Ma voisine Manoubiia vient de se marier. J’étais invitée à toutes les
fêtes, à commencer par la cérémonie du hammam, où elle est allée se
«purifier» avec ses parentes et invitées.
J’ai vu bien des mariages plus brillants que le sien; je commence à me
blaser sur la petite minute émouvante, quand l’époux dévoile et aperçoit
pour la première fois sa femme, au seuil de la chambre nuptiale.
J’ai souvent circulé la nuit, dans un carrosse fermé, accompagnant la
fiancée chez son mari, au son des yous-yous aigus dont les femmes du
cortège déchirent le silence des rues obscures.
J’ai contemplé bien des mariées, hiératiques en leur attitude rituelle,
aux visages uniformes et conventionnels sous le fard et le henné.
J’ai même pris part à ces pantagruéliques festins, où chacune pique du
doigt parmi les victuailles surchargeant la table.
Mais une noce au hammam réveillait ma curiosité.
Manoubiia et ses invitées s’y sont rendues la nuit, les voiles et les
voitures closes n’étant pas jugés suffisants sans la protection
supplémentaire des ténèbres. Des servantes nous avaient précédées,
portant les tapis, et les corbeilles pleines de linge et d’objets de
toilette.
C’est une occasion pour chacune de faire parade de ses richesses. Les
plus opulentes avaient tout un attirail d’argenterie: aiguières, coupes
à henné, peignes, boîtes à fard, coffrets, étuis à kohol, miroirs.
Elles s’installèrent dans une grande salle, aux colonnes gaîment
coloriées de vert et de rouge, sur des estrades où l’on avait étalé les
tapis et les nécessaires, et commencèrent à se déshabiller.
Dans un coin, une négresse préparait des rafraîchissements et des
sucreries: limonades, café, gâteaux.
On m’invite à quitter mes vêtements pour entrer dans les étuves.
--Non, non, je ne veux pas me purifier, je tiens seulement à voir.
--Mais tu n’y pourras résister...
N’importe, je pénètre quand même toute vêtue. La chaleur est suffocante.
La vapeur condensée ruisselle sur le sol et les murailles. Au bout de
quelques minutes je dois fuir.
Mais j’ai eu le temps d’apercevoir le plus étrange spectacle: au milieu
d’un brouillard épais, vaguement éclairé par quelques lumignons, une
soixantaine de femmes nues circulent, s’agitent et causent... Il y en a
des grosses, des minces, des petites, des grandes, des blanches, des
jaunes, des noires, des vieilles, des jeunes...
La lumière jaunâtre pique des reflets de-ci, de-là, sur un torse brun,
une gorge trop opulente, des bras, des jambes, une croupe rebondie,
frottée par une négresse en sueur. Manoubiia, la fiancée, promène une
anatomie grasse et tassée, dont l’époux aura bientôt l’heureuse
surprise.
Sans doute, il devait y avoir de jolies filles bien faites, mais elles
disparaissaient dans la masse affreuse. Une phénoménale matrone étalait
une obésité digne d’être exhibée dans une foire, à côté de vieilles
guenons squelettiques, absolument décharnées, semblables à des harpies.
En vérité, c’était là un spectacle d’enfer, comme en eût imaginé Gustave
Doré, bien plus qu’une paradisiaque vision musulmane.