NOCES PRINCIÈRES

La princesse Bederen’nour m’avait dit:

--Ma sœur Zobéïda se marie dans un mois, tu devrais aller la voir.

Je trouvai la petite princesse bouleversée à la pensée des noces

prochaines.

--Je n’en dors plus la nuit, et ma peur s’augmente à mesure que passent

les jours,--m’avoua-t-elle.

--Ton père tient donc tellement à cette union qu’il t’y contraint malgré

ta répugnance?

--Oui, Si Abd el Karim est d’une haute et ancienne famille et sa

situation de mufti est des plus importantes. Du reste il ne peut me

déplaire plus qu’un autre, je ne le connais pas... C’est le mariage que

je redoute. Alors, tu comprends, c’est inutile d’importuner mon père. Je

sais bien qu’il est grand temps de me marier, j’ai dix-neuf ans... A cet

âge mes sœurs avaient déjà des enfants.

--Pourquoi te tourmenter? Les jeunes filles attendent généralement leurs

noces avec impatience. Si Abd el Karim sera sans doute ton esclave et te

comblera de présents.

--O Allah! j’ai si peur!...

--Mais, voyons, un mari n’est pas un ogre.

--Je ne sais pas ce que c’est qu’un homme!...

--Pourtant le prince Ibrahim?

--Mon père! ce n’est pas la même chose... et lui non plus, je ne le

connais guère, il est toujours absent. Quand il revient, tout le monde

tremble en sa présence. Je n’ai ni frère ni cousin, je n’ai jamais vu un

seul homme, et on va me livrer à celui-là! O Miséricordieux!...

La petite princesse frissonne... C’est une enfant nerveuse et

impressionnable à l’excès. Toute jeune, elle faillit mourir de chagrin,

quand le prince Ibrahim répudia sa mère, et maintenant encore, elle est

ébranlée de sanglots ou de fous rires à la moindre chose. Malgré son

éducation strictement recluse, elle a des aspirations étranges pour une

musulmane. Le sort d’odalisque, destinée au bon plaisir de l’époux, qui

est celui de toutes les femmes arabes, la révolte. Elle ne peut admettre

qu’on dispose ainsi de sa personne.

--Bêtises de jeune fille,--dit Lella Lejiha, sa tante,--la vie se

chargera de les dissiper.

Je demande à voir ses toilettes pour la distraire des pensées

angoissantes. La princesse Zobéïda est coquette, un sourire détend

aussitôt son visage, et elle me montre les costumes splendides dont elle

se parera bientôt. Il y en a de toutes couleurs, en moire, en satin, en

velours, en brocart, alourdis de broderies, rehaussés de paillettes,

lamés d’or et d’argent. Et des petites mules précieuses comme celles de

Cendrillon, des taguïas[10] étincelantes, de grands haïks en souple soie

blanche, pour s’envelopper dans les carrosses, plus tard, bien plus

tard, car trois années entières après les noces, la jeune épouse ne peut

sous aucun prétexte sortir du domicile conjugal.

[10] Calottes à longs glands.

--Par mon Maître! comme il te trouvera belle, et comme il

t’aimera!--s’exclame Hanifa, la vieille servante, en maniant les

étoffes.

Le visage de la princesse se rembrunit:

--Tais-toi,--crie-t-elle avec colère.--Je t’ai défendu de me parler de

lui, et toute la journée tu m’en emplis les oreilles.

--O Lella, pardonne-moi! Par la tête de notre Seigneur Mohamed, tu sais

bien que je t’aime plus que mon père, plus que mes enfants. Si tu veux,

j’arracherai mes yeux et je te les donnerai.

--Bien, bien!--dit la princesse,--range ces vêtements et laisse-nous en

paix... Voilà,--reprit-elle, quand nous fûmes sorties,--ce que j’entends

du matin au soir. Ma tante, mes sœurs, les servantes, ne savent parler

que de Si Abd el Karim. J’ai bien le temps d’y penser: toute ma vie! Ne

peut-on me laisser tranquillement jouir de mes derniers jours ici?

Mais, d’elle-même, au bout de quelques instants, elle revient à ce

sujet, le seul dont, malgré tout, son esprit soit hanté.

--Tu as vu ma sœur Bederen’nour? Que dit-elle de mes noces?

--Elle s’en réjouit fort, et m’a chargée de ses salutations et de ses

vœux, en attendant le jour prochain où elle viendra.

--Cependant elle n’ignore pas que je suis malheureuse.

--Elle pense que Si Abd el Karim saura bien rafraîchir ton cœur.

--Le mariage ne lui a pourtant pas apporté un grand bonheur.

--Elle ne m’en a jamais rien dit. Mais je crois en effet que le caïd

Mansour n’est pas un époux modèle...

