âne.
--Pourquoi,--hasardai-je en me mêlant à la conversation,--Baba Youssef
garde-t-il la vieille Zoh’rah?
--Parce qu’elle est forte et travailleuse; elle tire la charrue mieux
qu’un mulet. Voilà trente ans que Si Youssef l’a épousée et elle lui a
donné trois fils, il ne la répudiera jamais.
--Et moi non plus, il ne me répudiera pas,--ajouta Meryem,--car je suis
habile et vive à tisser la soie, je sais faire les tapis avec des
dessins et des chameaux, et, plaise à Dieu! c’est un fils que je porte.
Je pris congé après les salutations d’usage. Meryem se leva lourdement
pour m’accompagner.
--Veux-tu voir la chambre?
Elle ouvrit une porte, de l’autre côté de la cour, en face du petit
réduit au métier où les femmes étaient réunies. Je vis une longue pièce
sombre, aux murs de boue sèche et au sol de terre battue. Une seule
ouverture sur la cour, simple trou dans la muraille, dispensait
parcimonieusement l’air et la clarté. Du plafond en poutres de palmiers
les toiles d’araignée pendaient innombrables et grises. Quelques coffres
de bois grossièrement peints, d’énormes jarres de terre, des cruches,
une vingtaine de plats à couscous accrochés au mur, et la paillasse de
Baba Youssef formaient tout le mobilier. A l’autre extrémité de la
chambre, de vieilles loques et des lambeaux de couverture marquaient la
couche des femmes...
--Ce n’est pas riche,--dit Chedlïa une fois dehors.--Et pourtant Baba
Youssef a de l’argent. Mais dans ce pays-ci on n’est pas habitué comme à
Tunis aux bonnes et jolies choses. Les Nefti sont des sauvages. Tu
n’imagines pas le couscous qu’ils préparent, avec du grain pilé et des
piments! Par l’Élevé! je n’en pourrais manger.
Un bruissement particulier nous fit retourner. Derrière nous, trois
étranges animaux cheminaient, balayant le sol de leurs queues immenses
et blondes. Ils s’arrêtèrent à la porte de Baba Youssef, et je reconnus
son âne et ses deux femmes qui, chargés de palmes sèches, revenaient de
l’oasis.
Au tournant de la rue s’élevait la demeure du cheikh Abd el Aziz où nous
logions depuis quelque temps. Elle n’avait rien qui la distinguât des
autres, bien qu’elle fût une des plus considérables du pays, mais son
grand mur fauve était percé de deux ouvertures sur la rue, chose rare.
Et de fait, aussitôt entré dans le vestibule voûté, aux colonnes frustes
et lourdes, on trouvait deux chambres, l’une à droite et l’autre à
gauche, indépendantes du reste de la maison. Le cheikh y recevait
d’habitude ses amis et ses administrés et, depuis notre arrivée, il
avait mis à notre disposition ces deux pièces luxueusement blanchies à
la chaux, avec tout ce qu’il possédait de mieux: son matelas, son
immense couverture de Gafsa aux rayures multicolores; son plus beau
tapis, son aiguière de cuivre et ses flacons de parfums. Hospitalité
généreuse, charmante et patriarcale.
Chaque soir notre ami venait prendre le café avec nous. C’était un beau
vieillard à barbe blanche, aux manières de grand seigneur, aux gestes
lents et harmonieux dans ses draperies immaculées, à la parole subtile,
fin et lettré.
Il avait étudié jadis à la grande mosquée de Tunis, au temps où les
transports étaient lents à travers le pays et où l’on mettait un mois,
de Nefta, pour gagner le Nord. Et, de son séjour dans les villes, il
conservait des habitudes plus raffinées et des mœurs plus douces. Il
n’avait que deux femmes, la vieille Aziza, épousée lors de sa jeunesse,
et la petite Fatouma, qui depuis un an remplaçait Edïa morte subitement.
Elles ne travaillaient point à l’oasis, Si Abd el Aziz ayant des
khammès[17] pour sa palmeraie.
[17] Jardiniers.
