22 février 1864.

A six heures vingt minutes je repartais ; à sept heures nous passions

une ruine, à sept heures trente-cinq, un petit village nommé

Bassabougou, où nous nous arrêtâmes cinq minutes, et nous continuâmes

vers Bokhola. Nous marchions avec précaution, des cavaliers partaient en

éclaireurs. Fahmahra, craignant une attaque, m’avait demandé de la

poudre ; nous ne nous éloignions pas les uns des autres. En approchant

de Bokhola, dès qu’on découvrit le village, on vit battre le tamtam de

guerre. Quelques hommes, en armes et en costume de guerre, parés de

leurs gris-gris, étaient près du tabala, dehors, à côté de la porte du

village. On nous recevait en branle-bas de combat. Ce fait suffisait à

peindre la disposition des esprits. Nos avant-gardes leur crièrent :

_« Kanaké ! kanaké ! »_ (Ce n’est pas bien !) et, comme nous continuions

à avancer en file, ils virent qu’ils s’étaient trompés et que nous ne

venions pas les attaquer. Néanmoins, si le tamtam cessa de battre, ils

ne nous reçurent pas sans défiance, et c’est à peine s’ils voulurent

nous donner à boire. Leur armement ne me paraissait pas bien terrible ;

ils avaient, outre quelques lances, trois ou quatre mauvais fusils près

desquels étaient des morceaux de bois enflammés pour mettre le feu à la

poudre, les batteries ne fonctionnant plus ; c’est tout ce que je vis.

Nous continuâmes et allâmes camper à Morébougou pour déjeuner.

[Illustration : Le Doubalel de Morébougou.]

C’était un village bambara, remarquable par un doubalel (arbre

magnifique, sorte de liane à racines prenantes, toujours vert) de la

plus grande beauté ; son panache, immense dôme de verdure, était soutenu

par une cinquantaine de colonnes formées par les racines descendant du

tronc primitif. Ce fut sur la plate-forme dont on l’avait entouré que

nous nous installâmes entre ces colonnes. Les puits avaient huit brasses

et demie de profondeur.

L’accueil du village fut froid sans être hostile. Ils paraissaient nous

craindre et nous dirent que Yamina venait de se révolter ; mais je ne

les crus pas, et cependant il y avait quelque chose de vrai, car, ainsi

que je l’appris plus tard, la révolte avait été imminente. Après un

court repos, pendant lequel nous mangeâmes à la hâte, nous reprîmes

notre route sous une chaleur accablante. La plaine était unie devant

nous. Je cherchais à apercevoir le fleuve, mais je ne voyais qu’une

colline dans le lointain et une autre sur notre droite ; enfin, vers

trois heures et demie, on distingua, au milieu d’une rare végétation,

quelques palmiers, une tour ogivale, puis des murailles : c’était

Yamina, le second marché de Ségou. Nous tournâmes la ville et, à quatre

heures, nous étions sur la berge du Niger. Un immense banc de sable

s’étendait devant la ville. Au pied de la berge de nombreuses pirogues

étaient à sec ; sur des piquets, des filets en très-grande quantité ; de

l’autre côté de l’eau, un pareil banc de sable et une berge très-

éloignée, voilà ce qui me frappa tout d’abord. Je m’étais attendu,

d’après Mongo Park, à une nappe immense d’eau. Le Niger aux hautes eaux

mesure plus de deux mille mètres de large ; et maintenant, resserré

entre les deux berges de sable, il n’avait guère que six cents mètres.

Je fus désappointé : sur le premier moment, je ne fis pas la réflexion

que Mongo Park, aussi bien à son premier qu’à son second voyage, ne vit

le fleuve qu’en plein hivernage, et, je le répète, mon cœur battit moins

que je ne l’avais prévu, l’émotion fut moins grande, parce que le

spectacle était moins imposant. Cependant j’avais réalisé ce vœu du

gouverneur, qui me disait : « Et, si vous arriviez jusqu’au Niger, le

seul fait d’avoir vu ce fleuve vous créerait de suite une position hors

ligne. » Avec des ressources bien faibles, j’avais réussi où tant

d’autres depuis Mongo Park avaient échoué, et j’arrivais au grand fleuve

sans avoir perdu un seul homme, presque sans avoir diminué mes

ressources en marchandises. Allais-je pouvoir terminer ma mission avec

un aussi plein succès ? Descendrais-je le fleuve ou reviendrais-je par

Bamakou rejoindre Kita, en complétant ainsi la première route que

j’avais suivie ? Il ne fallait pour cela qu’une armée, et le pays étant

révolté, il était de l’intérêt d’Ahmadou de l’expédier. Je partirais

avec elle. Non ! Rêves, châteaux en Espagne, vous me berciez, et je

devais me relever, comme une bête prise au piége, entouré de tous côtés

d’une barrière infranchissable. Je devais apprendre à compter avec la

force d’inertie, les lenteurs, la mauvaise foi, la ruse des noirs. Je

devais passer vingt-sept mois sur les bords de ce fleuve que j’avais

tant désiré d’atteindre !

[Décoration]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 71 / 368 题