--Si Abd el Karim n’est plus jeune,--reprit la princesse rêveuse,--il a

dépassé cinquante ans. On dit que les vieux maris sont les meilleurs.

--Sans doute. Ils ne songent pas à tromper leurs femmes, et leur

témoignent encore plus d’amour que les jeunes gens.

--L’amour me fait peur!--déclare la petite princesse farouche.

* * * * *

La semaine des noces fut vite arrivée. Le palais du prince Ibrahim

devint une ruche bruyante; les servantes couraient à travers la maison,

portant des étoffes et des paquets; les invitées s’étaient installées

dans toutes les pièces avec leurs coffres, et la célèbre hennena Homeina

ne quittait plus la fiancée.

--Tu viendras le cinquième jour,--m’avait dit la petite

princesse.--C’est celui où l’on transportera mes affaires chez Si Abd el

Karim. Tu ne me verras pas, mais ma sœur Bederen’nour sera là pour te

recevoir.

Je n’eus garde de manquer à l’invitation, et je tombai en pleine

effervescence. Les négresses installaient dans le grand patio les malles

remplies de linge, la literie, les courtines et les coussins en satin

brodé, les coffres d’argent ciselé contenant les ustensiles de toilette,

les armoires à glace venues de Paris, les corbeilles où se pressaient

les flacons de parfum et les bouteilles d’eau de rose, d’atterchïa et de

fleur d’oranger, toutes choses données par le père à la fiancée. Le

reste du mobilier, lustres et parures, attendait la princesse au

domicile de l’époux.

Je fus reçue par la princesse Bederen’nour et présentée aux autres

parentes. On me fit admirer en détail les merveilles du trousseau, puis

une servante m’apporta du sirop de violette mauve et parfumé comme un

bouquet, et des confitures au miel.

--Le premier jour, m’expliqua la princesse, on a teint en noir les

cheveux de Zobéïda, et la seconde nuit nous avons toutes pris le hammam.

La fiancée s’est alors reposée pendant trois jours. Hier on lui a mis le

henné et ce soir, c’est le «lilt el outiia», la fête des jeunes filles.

Il y en a une trentaine d’invitées; elles habilleront la mariée et lui

remettront du henné. Après le dîner, les aoueds joueront toute la nuit

pour elles. Demain la hennena épilera la mariée et l’accompagnera au

hammam. Enfin, le septième jour, nous conduirons Zobéïda chez son mari.

Une rumeur courut à travers le patio, les porteurs réunis dans le

vestibule s’apprêtaient à enlever le trousseau. Les femmes se

précipitèrent dans les salles environnantes dont on ferma les portes;

mais les servantes curieuses regardaient par les fentes et les serrures,

et elles saluèrent de yous-yous frénétiques le départ du mobilier.

On empila les matelas, les coussins et les corbeilles sur des mules

brillamment harnachées. Il y en avait quarante; un cavalier montait

chaque bête, surveillant le chargement et scandant la marche de chants

joyeux et de battements de mains. Les meubles suivaient à dos d’hommes,

recouvrant d’une énorme carapace les porteurs ployés en deux. Le défilé

se déroula le long des rues, attirant à tous les moucharabiés les femmes

émerveillées...

* * * * *

Le soir des noces, j’arrivai peu de temps avant le départ du cortège. La

mariée déjà prête est assise dans le grand salon au milieu d’une foule

splendide. L’électricité incendie tous les lustres, et se joue en mille

reflets parmi les satins et les pierreries. Je ne reconnais pas la

princesse Zobéïda aux fins sourcils arqués, à la physionomie expressive.

Elle est devenue _la mariée musulmane_, cet être impersonnel et muet au

visage impassible.

Son teint ambré disparaît sous le fard. Le dessin de sa bouche a été

rectifié et avivé de carmin; ses cheveux noircis au henné tombent en

longues boucles de chaque côté de son visage; de larges sourcils noirs

et droits barrent son front; ses yeux obstinément baissés sont allongés

de kohol. Depuis le début des fêtes nuptiales et durant huit jours

encore, elle ne doit plus parler, ni sourire, ni regarder aucune chose,

_elle a honte_.

Poupée luxueusement parée, aux gestes rituels.

Elle porte un costume éblouissant d’or, dont le satin blanc se devine à

peine sous les lourdes broderies.

Une taguïa d’or, couverte de bijoux en diamants, la couronne d’un

diadème royal; et les colliers de perles énormes et rares, aux plaques

ciselées, incrustées de brillants, ruissellent sur sa gebba. Ses bras

sont chargés de bracelets, et ses mains étincelantes de bagues.

La petite princesse Zobéïda n’est plus qu’un seul et miraculeux joyau:

on oublie vraiment que c’est une créature humaine, sensible et

apeurée...

