A cinq heures et demie, le tout était chargé et en route, sur la tête de
plus de trois cents Somonos, dont quelques-uns ployaient sous le faix ;
quelques-uns, plus riches, avaient chargé des ânes de leur fardeau et
n’avaient que le soin de les conduire. Enfin, une douzaine d’énormes
calebasses représentaient le bagage d’Ahmadou et ses provisions. Quant à
nous, nous n’avions qu’un toulon de couscous, deux de _bourakié_ ou
couscous mélangé de miel et d’arachides pilées, un sac de sel et des
peaux de bouc pour l’eau. La marche fut d’abord lente ; l’armée, qui
accompagnait Ahmadou, occupait un immense espace, et à travers la
poussière, éclairée des rayons du soleil couchant, les costumes
bigarrés, cette énorme foule mélangée de piétons, de chevaux et même
d’ânes, présentaient un coup d’œil magnifique. Je voulais d’abord me
tenir près d’Ahmadou, mais comme il marchait au milieu de sa garde de
Sofas à pied, il me fallut y renoncer sous peine d’en écraser quelques-
uns.
A Soninkoura, le premier village après Ségou, on fut obligé d’arrêter un
instant. Là, deux Talibés se prirent de querelle et menaçaient d’en
venir aux coups. Ahmadou mit le holà par ces simples paroles : « Ce
n’est pas aujourd’hui qu’il faut se battre. Gardez votre courage pour
demain, cela vaudra mieux. »
En effet, nous supposions tous que le lendemain Ahmadou attaquerait
l’ennemi.
Après Soninkoura, la marche devint plus facile ; je me décidai à m’en
aller tout tranquillement, et comme, dans les ténèbres, mes laptots, en
voulant me suivre, se déchiraient les jambes dans les épines, je les
renvoyai, leur disant que je les retrouverais au campement. Le docteur
était parti de son côté. Je laissai mon cheval marcher à son pas, et
bientôt je rattrapai les porteurs de poudre de l’avant-garde. Nous
passâmes successivement les villages de Koghou Mbébala, Banancoro,
Nérecoro, Dialocoro, Bafoubougou, et là nous quittâmes le bord du fleuve
que nous avions suivi jusqu’alors. Les sons d’une musique composée de
tamtams et de flûtes se firent bientôt entendre ; puis nous aperçûmes de
nombreux feux au milieu des arbres ; nous étions à Marcadougouba, où se
trouvait campée en dehors du village l’armée de Tierno Alassane, et
c’était Fali, le chef des sofas, qui se donnait un bal pour se distraire
et se consoler de la défaite. Après avoir erré quelque temps au milieu
de ces feux et des divers groupes, je finis par rallier mes laptots,
puis enfin le docteur et nous campâmes au pied du premier arbre que nous
trouvâmes sur le bord de la route. Le difficile était d’attacher les
chevaux qui, animés par le grand air, par la vue des juments,
s’échappaient et parcouraient le camp en hennissant. Par trois fois le
mien s’échappa ; enfin je perçai un trou profond en terre en forme de
cône renversé ; un bâton fut mis en travers au fond et une entrave fixée
dessus nous fournit un point d’attache suffisant. Nos laptots trouvèrent
un amas de cannes de mil dans le village, et sans plus de façon, imitant
l’exemple des Talibés, ils s’en emparèrent, de telle sorte que nous
eûmes un feu comme tout le monde. Au surplus, ce n’était pas du luxe,
car la nuit était fraîche et nous n’avions emporté qu’une couverture
pour tout campement, pensant que le lendemain serait jour de combat.
[Décoration]
[Note 188 : Lamtoro, chef du Toro (province du Fouta).]