Sur la terrasse..., à l’heure où les ombres sont délicieusement pâles et
longues. Les murailles encore éclairées se dorent d’un éblouissement de
soleil; puis elles deviendront abricot et rose, avant de s’éteindre dans
le mauve, et de s’ensevelir dans le bleu des nuits transparentes, où
l’on a toujours l’impression d’un clair de lune, même lorsqu’il n’y en a
pas...
Les hirondelles tracent des méandres rapides, et le vol lourd des
pigeons bariole un instant les murs d’ombres vertes et fugitives. Un
pépiement d’oiseaux agite les mûriers de la place Halfaouine dont le
bourdonnement monte jusqu’à moi. La mosquée arrondit ses dômes
bleuissants, des minarets s’élancent vers le ciel, un palmier ou un
eucalyptus jaillit entre deux murailles; et l’on aperçoit très loin, au
delà de la ville, la colline de Sidi Bou Saïd où les riches Carthaginois
avaient bâti leurs demeures, le golfe couleur turquoise, et la chaîne de
montagnes presque irréelles, dominée par le Bou Kornine, mont de Tanit
et de Salammbô.
Les terrasses commencent à s’animer: c’est l’heure où les femmes du
peuple montent des maisons pour plier le linge étendu, surveiller les
tomates qui sèchent et se contractent douloureusement tout le jour sous
le grand soleil, et surtout afin de s’assembler entre voisines et de
babiller en respirant l’air frais.
Quelques silhouettes se penchent au-dessus des patios béants pour héler
les retardataires.
Habiba et Zoh’rah, mes petites servantes, sont accroupies près de moi.
Habiba chantonne et s’accompagne de la derbouka. Son profil égyptien aux
lignes droites et pures, s’enlève sur le ciel doré du couchant. Ses
cheveux étroitement serrés dans une sorte d’étui en soie noire, petite
queue raide et comique, descendent jusqu’à la taille. Elle porte un
tricot bleu, une tacrita[3] verte, un boléro jaune brodé de violet
sombre et une fouta[4] rayée mauve et blanc. Habiba a douze ans. C’est
une fillette toute en bronze aux traits menus, aux longs yeux noirs et
langoureux dans un ovale parfait. Je m’amuse parfois à la parer
d’étoffes somptueuses, de bijoux anciens, de broderies d’or aux reflets
atténués. Habiba, la petite servante, devient alors une idole
énigmatique, une princesse de légende aux regards pleins de rêve, dont
le secret affolerait les hommes.
[3] Foulard de soie noué sur la tête.
[4] Pièce d’étoffe nouée à la taille.
Et moi, je sais que, malgré cette étrange beauté, Habiba n’a rien de
fatal. C’est une simple gosse, ni très sage ni bien intelligente,
menteuse, poltronne, et sans aucun attrait mystérieux, mais douce et
caressante.
Depuis longtemps déjà, ses parents l’ont «donnée» à un grand gaillard
demi-nègre qu’elle n’a jamais vu et qui ne la connaît pas. Cet hiver ils
comptaient célébrer les noces! Mais nous nous y sommes opposés, et la
volonté des maîtres fait loi. Habiba, fillette frêle, jouera quelques
années encore à la poupée, s’il plaît à Dieu!
La petite Zoh’rah n’a que huit ans. Toute noiraude et pas jolie avec son
bout de nez drôle et ses cheveux crépus, elle est vive et maligne comme
un singe, travailleuse, bavarde, n’ayant peur de rien. Elle sait faire
le couscous et le ménage, chercher l’eau à la fontaine, laver le sol,
servir à table et... casser la vaisselle...
--Vois, Lella, comme je suis mauvaise! Je viens encore de briser ce
verre,--me dit-elle avec son air futé, nullement contrit.
--Eh bien, Zoh’rah, que mérites-tu?
--Je dois manger du bâton.
--C’est juste, arrive ici.
Zoh’rah reçoit stoïquement quelques claques sur le derrière, des claques
de rien du tout, pour la forme, dont ensuite les petites rient entre
elles en racontant, non sans un certain mépris, que «Sidi et Lella[5]»
ne savent pas battre, et que Lella surtout «tape comme un poulet».
