Le caïd Mansour prend le café avec mon mari. Ils sont accroupis tous
deux sur le divan, à la mode arabe, et fument en devisant.
Le caïd Mansour est un personnage digne et conscient de sa haute
importance. Il est toujours vêtu avec la plus grande recherche. Ses
burnous sont en fine laine de Mâteur et ses gebbas aux teintes pâmées:
fleur de pêcher, gris tourterelle, mauve de crépuscule, éparpillent
autour de lui mille tendres reflets de soie.
Quand il entre, la pièce se parfume d’essences subtiles: ambre, jasmin
ou rose.
Le caïd Mansour a des manières exquises et fières. Il me témoigne une
déférence infinie, sachant qu’il convient de traiter les Européennes
avec plus d’égards et de respect que leurs époux.
--Le salut, Si Mansour!
--Le salut sur toi. Comment vas-tu?
--Comment va ta maison[1]?
[1] On ne parle jamais ouvertement à un Arabe des femmes de sa
famille.
--Grâce à Dieu! Ma maison est en parfaite santé et soupire après ta
venue. Ne l’honoreras-tu pas bientôt d’une visite?
--Avec plaisir, Si Mansour. Dis-lui que j’irai la voir prochainement.
C’est une grande et noble maison que celle du caïd. Si Mansour a épousé,
il y a une dizaine d’années, la princesse Bederen’nour (Lune éclatante)
et son frère Si Chédli a pour femme Lella Zenouba, fille du ministre de
la plume[2].
[2] Deuxième ministre du bey.
Ces dames me traitent en amie, et réclament toujours ma présence,
précieuse distraction dans leur vie monotone. Et rarement je sors de
chez elles, sans être suivie du grand nègre de Si Mansour, vêtu
d’écarlate et portant un présent. Tantôt un bouquet tout rond où les
fleurs fraîches, montées sur de longues tiges d’alfa, sont rehaussées de
pistils en papier doré. Tantôt un plat rempli de pâtisseries arabes:
backléouas luisants de miel, crottes de gazelle en sucre parfumé, morves
du bey, makroudhs farcis de dattes, vertes samsahs aux pistaches.
Il y a plus d’un mois que je n’ai vu mes nobles amies, malgré leurs
insistances à ma dernière visite. J’irai demain.
Et que vais-je apporter qui leur plaise et alimente un peu notre
conversation?
L’autre fois je les ai ravies avec un vieux stock de catalogues des
grands magasins. Pendant des journées entières, elles se sont
passionnées pour les modes du _Bon Marché_ d’il y a deux ou trois ans.
Et Lella Zenouba m’a même chargée d’une commande: une écharpe de plumes
dont elle meurt d’envie.
Ah! voici qui les intéressera fort: un petit stéréoscope portatif et
toutes les vues tunisiennes prises par mon frère durant son séjour ici.
La maison de Si Mansour n’est pas très éloignée de la mienne. Elle
occupe, comme toute demeure d’importance où il convient d’être
tranquillement chez soi, loin de la rue, une impasse entière aux arcades
gracieuses. Les premiers bâtiments sont les communs et les écuries du
caïd. Puis vient la maison,--le palais serait plus juste--de Si Mansour.
Bien entendu, les grands murs blancs ne trahissent la richesse
intérieure que par leurs dimensions, et seule la porte, énorme, massive,
en bois sculpté, dans son encadrement de marbre rose, atteste
l’importance seigneuriale du logis.
Elle s’ouvre sur un vestibule revêtu de faïences et garni de divans où
siègent en permanence les gardiens du lieu, un Marocain au profil
d’ascète, et le nègre vêtu d’écarlate. Ils me connaissent et me laissent
passer sans difficulté. Je heurte le marteau de bronze à la petite porte
du fond.
--Qui est là?--crie une voix, de l’intérieur.
Et, suivant la formule, je réponds:
--Ouvre!
Cela suffit. Du reste, en le cas présent, mon accent me dénonce. Une
grosse négresse entrebâille la porte en ayant soin de se cacher derrière
le battant, afin de ne point être vue des serviteurs mâles.