Cuire les aliments, traire les chèvres et tisser des tapis, formaient
leurs seules occupations, et le maître ne les tourmentait pas pour
l’ouvrage. Il ne les battait jamais et leur donnait des meleh’fas en
soie neuve chaque année. Elles portaient d’innombrables bijoux d’or aux
bras, au cou et sur la tête. Aziza et Fatouma, épouses du cheikh Abd el
Aziz, étaient des femmes privilégiées. Au reste, elles logeaient dans
une chambre semblable à celle de Baba Youssef, et couchaient par terre
comme toutes les bédouines. Le cheikh les traitait avec humanité et les
méprisait profondément.
--Nos femmes sont bêtes, avait-il coutume de répéter, plus bêtes que les
chèvres.
Et le fait est que leur triste existence les a dégradées et abaissées au
rang de femelles. Mariées à douze ans, flétries à quinze, accablées de
besogne, maltraitées, répudiées à chaque instant, passant d’un mâle qui
les exploite et les bat à un autre mâle qui les exploite et les bat
davantage, elles vivent dans la crasse et l’ignorance les plus abjectes.
--Mon ânesse le jour, mon épouse la nuit,--dit le bédouin.
Le dédain des Arabes du Djerid pour leurs femmes est extrême.
Il est rare pourtant qu’ils n’aient pas les quatre épouses permises par
le Coran, car leur travail est une source de richesse.
Mon mari ne dépassait jamais le vestibule où donnaient nos chambres,
mais moi, j’allais parfois rejoindre Chedlïa à l’intérieur de la maison.
J’y trouvais les femmes du cheikh invariablement accroupies derrière les
métiers aux fils tendus, et le cercle des voisines cardant ou dévidant
la laine, au milieu des rires et des propos oiseux.
Il était souvent question de Nefissa, la prochaine épousée de Baba
Youssef; car un mariage avec ses réjouissances est l’événement capital
et passionnant entre tous. On la disait fort jolie, et son père, Si Ali
el Trabelsi, en avait exigé sept cents francs, somme excessive pour une
petite vierge bédouine, deux kilos d’argent et une demi-livre d’or, afin
de fondre les bijoux.
--Si tu veux,--me dit une fois Chedlïa,--nous irons la voir avec les
femmes du cheikh. C’est le «jour du henné» et les noces ont lieu
après-demain.
La vieille Aziza et sa coépouse Fatouma se voilaient de bleu, tandis que
Chedlïa s’enveloppait dans son soufsari blanc qui, à Nefta, causait une
impression égale à celle de mes chapeaux parisiens.
Je partis, escortée de mes trois fantômes, et nous marchâmes longtemps à
travers les rues en labyrinthe, voûtées et sombres, où le soleil traçait
de loin en loin des rais éclatants.
Nous nous arrêtâmes enfin à la porte de Si Ali el Trabelsi, derrière
laquelle une rumeur dénonçait la fête. Dès l’entrée je fus prise dans un
remous de femmes parées, curieuses, et mal odorantes, et je dus subir
l’habituel et très indiscret examen de cent paires d’yeux et de mains.
On me poussa enfin vers la chambre de la mariée. J’aperçus, au milieu
des bédouines agitées et bruyantes, une immobile, silencieuse et exquise
petite idole étincelante d’or, accroupie au centre d’un grand tapis de
Tozeur. Des traits menus dans l’ovale allongé, des yeux enfantins
agrandis de kohol, une bouche minuscule éclatante de fard, une peau
fine, mate et brune sous le rouge dont ses joues étaient peintes, une
toute petite fille enfin, parée de soie et de bijoux. Elle semblait
toute frêle et jeunette sous les chaînes et le lourd diadème dont sa
tête était surchargée. Dix anneaux d’or énormes et fraîchement fondus
pendaient de chaque côté de son visage, et les femmes énuméraient avec
envie les innombrables bracelets ceignant les bras minces, les colliers
de corail, d’agate et d’or, les mains de Fathma, les croissants, les
pendeloques, les grands khelkhall d’argent enserrant les chevilles, et
la souple meleh’fa de soie violette, à franges d’or, drapée à la taille
par une ceinture en cordons de soie verts, orange, bleus et argent!
Nefissa! brebis nouveau-née; prunelle de mon œil; petite précieuse aux
yeux de gazelle; petit corps frêle et parfumé, voici bientôt venir
l’époux...