[5] Monsieur et madame.
Habiba et Zoh’rah sont deux pauvres bédouines abandonnées, que Chedlïa
adopta, n’ayant pas d’enfant. Habiba avait quelques jours au plus,
lorsque le vieux Baba[6] Tahar, mon serviteur, l’a trouvée au coin d’une
rue «comme un petit chat» et rapportée à sa femme. Mais il y a deux ans
à peine que Chedlïa au cœur maternel recueillit Zoh’rah, nouvellement
orpheline. Et la petite se souvient fort bien de sa première existence
chez les nomades, lorsqu’elle dormait dans une «chambre de crins[7]» et
entendait, la nuit, le cri des chacals et le ricanement des hyènes,
errant autour du douar.
[6] Père Tahar.
[7] Une tente.
En ce moment, Zoh’rah est en grande conversation avec mon mari. Elle est
excessivement bavarde et nous amuse.
--Oui, Sidi,--raconte-t-elle, avec ses yeux brillants et son air de
ouistiti,--lorsque le «serviteur[8]» est mort, il voit l’Élevé, et reste
au Paradis plein de roses et de parfums. Mais s’il a été mauvais, Allah
lui dit: «Qu’ai-je à faire avec toi?» et il tombe dans la géhenne
remplie de serpents, de scorpions, de couteaux et de flammes, où les
«chitanes[9]» le font rôtir comme un agneau.
[8] L’homme.
[9] Diables.
--Toi, Zoh’rah, où iras-tu?
--Qui le sait?... mon Maître... au Paradis, s’il plaît à Dieu! Mais si
je suis méchante, si je jure le nom d’Allah, si je mens, si je casse les
assiettes, si je dis: «Ne me bats pas!» quand je l’ai mérité, ou si je
pleure quand on me fouette, j’irai dans la géhenne avec les «chitanes».
Malgré cette terrible perspective, les yeux de Zoh’rah pétillent de
malice et de gaieté. Je doute fort que la crainte de l’enfer préserve ma
vaisselle.
... Mes voisines m’appellent. Elles montent à leur terrasse à l’insu des
maris, car elles sont de petite bourgeoisie, et il ne sied pas qu’elles
imitent les femmes du peuple en toutes leurs libertés. Elles se font une
gloriole de ne jamais sortir à pied, et seulement en voitures closes,
aux grandes occasions, comme des dames.
Mais la curiosité l’emporte sur le soin de leur dignité, et elles se
penchent volontiers aux treillis protecteurs des moucharabiés pour épier
la rue, ou grimpent aux terrasses dont l’attrait est si tentant, le
soir, lorsque les hommes sont absents.
Je les trouve toutes quatre, Mah’bouha, Cherifa, Fatma et Manoubia la
fiancée, en grand conciliabule avec les femmes des patios environnants,
colporteuses de nouvelles. Elles se réjouissent des noces prochaines de
Manoubia, et celle-ci exulte sous l’air de pudeur qu’il convient
d’affecter.
Pourtant elle ignore tout de sa future existence, et c’est à peine si
elle a entr’aperçu derrière ses volets la silhouette de Si Ahmed,
lorsqu’il passait dans la rue. Mais il y a la joie des toilettes, des
pantalons de satin, des boléros et des vestes brodées qu’on prépare, des
bijoux d’or et des fêtes nuptiales. Et aussi les voluptés amoureuses
dont les femmes arabes parlent très volontiers.
Elle est petite, boulotte et pas jolie. Ses vingt ans n’ont épargné ni
son teint qui se fane, ni son cou qui s’empâte, ni ses dents qui se
gâtent. Et j’imagine la surprise de Si Ahmed, au jour des noces, lorsque
pour la première fois il la dévoilera...