Je traverse le joli patio à colonnes, au-dessus duquel se découpe un
carré de ciel très bleu, et je suis introduite dans un grand salon, tout
en longueur, aux parois luisantes de faïences polychromes. Au centre se
creuse le «divan» entouré de sofas abondamment pourvus de coussins. Les
murs ont sept ou huit mètres de haut, et des lustres étincelants, en
cristal de Venise, tombent des voûtes ciselées. Il fait presque frais
dans ce salon, bien que dehors la chaleur soit lourde, et l’on y voit à
peine, après l’éblouissement du patio. Mais les yeux se font vite à
l’ombre douce qui atténue les mille couleurs et les dorures d’une
décoration orientale.
Pas plus dans cette pièce que dans toute autre du logis, il n’y a
d’ouverture sur l’impasse; de grandes fenêtres aux grilles en fer forgé
donnent sur le patio.
Ces dames se font attendre longtemps. C’est leur habitude, car elles
rehaussent leur parure chaque fois que je viens. Mabrouka, la négresse,
me tient compagnie.
Mabrouka est une amie de Chedlïa, ma servante; elle va souvent la voir
et lui conter les faits et gestes de ses maîtres. Parfois, comme
aujourd’hui, ses confidences indiscrètes débordent jusqu’à moi.
--Par Allah! tu arrives en un triste moment. Si Chédli n’est encore pas
rentré cette nuit, et Lella Zenouba a pleuré jusqu’au matin en
l’attendant. Sans doute était-il auprès de cette danseuse française pour
laquelle il fait des folies...
Chacun sait que Si Chédli s’est acoquiné avec une petite chanteuse du
Palmarium, perverse et prétentieuse, qui lui fait payer cher des faveurs
à la portée de tous.
Le caïd Mansour, malgré son chapelet, son air digne et ses hautes
fonctions, est aussi libertin que son frère, et les aventures de ces
deux nobles personnages défrayent la conversation de bien des harems.
A la rigueur, cela se comprend du caïd Mansour, dont la femme est laide
et n’est plus très jeune, car voici déjà dix ans qu’il l’épousa dans sa
fleur. Et l’on se souvient de sa déconvenue le jour des noces,--si
grande qu’il ne put la dissimuler,--en dévoilant son épouse que le fard
et les bijoux n’arrivaient pas à rendre belle.
Toute autre eût été répudiée sur l’heure et ramenée à son père avant la
consommation du mariage. Mais, on ne répudie point une princesse! une
fille de sang beylical! Et le caïd Mansour a gardé sa femme et son
dépit.
Oui, cela se conçoit que Si Mansour cherche au dehors des compensations.
Jadis il eût pris d’autres épouses; mais maintenant cela ne se fait plus
guère chez les citadins, outre qu’il serait peu séant de donner une
rivale à la petite-fille d’un bey. Et certes, ce n’est point une joie
pour les yeux de se poser toujours sur la laide et chevaline princesse
Bederen’nour.
Mais, que Si Chédli délaisse la gracieuse Lella Zenouba, au corps
d’ambre et aux yeux de génisse, pour des Françaises de mauvaise
vie,--par le Prophète!--voilà ce qu’on ne peut comprendre!
C’est que Si Mansour et Si Chédli ont du sang brûlant dans les veines et
du vice jusqu’à la racine des cheveux, en dignes fils de Si Abd el
Latif, favori de Si Sadok bey, tous deux aujourd’hui dans la miséricorde
d’Allah!
C’est à leur père, un ancien esclave, beau comme la lumière du matin,
devenu tout-puissant auprès de son illustre maître, grâce à des
complaisances... païennes, qu’ils doivent leur grosse fortune, leurs
palais de Tunis, de Rhadès et de Gamart, ainsi que cette frénésie qui
les pousse aux pires excès.
Ne raconte-t-on pas que Si Abd el Latif mettait à mal toutes les femmes
de son milieu, et allait jusqu’à faire garder par les soldats du bey les
portes des hammams, les soirs où certaines dames particulièrement nobles
et belles s’y étaient rendues, afin de satisfaire ses désirs en toute
tranquillité. Et nul n’osait se plaindre ni résister à un si puissant
personnage, capable de vous faire pendre dans la cour du Bardo, sur un
signe de son petit doigt.