Les carrosses attendent au dehors; le prince Ibrahim donne le signal du

départ. Lella Lejiha et la hennena s’approchent de la mariée et la

guident à travers les pièces de ce palais qu’elle doit quitter pour

toujours. Aussitôt les servantes se mettent à pousser des yous-yous

aigus.

La princesse s’avance impassible; mais soudain, de grosses larmes

glissent de ses yeux baissés, et ses jeunes sœurs sanglotent dans un

coin, car elles ne peuvent suivre Zobéïda au domicile conjugal, et

l’heure de la séparation définitive a sonné... Tandis que les invitées

s’enveloppent de leurs haïks un voile d’or est jeté sur la princesse

Zobéïda, fantôme éblouissant qui s’en va.

Après un long trajet dans la nuit, nous atteignîmes le palais de Si Abd

el Karim, aux environs de la ville. Un escalier de marbre conduisait au

premier étage, et des négresses s’échelonnaient sur les marches, portant

des torches allumées. Les parentes du marié, foule brillante, saluèrent

de yous-yous l’arrivée de la princesse. Dès l’entrée, elle trempe le

bout de sa mule d’or dans un bassin plein d’eau, afin que son cœur soit

rafraîchi en pénétrant chez l’époux. Puis on la conduit à sa chambre, on

la débarrasse du voile et elle est quelques minutes enfermée derrière

les rideaux de satin du grand lit. Une nouvelle court tout à coup de

bouche en bouche:

--Le marié vient! le marié vient!

Les femmes se retirent dans une pièce voisine, et je reste seule au

salon, avec la mère et les sœurs de Si Abd el Karim qui peuvent être

vues par lui sans inconvénient.

Deux sièges ont été placés vis-à-vis l’un de l’autre, on amène la

princesse Zobéïda voilée d’une dentelle à lourdes broderies d’or. Le

marié s’avance, tout de blanc vêtu, la figure couverte de son capuchon.

D’un geste brusque il rejette le burnous, puis s’étant assis en face de

son épouse, il la dévoile, et pour la première fois, il connaît son

visage...

Suivant les rites, la princesse garde ses yeux baissés et son attitude

impassible. Mais elle a pâli sous le fard, et sa respiration haletante,

le tremblement de ses genoux, révèlent l’intense émotion dont elle est

bouleversée.

Si Abd el Karim se lève, prend la main de sa femme, et la guide vers la

chambre nuptiale. Les portes sont refermées sur eux. Des yous-yous

retentissent, plus exaspérés et perçants que jamais. Après quelques

minutes, l’époux sort précipitamment et disparaît du logis.

Il était temps, la princesse Zobéïda s’évanouit... On la transporte sur

le lit, où jusqu’au matin elle doit reposer, tandis que les invitées

festoient et se divertissent. Et pendant plus d’une heure, la pauvre

petite mariée reste secouée de frissons.

--Comment trouves-tu l’époux?--me demande la princesse Bederen’nour.

--Très bien. Il est grand, vigoureux et ne paraît pas âgé. Du reste, tu

le connaîtras bientôt.

--Mais non, tu sais que nous ne pouvons voir les hommes.

--Pourtant je croyais que vos beaux-frères étaient assez proches parents

pour être admis auprès de vous.

--Les frères de nos maris, oui, mais non les époux de nos sœurs.

Naturellement les femmes de notre rang seules s’astreignent à ces règles

sévères.

--En effet, car ma servante Chedlïa étend fort loin le degré de parenté

lui permettant la société masculine.

--Oui, comme toutes les femmes du peuple.

Nous passons dans une grande salle où l’on a préparé un festin

somptueux. Des corbeilles de fleurs et des fruits ornent la table,

immense, et surchargée de plats contenant les viandes, les poissons, les

crèmes, les pâtisseries. Un couvert et une assiette sont disposés devant

chaque convive; les vieilles dames inhabituées aux fourchettes préfèrent

se servir de leurs doigts, tandis que les jeunes femmes se conforment

aux nouvelles coutumes. Mais les unes et les autres piquent de-ci de-là,

sans ordre, parmi les couscous et les sucreries. Au sortir de la salle,

des servantes porteuses d’aiguières et de parfums purifient les mains

des invitées.

Dans le patio où des sièges ont été disposés, les musiciens aveugles

préludent au concert. Quatre danseuses, les plus célèbres de Tunis:

Salouh’a, Aïcha Srira, Fazouna et Zarzis, l’étoile, sont affalées sur un

divan, et croquent des radis en promenant sur l’assemblée des regards

bestialement mornes. Je les ai vues maintes fois danser en de semblables

occasions, je sais qu’elles ne sortiront pas de leur torpeur avant

minuit, et je quitte la fête, malgré les instances de la princesse

Bederen’nour. Mais le lendemain matin je ne manque pas de me rendre au

palais de Si Abd el Karim, pour _l’exposition de la mariée_. Des joueurs

de flûte et de tambour font rage devant la porte, et toutes les femmes

qui passent peuvent entrer contempler la nouvelle épouse. Elle est

assise au milieu du patio, sur un siège extrêmement élevé, les pieds

reposant sur un coffre d’argent ciselé.

