A six heures vingt minutes je repartais ; à sept heures nous passions
une ruine, à sept heures trente-cinq, un petit village nommé
Bassabougou, où nous nous arrêtâmes cinq minutes, et nous continuâmes
vers Bokhola. Nous marchions avec précaution, des cavaliers partaient en
éclaireurs. Fahmahra, craignant une attaque, m’avait demandé de la
poudre ; nous ne nous éloignions pas les uns des autres. En approchant
de Bokhola, dès qu’on découvrit le village, on vit battre le tamtam de
guerre. Quelques hommes, en armes et en costume de guerre, parés de
leurs gris-gris, étaient près du tabala, dehors, à côté de la porte du
village. On nous recevait en branle-bas de combat. Ce fait suffisait à
peindre la disposition des esprits. Nos avant-gardes leur crièrent :
_« Kanaké ! kanaké ! »_ (Ce n’est pas bien !) et, comme nous continuions
à avancer en file, ils virent qu’ils s’étaient trompés et que nous ne
venions pas les attaquer. Néanmoins, si le tamtam cessa de battre, ils
ne nous reçurent pas sans défiance, et c’est à peine s’ils voulurent
nous donner à boire. Leur armement ne me paraissait pas bien terrible ;
ils avaient, outre quelques lances, trois ou quatre mauvais fusils près
desquels étaient des morceaux de bois enflammés pour mettre le feu à la
poudre, les batteries ne fonctionnant plus ; c’est tout ce que je vis.
Nous continuâmes et allâmes camper à Morébougou pour déjeuner.
[Illustration : Le Doubalel de Morébougou.]
C’était un village bambara, remarquable par un doubalel (arbre
magnifique, sorte de liane à racines prenantes, toujours vert) de la
plus grande beauté ; son panache, immense dôme de verdure, était soutenu
par une cinquantaine de colonnes formées par les racines descendant du
tronc primitif. Ce fut sur la plate-forme dont on l’avait entouré que
nous nous installâmes entre ces colonnes. Les puits avaient huit brasses
et demie de profondeur.
L’accueil du village fut froid sans être hostile. Ils paraissaient nous
craindre et nous dirent que Yamina venait de se révolter ; mais je ne
les crus pas, et cependant il y avait quelque chose de vrai, car, ainsi
que je l’appris plus tard, la révolte avait été imminente. Après un
court repos, pendant lequel nous mangeâmes à la hâte, nous reprîmes
notre route sous une chaleur accablante. La plaine était unie devant
nous. Je cherchais à apercevoir le fleuve, mais je ne voyais qu’une
colline dans le lointain et une autre sur notre droite ; enfin, vers
trois heures et demie, on distingua, au milieu d’une rare végétation,
quelques palmiers, une tour ogivale, puis des murailles : c’était
Yamina, le second marché de Ségou. Nous tournâmes la ville et, à quatre
heures, nous étions sur la berge du Niger. Un immense banc de sable
s’étendait devant la ville. Au pied de la berge de nombreuses pirogues
étaient à sec ; sur des piquets, des filets en très-grande quantité ; de
l’autre côté de l’eau, un pareil banc de sable et une berge très-
éloignée, voilà ce qui me frappa tout d’abord. Je m’étais attendu,
d’après Mongo Park, à une nappe immense d’eau. Le Niger aux hautes eaux
mesure plus de deux mille mètres de large ; et maintenant, resserré
entre les deux berges de sable, il n’avait guère que six cents mètres.
Je fus désappointé : sur le premier moment, je ne fis pas la réflexion
que Mongo Park, aussi bien à son premier qu’à son second voyage, ne vit
le fleuve qu’en plein hivernage, et, je le répète, mon cœur battit moins
que je ne l’avais prévu, l’émotion fut moins grande, parce que le
spectacle était moins imposant. Cependant j’avais réalisé ce vœu du
gouverneur, qui me disait : « Et, si vous arriviez jusqu’au Niger, le
seul fait d’avoir vu ce fleuve vous créerait de suite une position hors
ligne. » Avec des ressources bien faibles, j’avais réussi où tant
d’autres depuis Mongo Park avaient échoué, et j’arrivais au grand fleuve
sans avoir perdu un seul homme, presque sans avoir diminué mes
ressources en marchandises. Allais-je pouvoir terminer ma mission avec
un aussi plein succès ? Descendrais-je le fleuve ou reviendrais-je par
Bamakou rejoindre Kita, en complétant ainsi la première route que
j’avais suivie ? Il ne fallait pour cela qu’une armée, et le pays étant
révolté, il était de l’intérêt d’Ahmadou de l’expédier. Je partirais
avec elle. Non ! Rêves, châteaux en Espagne, vous me berciez, et je
devais me relever, comme une bête prise au piége, entouré de tous côtés
d’une barrière infranchissable. Je devais apprendre à compter avec la
force d’inertie, les lenteurs, la mauvaise foi, la ruse des noirs. Je
devais passer vingt-sept mois sur les bords de ce fleuve que j’avais
tant désiré d’atteindre !
[Décoration]