L’occupation française a enrayé tout cela, et pareilles fantaisies ne
sont plus à la portée de Si Mansour et de Si Chédli, ses fils. Mais, par
Allah! il reste bien moyen de s’arranger, et l’on a en outre,
aujourd’hui, la ressource des actrices du Palmarium, du Casino de la
Goulette, et des cocottes françaises ou italiennes qui circulent le soir
sur le boulevard de la Marine.
Et les femmes, toujours trahies, toujours délaissées, éternelles
prisonnières dans leurs palais de faïence, se morfondent des nuits
entières en l’attente du mari pour qui elles se sont parées en vain.
Tout cela, je le connais par les confidences de la négresse Mabrouka,
les récits de Chedlïa, les racontars de harems et de terrasses où tout
se sait. Mais mes nobles amies ne m’en disent jamais rien, dans leur
souci de dignité vis-à-vis d’une Européenne.
Justement les voici qui s’avancent à travers le patio, de leur démarche
nonchalante et balancée, et le soleil fait un instant luire les ors de
leurs parures.
La princesse Bederen’nour, pauvre «Lune éclatante», semble plus olivâtre
que jamais dans son costume de soie mauve, au large pantalon bouffant.
Lella Zenouba, malgré ses soucis, est adorable et resplendissante. Ses
beaux cheveux, noirs de henné, tombent en boucles sur ses épaules,
retenus au front par un rang de perles et une plaque d’or incrustée
d’émeraudes; de grandes boucles d’oreilles anciennes jettent des lueurs
vertes le long de son cou, et ses doigts scintillent de bagues aux
pierreries énormes. Elle porte un pantalon de satin noir brodé d’or et
une gebba de tulle noir pailleté, sous laquelle transparaît, par
éclairs, le splendide et lourd boléro d’or des jeunes épouses. Dans un
ovale très fin, très pur, elle a les traits d’un dessin parfait: un
front étroit et poli, un petit nez droit, une bouche éclatante et bien
arquée et de grands yeux noirs, des yeux immenses cernés de kohol, au
regard doucement bestial. Une étoile en vérité! à côté de cette
prétentieuse Éliane d’Avricourt, caprice de Si Chédli.
Toutes deux, la princesse Bederen’nour et Lella Zenouba, ont les joues
peintes, les lèvres rougies au carmin, les doigts et les cheveux passés
au henné, et, barrant le front, d’épais sourcils noirs hardiment tracés.
Elles répandent un violent parfum de jasmin. Auprès d’elles, on se
croirait dans une serre pleine de fleurs.
Elles ont une distinction de race, une politesse raffinée, et ne savent
ni lire ni écrire. Toute leur instruction consiste en quelques sourates
du Coran, apprises par cœur, sans les comprendre.
La princesse Bederen’nour semble intelligente, et la petite Lella
Zenouba, parfois, a de subtiles reparties. Mais elles n’ont rien vu et
ne connaissent rien. Elles ont passé de la maison paternelle à celle de
l’époux en toute ignorance du monde environnant. Elles ne savent pas ce
qu’est une rue, une place, un jardin, le grand ciel libre.
L’été, elles s’en vont à Rhadès ou à Gamart, en d’autres palais
pareillement clos et luxueux. Seuls, la plainte assourdie des vagues et
le goût salé de l’air peuvent leur dénoncer l’inconnu sans limites,
qu’elles ne se figurent pas.
On les emmène de Tunis la nuit, en des carrosses bien fermés, où elles
ont peur, car c’est une impression terrible pour des femmes de se sentir
ainsi hors de chez soi. Et elles ne retrouvent leur assurance qu’à
l’abri des grands murs farouches et protecteurs.
Elles ne reçoivent aucune visite, à part moi, et n’en font jamais. Les
dames arabes ne sauraient sans scandale sortir de chez elles, comme ces
femmes du peuple qui courent d’une maison à l’autre pour colporter les
nouvelles. Et pourtant elles savent ce qui se passe: intrigues,
maladies, chagrins, disputes, dans les grands harems, car leurs
servantes les tiennent au courant de toutes choses.
En de rares circonstances, elles traversent la ville, dans leur voiture
aux volets de bois soigneusement clos, pour la mort d’un proche parent,
l’accouchement d’une sœur, ou, réjouissance suprême, les fêtes d’un
mariage. Mais des mois, et parfois des années s’écoulent sans qu’il leur
arrive de quitter ainsi la maison conjugale.
