Une petite Aziza est née hier chez mes voisines. Depuis deux jours
Mah’bouha criait et se lamentait sur la «chaise à enfanter» sans
parvenir à se délivrer.
La hennena-accoucheuse a déclaré que la patiente avait de mauvais
esprits dans le ventre. Elle lui a fait prendre une tisane de céleri, et
maintenant, grâce à Dieu! la jeune femme repose très pâle à côté de son
enfant. Devant la maison, les joueurs de tambour et de flûte donnent à
l’accouchée leur concert frénétique, en implorant les bénédictions
d’Allah pour sa nouvelle servante.
Elle est minuscule, très laide, et ne cesse de pleurer. Pourtant la
hennena n’a pas manqué de suspendre, au-dessus du lit, un œuf vide, un
oignon et des piments rouges, pour éloigner de l’enfant les «chitanes»
malins; et elle lui a passé au cou un collier sauvage d’amulettes:
coquillages, osselets, pointes de corail, mains de Fathma et petits
sachets de cuir renfermant des prières.
Les parentes, amies et voisines viennent en bande féliciter la jeune
femme.
--Louange à Dieu pour le salut de ta délivrance!
--Bénie celle qui t’a été ajoutée!
A chaque nouvelle arrivée, Mah’bouha relève les couvertures et les
linges du petit paquet geignant, et la visiteuse dépose une pièce
d’argent sur le bébé, en cadeau de bienvenue.
La maman a le front ceint d’un bandeau noir, et une paillette brillante
collée entre les deux sourcils. Elle semble très lasse, ses joues se
colorent à présent de rougeurs trop vives, et ses mains brûlent... Les
femmes continuent à bavarder autour d’elle, quelques-unes cuisent des
aliments sur un petit «canoun»; des enfants jouent et se disputent dans
la pièce trop bien close, et dehors le tambour et la flûte aiguë font
toujours rage...
La fièvre monte,... on commence à s’inquiéter autour de la malade. Mes
voisines anxieuses me font appeler.
Mais je ne suis pas médecin, pas même infirmière de la Croix-Rouge...
Pourtant mon simple conseil fait miracle:
--Ouvrez la fenêtre pour donner un peu d’air, et surtout qu’on vide la
chambre de Mah’bouha, et la laisse tranquillement reposer!
... Peu à peu la respiration de la jeune femme se régularise. La
température devient normale, et la septième nuit après ses couches je la
retrouve vaillante et guérie pour la fête des relevailles.
Elle est accroupie sur le lit auprès de son bébé. Ses belles-sœurs ont
pris soin de la parer, et ont orné la chambre de rideaux en chebka[12]
et de coussins neufs. Des parfums brûlent dans les «canouns».
[12] Dentelle arabe.
Les invités arrivent en grandes toilettes: satins brodés, rubans,
paillettes, fleurs artificielles... On leur sert un repas sur une longue
table basse chargée de couscous, méchouis, crèmes et pâtisseries. Dans
un coin, les musiciens aveugles accordent leurs instruments. Il y a un
violoniste, un joueur de luth, un chanteur et un joueur de darbouka.
Si Omar, le jeune père, a bien fait les choses pour la naissance de son
premier-né, malgré sa grosse déception que ce ne soit pas un fils, mais
simplement une petite Aziza...
Après le festin, les femmes s’accroupissent autour de la pièce sur les
divans et des matelas, et toute la nuit elles restent là, causant et
écoutant le concert dont les rythmes mélancoliques s’enchaînent sans
répit. De temps à autre une invitée se lève sur la prière de ses
voisines et se met à danser.
Ses hanches et son ventre ondulent lentement, son cou se désarticule en
un curieux mouvement giratoire, et sa gorge opulente sautille sous la
gebba, tandis qu’elle se voile le visage de ses deux mains...
Les enfants se sont endormis dans tous les coins, et malgré leur plaisir
les femmes sentent la fatigue alourdir leurs membres et leurs paupières.
Mais l’aube pointe, et le dernier acte de la fête ranime les invitées
très lasses.
Mah’bouha, l’heureuse maman, est revêtue d’un superbe costume bleu pâle,
brodé d’or. Une «taguïa» étincelante coiffe sa chevelure comme au jour
des noces, son visage est plus fardé qu’à l’habitude, et l’on charge de
bijoux ses bras, ses doigts et son cou.
Elle rayonne de fierté. Plus rien ne manque à son bonheur: Si Omar est
un excellent époux, et son commerce prospère de jour en jour. Louange à
Dieu!
Depuis six ans qu’ils sont mariés, aucun dissentiment n’a troublé leur
union. Ils attendaient l’enfant sans trop d’impatience, car Mah’bouha
savait bien qu’il avait été conçu deux mois après les noces. Mais «il
s’était endormi» et ne s’est réveillé que cette année... Qu’Il soit
exalté!
La hennena prend dans ses bras la petite Aziza, affublée de satins et de
rubans, et, un grand couteau à la main, pour éloigner de l’enfant les
esprits malins, les maladies et les accidents, elle se met à la tête du
cortège. Mah’bouha vient ensuite, encore chancelante, puis des fillettes
portant des cierges allumés, et enfin toutes les femmes. Le défilé
pénètre successivement dans les différentes pièces du logis, et s’arrête
au vestibule, tandis que la hennena franchit la porte, ramasse une
pincée de poussière, et la dépose sur le front du bébé, bien armé
maintenant contre les périls de l’existence.
--S’il plaît à Dieu,--répètent les invités,--nous assisterons à ses
noces!
V