D’autres voisines les rejoignent encore, ainsi que Chedlïa ma servante
et ses sœurs Douja et Fatma, installées chez moi en visite de quelques
jours. La plupart de ces femmes, précocement envahies par la graisse,
ont cette pâleur spéciale des citadines trop recluses. Pourtant il leur
arrive de sortir dans le quartier, deux par deux, bien emmitouflées dans
leur «soufsari» de laine blanche, et le visage soigneusement couvert de
cet affreux masque en crêpe noir des Tunisiennes. Elles vont au souk
faire les provisions, au hammam parfois, et surtout de maison en maison,
chez les parentes, amies et connaissances, pour apprendre et raconter
toutes les nouvelles.
... Des yous-yous et des chants arrivent de la rue. C’est un trousseau
de fiancée que l’on transporte chez l’époux, à dos de mules, et toutes
les femmes aussitôt s’avancent curieuses et furtives au bord de la
terrasse, en se voilant par précaution d’un pan de fouta ou d’une
tacrita défaite. Elles examinent et discutent en connaisseuses les
coussins brodés, les matelas, les flacons d’eau de rose et de fleur
d’oranger serrés dans une corbeille, et les armoires à glace de la
future épouse.
--C’est bien, et va-t’en avec le salut!
Expression intraduisible, dont les mots «quelconque» ou «médiocre» ne
rendent pas la saveur, décide Chedlïa, ma servante.
Ses jugements sont fort écoutés dans ce petit cercle, car Chedlïa est
une grande gaillarde au verbe haut, d’intelligence prompte et déliée. La
dernière et la plus jeune des cinq femmes, répudiées ou mortes, du vieux
Tahar ben Abd el Malek, c’est elle qui le fait vivre maintenant par son
travail, après les années de quasi-opulence où il dépensa follement
l’héritage paternel.
Car nul ne songerait à rémunérer les services du pauvre Baba Tahar, bon
tout au plus à faire des commissions, n’était son épouse, Chedlïa la
très experte.
Cette matrone de quarante ans, sage, avisée, apte à tous les progrès,
dégagée des grossières superstitions de son milieu, n’a qu’une
faiblesse. Elle est restée femme, et femme arabe de la pointe des pieds
à celle des cheveux, par son amour immodéré de la parure. Tout ce qui
brille, tout ce qui est chiffon, la transporte.
Baba Tahar dit, avec un retour de jouissance, en parlant de son argent
enfui:
--J’ai tout mis dans mon ventre, Sidi!
Chedlïa, elle, mettrait volontiers tout ce qu’elle gagne sur son dos et
celui de ses fillettes.
Le cercle des femmes accroupies vient de s’augmenter encore d’une
recrue, Mbarka, dont l’œil poché, la face tuméfiée, révèlent les sévices
du mari. Mais pour l’instant elle oublie ses infortunes conjugales,
toute à l’extraordinaire nouvelle, le fait du jour colporté de terrasse
en terrasse, qu’elle répète: «Si Mokhtar el Gafsi a surpris sa femme,
Lella Saïda, en flagrant délit avec son cocher, le nègre Chaïd Turki, et
vient de la faire enfermer au Dar el Joued».
Au Dar el Joued!... Lella Saïda, fille d’un cheikh cadhi, avec les
femmes de basse classe, les bédouines et les prostituées: Lella Saïda,
la très fière et la très noble!
Voilà bien de quoi passionner et apitoyer les musulmanes de Tunis,
riches et pauvres, avec ce petit frisson d’angoisse du châtiment
auxquelles toutes elles sont sujettes... car un mari peut toujours faire
emprisonner sa femme si cela lui convient. Ce soir, d’un bout à l’autre
de la ville, les commentaires vont bon train.
... La nuit est tombée peu à peu sur les groupes de babillardes, et les
patios s’éclairent de tous côtés, creusant des trous roses dans l’ombre
bleue.
Un long cri mélancolique et rythmé retentit soudain dans le ciel,
au-dessus des femmes attardées, des rues bruyantes et des rumeurs
lointaines. Du minaret voisin, la muezzin jette sa prière aux quatre
coins de l’horizon.
--Allah! Allah est le plus grand et Mohamed est le prophète d’Allah!