Cet été, elles n’iront point comme d’habitude à Rhadès où l’air est plus
frais. La mère du caïd Mansour et de Si Chédli étant morte l’an passé,
il leur faut, par cette privation, porter son deuil, et aussi renoncer
pendant quelques mois encore aux broderies et aux petits ouvrages dont
elles occupent généralement les longues journées.
Du reste, leurs époux forment pendant ce temps le projet d’aller à
Paris, et de goûter à toutes les délices montmartroises.
La princesse Bederen’nour et Lella Zenouba trouvent très naturel de se
morfondre si sévèrement pour la perte d’une belle-mère despotique et
méchante, tandis que leurs maris s’amusent. Mais ce qu’elles ne peuvent
admettre, malgré l’habitude et la généralité du fait, c’est, à cause de
créatures indignes, d’être délaissées, et surtout ruinées!...
Car, il n’y a pas à s’y tromper, malgré les palais de faïence et de
marbre, les étoffes brodées d’or, les perles et les diamants, c’est bien
la ruine sinistre qui plane au-dessus de la maison du caïd Mansour, et
l’ombre de ses ailes angoisse les nobles prisonnières.
La grosse fortune de Si Abd el Latif est déjà fortement entamée, et,
chaque jour, Si Mansour et Si Chédli y font de nouvelles brèches. Il y a
un an, Si Mansour a vendu au Juif Haïm Boudboul, pour quelques milliers
de francs, ses oliveraies de Nabeul, qui en valaient plus de cent mille,
afin de payer à sa maîtresse, la danseuse arabe Leïla, un collier dont
elle avait envie. Récemment encore, tout à sa nouvelle passion, la
petite Rose Printemps, il vient de céder à perte ses cultures d’El
Arousa. Et Si Chédli, follement prodigue pour Éliane d’Avricourt,
imitant l’exemple de son aîné, vend et hypothèque ses biens avec
entrain.
Cela peut durer ainsi huit ou dix ans peut-être, mais ensuite?
Et voilà les soucis qui creusent si profondément sous le fard les traits
de la princesse Bederen’nour et cernent les beaux yeux enfantins de
Lella Zenouba.
Mais elles rient devant moi, sachant dissimuler ce qu’il convient, et
aussi du plaisir réel de me voir qui rompt l’ennui de leurs longues
journées inactives. Quelques servantes curieuses se sont jointes à
Mabrouka, et debout, non loin du divan où nous sommes installées,
écoutent et prennent part familièrement à la conversation.
Ne vivent-elles pas dans l’intimité de ces dames, initiées à leurs
intrigues, à leurs chagrins, toujours prêtes à duper leurs maîtres, à
les suivre, à les épier, pour le compte des épouses prisonnières et
inquiètes?
Ne partagent-elles pas avec leurs maîtresses les restes du repas, après
que Si Mansour et Si Chédli se sont restaurés? N’ont-elles pas la clé de
leurs plus dangereux secrets, qu’elles ne trahiraient pas devant la
mort, liées par cette sorte de franc-maçonnerie qui unit toutes les
musulmanes contre les maris?...
L’une d’elles apporte le café dans de petits calices en porcelaine rose.
La conversation languit entre mes amies et moi, car, depuis ma dernière
visite, leur vie s’est écoulée uniforme, goutte à goutte, comme cette
eau qui tombe régulièrement de la vasque de marbre dans le bassin, au
milieu du patio.
Et mes occupations à moi, elles ne les comprendraient pas.
Alors j’appelle à mon aide le petit stéréoscope, emporté à cette
intention.
--Vous allez voir...
Mais déjà Lella Zenouba s’est enfuie peureuse, et la princesse
Bederen’nour affolée se cache le visage.
--Non! non! ne nous photographie pas! C’est impossible!... une
petite-fille de Si M’hamed bey!... Une fille du ministre de la plume!...
Je rassure mes défiantes amies:
Cet appareil n’est point «une machine à portraits». Sur la tête de ma
mère! Mais qu’elles regardent plutôt...
Timidement la princesse Bederen’nour risque un œil, puis deux.
--O Allah! qu’est ceci?
--La rue du Pacha, tout simplement; la rue même où vous demeurez.
--Par mon Maître! que c’est curieux!
--Et voici la grande mosquée de l’olivier, le souk des parfums, celui
des étoffes, le Dar el Bey...