Ses diamants et ses pierreries étincellent à la claire lumière du matin,

à peine tamisée par le grand velum protecteur, disposé spécialement pour

les noces. Tout alentour, les invitées somptueusement vêtues lui font

une cour splendide, et causent en regardant les danses. La princesse

Zobéïda, dans son attitude hiératique, les mains allongées sur les

genoux et les yeux baissés, semble plus que jamais une petite idole

merveilleuse, mais sans vie.

Hélas! quelles angoisses je devine derrière cette façade

conventionnelle! C’est ce soir même que l’époux rentrera au logis dont

il a été chassé par les fêtes nuptiales, et prendra possession de sa

femme...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Si Abd el Karim est un noble et généreux personnage. Il a respecté

l’effarouchement de cette petite vierge dont il est devenu le maître.

Mabrouka la négresse n’a pas manqué d’en faire la confidence à Chedlïa,

et je sais ainsi que la princesse Zobéïda n’a point encore laissé

approcher son mari, depuis quinze jours qu’ont eu lieu les noces.

--Par la tête de Sidi Ahmed el Tijani! Si Abd el Karim est un homme

patient! on voit bien que l’âge l’a refroidi. Le caïd Mansour et Si

Chedli n’en ont point fait autant, et dès le premier soir...

La princesse Bederen’nour me demande, par l’intermédiaire de sa

servante, d’aller voir sa sœur dont la résistance et la tristesse

persistantes inquiètent toute la famille. Et je me souviens que la

petite princesse Zobéïda m’avait fort instamment priée de venir après le

mariage.

--Tu comprends, je serai si malheureuse dans cette grande maison

étrangère! et toi seule pourras me faire visite.

Aussi m’accueille-t-elle avec une vraie joie. Elle porte un adorable

costume en satin abricot lamé d’argent, mais son visage maquillé avec

art la rend presque méconnaissable.

Chaque jour, durant le premier mois, la jeune épouse doit revêtir une

nouvelle toilette de son trousseau. D’après ce que j’ai vu, la princesse

Zobéïda pourra prolonger cette règle jusqu’au «rass el aam[11]». La

hennena vient nous rejoindre. Elle ne peut quitter sa cliente qu’après

la consommation du mariage, dont elle porte aussitôt le témoignage au

chef de famille. Alors seulement elle touche son salaire. Et comme ici,

les choses traînent en longueur, la hennena Homeïna est de fort méchante

humeur. Elle exhorte la princesse devant moi, sans aucune discrétion:

[11] Jour de l’an arabe.

--Je ne peux pas, dit Zobéïda, j’ai trop peur!

--Par mon Maître! tu n’es pas autrement que toutes les femmes, et ce

qu’elles font tu peux bien le faire aussi. Vois comme Si Abd el Karim

est bon avec toi, et prends garde de le lasser.

--O Allah!--soupire Zobéïda, en s’adressant à moi,--que les Françaises

sont heureuses! elles restent filles si cela leur plaît. Nul ne leur

impose un époux...

J’essaie de donner à la conversation un tour plus gai, mais la princesse

a visiblement l’esprit ailleurs, et la hennena impatiente ne manque pas

de placer son mot à chaque occasion en lui rappelant son devoir.

Des fleurs superbes ornent la chambre, et, quand je pars, la princesse

veut me les donner toutes. Je proteste:

--Mais non, il ne faut pas t’en priver.

--Oh!--répond la hennena,--ne crains rien. Elle a «quelqu’un» pour lui

en offrir matin et soir.

En sortant du palais, je croise Si Abd el Karim. Il a une belle et fibre

allure, mais son regard est très doux. La princesse Zobéïda a tort de se

plaindre...

--Louange à Dieu!--s’est écriée Mabrouka la négresse, quelques jours

plus tard, en venant voir Chedlïa.--Louange à Dieu! Le mariage est

consommé. L’avant-dernière nuit Si Abd el Karim a pénétré chez sa femme

pendant son sommeil... La princesse Bederen’nour et toute la famille

sont dans la joie. Louange à Dieu!

--Et la princesse Zobéïda,--demandai-je?

--Une femme est toujours heureuse dans les bras de son époux. Louange à

Dieu! Il n’y a de Dieu que lui!

Le Harem entr'ouvert · 第 9 / 48 题