Baba Youssef!...
* * * * *
Les noces eurent lieu le surlendemain, et, malencontreusement absente,
je ne les vis point. Mais je sus par Chedlïa tous les détails de la
fête: la promenade de la mariée à dos de chameau, sous le grand
palanquin de soie, suivie de l’époux sur sa mule, et de son long cortège
de parents et d’amis, au bruit des coups de fusil, des clameurs et des
yous-yous.
Puis l’entrée de Nefissa et de Baba Youssef dans le chambre nuptiale...
et les réjouissances du lendemain: l’enlèvement simulé de la mariée par
un ami de Si Youssef, les couscous monstres, et les parfums brûlant dans
les «canoun». Et je sus aussi que chaque soir, pendant huit jours, le
mari se glissait dans sa demeure, furtif comme un voleur, pour rejoindre
sa nouvelle épouse.
Ensuite je revis Nefissa dans la maison de Baba Youssef, avec son petit
visage adorable aux traits tirés, ses grands yeux enfantins cernés de
fatigue et de kohol. Elle avait pris sa place au métier, à côté de
Meryem, mais on disait que le maître n’était point exigeant pour son
travail, et ne désirait d’elle qu’une seule chose... Et chaque fois que
les caravanes s’arrêtaient à Nefta, il achetait à Nefissa une étoffe, un
bijou, ou de ces babouches en cuir brodé que l’on fabrique à Touggourt.
Mais la petite n’était pas fière, et ses coépouses, malgré leur jalousie
bien naturelle, se laissaient prendre à sa douceur et à sa grâce.
Enfin sonna l’heure de notre départ, celle de dire adieu à toutes choses
de cette ville saharienne hospitalière et paisible et de reprendre nos
mules pour le grand trajet dans le désert, jusqu’à Metlaoui, relié au
monde civilisé par un train qui file encore pendant des heures et des
heures à travers les contrées arides.
Nous cheminions une dernière fois dans l’oasis, sous les hauts palmiers,
le long des oueds qui courent si gaîment sur le sable fin. Des laveuses
de laine étaient accroupies au milieu de l’eau pour blanchir les toisons
amoncelées devant elles. Je reconnus Meryem.
--Sais-tu,--me dit-elle aussitôt,--Halima vient d’avoir une fille, la
pauvre! il n’y a pas une heure. Qu’Il soit exalté!
--Comment? Mais je l’ai aperçue à l’instant dans la palmeraie de Baba
Youssef, en train de sarcler avec la vieille Zoh’rah.
--Oui, elle travaillait quand les douleurs l’ont prise. Elle a enfanté
sous le gros jujubier, puis elle est venue me montrer l’enfant et le
laver à l’oued, maintenant elle l’a chargé sur son dos et s’est remise à
l’ouvrage.
--Et c’est toujours ainsi chez vous?
--Grâce à Dieu, nous ne sommes pas comme ces femmes de Tunis dont parle
Chedlïa, qui restent étendues huit jours après leurs couches. A
présent,--ajouta-t-elle confidentiellement,--Halima va tout de suite
être répudiée. Mais Si Youssef a le cœur tourné par cette petite
Nefissa, et longtemps encore elle restera prunelle de son œil et fleur
de son jardin. Il veut remplacer Halima par une femme d’âge et de force,
une répudiée qu’il ne payera pas cher, et pourra atteler à la charrue
avec la vieille Zoh’rah.
... Nous quittâmes Nefta au petit jour. En passant devant la demeure de
Baba Youssef, j’entendis une voix frêle qui chantait:
Allah! Allah! qu’y a-t-il sur moi?
Il est parti en voyage et m’a abandonnée,
Il est parti et m’a laissée seule,
Mes larmes coulent sur mes joues,
Que le Très-Haut ait pitié de moi!
Il est parti et m’a laissée dans ma demeure,
Pleurant et criant, hélas!
Les pleurs inondent mes joues.
Un feu intense brûle dans mes entrailles...
Et la plaintive mélopée de Nefissa, qui s’éteignait dans l’éloignement,
fut comme le dernier adieu de Nefta la très lointaine, de Nefta aux cent
coupoles que nous ne reverrons jamais plus.
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