--Oh! Oh! que d’hommes!
La princesse Bederen’nour et Lella Zenouba se passionnent.
--Ceci est un champ d’oliviers, et ceci... vous reconnaissez?...
--Par le Prophète! Si Mansour et Si Chédli! Mais...
La voix de la princesse s’altère et ses sourcils se froncent
imperceptiblement.
--Quelle est donc cette femme arabe auprès d’eux?... sans doute cette
danseuse Leïla?... une courtisane seule à pu consentir à se dévoiler
devant des hommes et à se faire portraiturer avec eux...
--Non, non! Vous n’y êtes pas. Pensez-vous que j’admettrais chez moi
une... dame de la rue du Persan? car cette photographie a été prise dans
ma propre maison. Regardez bien.
--Ah! Ah! mais c’est toi!... Par la tête de Si Ahmed el Tijani! c’est
toi même en musulmane!--s’écrient mes amies tout à fait déridées et
joyeuses.
Le stéréoscope passe de main en main parmi les servantes. Puis de
nouveau on examine les rues tunisiennes, la place Bab-Souika, la rue
Halfaouine, grouillantes d’Arabes...
--O Allah! que je serais malheureuse s’il fallait me trouver dans cette
foule!--s’exclame Lella Zenouba.
--Et quelle honte!--ajoute la princesse.
Car mes nobles amies ne regrettent ni leur réclusion, ni la sévérité de
leur existence. Loin de là! Elles se font une gloire de leur mystérieuse
inviolabilité, de la rigueur avec laquelle elles suivent leurs vieilles
coutumes.
C’est le souci des traditions qui dénote leur rang et les élève bien
au-dessus des femmes vulgaires.
Lors de mes premières visites, je leur avais demandé naïvement si elles
ne souffraient pas de vivre toujours enfermées.
--Par le Prophète de Dieu! mais si l’on voulait nous forcer à sortir,
nous pleurerions pour rentrer!
Et ce sont elles-mêmes qui m’ont fait remarquer avec orgueil que leur
demeure n’avait point d’ouverture sur l’impasse, et que leur voiture
était close par des volets en bois, et non par ces rideaux qu’un souffle
peut soulever, et que les femmes de la petite bourgeoisie écartent
curieusement du doigt, au risque d’être entr’aperçues, dans l’ombre, par
un passant.
L’intérêt du stéréoscope épuisé, je me lève pour partir, mais ces dames
me retiennent avec insistance.
--Oh! reste encore un peu. Qu’as-tu tant à faire? Il y a si longtemps
que nous ne t’avions vue!
--Et je veux te montrer cette écharpe de plumes, commandée par toi, et
qui est arrivée avant-hier,--ajoute Lella Zenouba.--Montons à ma
chambre.
Nous traversons le patio plein de lumière et prenons un escalier de
marbre blanc. Puis des vestibules et des couloirs, et des chambres, et
encore un petit patio, et d’autres pièces à l’infini, toujours pavées de
marbre et revêtues de faïences. La maison du caïd Mansour, vaste et
peuplée comme toutes les demeures arabes, abrite soixante personnes,
maîtres, enfants et serviteurs. Voici enfin la chambre de Lella Zenouba,
que je connais bien, avec son divan, ses lustres, son plafond peint et
sculpté, ses énormes lits anciens à colonnes, dont les frontons d’or se
découpent sur fonds de miroirs. Ils sont luxueusement garnis de
courtines et de coussins en satin brodé, et occupent chacun une
extrémité de la pièce. «_Car l’aube ne doit point surprendre l’homme
dans le lit de son épouse._» Et je retrouve, hélas! aux deux côtés de la
porte, les armoires à glace Louis XVI, compléments indispensables,
depuis ces dernières années, de toute chambre arabe qui se respecte.
Lella Zenouba en tire l’écharpe de léger marabout blanc et la jette sur
ses épaules.
--N’est-ce pas qu’elle est jolie?
--Sans doute, mais je préfère encore celle-ci, en tulle lamé d’or, et
qui ne vient pas de Paris.
Que de belles choses possède Lella Zenouba! Ce coffret d’argent ciselé!
et ces flacons à parfums en cristal doré, aux cols minces et longs, de
forme rare; ces petits étuis à kohol, ces broderies précieuses!...
--Veux-tu voir nos bijoux?
Elle sort de l’armoire une grande cassette pleine d’écrins et, sur un
signe de sa maîtresse, Mabrouka apporte un coffre d’ivoire contenant les
joyaux de la princesse Bederen’nour.
Sur le divan, c’est un éblouissement de pierreries, de colliers, de
perles à plaques incrustées de roses, de longues boucles d’oreille où
les diamants tremblent comme des gouttes d’eau entourées d’un cercle de
lumière, de bracelets travaillés avec un art exquis... Et, parmi ces
trésors de famille, les parures trop modernes données par Si Mansour et
Si Chédli à leurs épouses: guirlandes de fleurs, étoiles, diadèmes aux
mille reflets.
O ces bagues de la princesse Bederen’nour! Bien arabes celles-là, où les
topazes, les rubis, les émeraudes sont enchâssés en de lourdes montures
ciselées.
--Mais tu n’as pas vu la plus belle, celle-ci, que Si M’hamed bey donna
jadis à ma grand’mère, Lella Kmar, son épouse favorite...
Elle me passe un joyau, près duquel en effet tous les autres pâlissent.
Un énorme diamant, d’une extraordinaire limpidité, serti dans une
couronne d’or aux ciselures incroyablement fines et compliquées. Un vrai
bijou de reine ou d’odalisque. Mais je ne l’imagine pas à la main d’une
Européenne. Cette bague fait une saillie bizarre sur le doigt.
Et j’admire encore les mille ustensiles de toilette: aiguières d’argent,
boîtes à fard, miroirs, coffrets incrustés d’écaille et de nacre.
Avant de partir, il me faut dire bonjour aux enfants: les quatre
fillettes de la princesse Bederen’nour, qui apprennent le français avec
une institutrice juive, et ses trois garçons, déjà conscients de leur
importance mâle. Les aînés, cinq et sept ans, récents circoncis, ont des
grimaces de souffrance, malgré leur précautionneuse démarche écartée. Et
il y a aussi la toute petite et laide progéniture de Lella Zenouba qui
piaille dans les bras de sa nourrice.
Je quitte enfin mes amies. Le garçonnet Béchir m’accompagne
cérémonieusement jusqu’au bout de l’impasse avec son allure de jeune
canard.
*
* *
La semaine suivante, passant par la cuisine, j’aperçus Mabrouka la
négresse en vive conversation avec Chedlïa:
--O Allah!--Qu’il soit exalté!--O notre Seigneur Mohamed!... O
Miséricordieux!--gémit-elle en me voyant.--Quel malheur!... La princesse
Bederen’nour est au désespoir!... Sa bague de diamant, le présent de Si
M’hamed bey, a disparu!... Hier elle était en train de se parer, aidée
de la petite Aïcha, lorsque Si Mansour est entré. Il l’a entretenue
quelques instants, et, quand la princesse s’est remise à sa toilette, la
bague n’était plus là!... Il n’y avait dans la chambre qu’Aïcha, mais on
a beau la fouetter, elle s’obstine à ne pas avouer son vol. C’est une
tête solide! Du reste, il est vrai qu’on l’a fouillée en vain. Et que
ferait-elle de ce bijou, elle qui ne sort pas de la maison?... Dans ma
pensée, c’est le tour d’un «chitane», d’un diable jaloux qui a enlevé la
bague. On ne la retrouvera jamais!
* * * * *
Quelque temps après, nous prenions le thé au Belvédère avec des amis.
Des messieurs et une petite femme très empanachée, à la toilette
suggestive, occupaient la table voisine.
--C’est,--me dit M. X...,--une professionnelle du lieu. Remarquez comme
elle pose sa main en évidence, pour qu’on voie bien la fameuse bague
dont tout Tunis a parlé, cadeau, dit-on, d’un amant indigène. En vérité,
elle est splendide. Ces Arabes sont d’une générosité!
La dame allongeait en effet, avec affectation, une main fardée qu’ornait
un seul et royal diamant...
Mais cette bague!... Je la connais... Elle n’a pas sa pareille. C’est le
présent de Si M’hamed bey à Lella Kmar, la bague de la princesse
Bederen’nour!
Le caïd Mansour vole les bijoux de sa femme pour les offrir à sa
maîtresse...