21 février 1864.

A neuf heures, en voyant le temps s’éclaircir, je me décidai à partir et

je fis charger rapidement les bêtes. Fahmahra se disputait toujours pour

les captifs faits la veille ; aussi je le laissai et, conduit par le

guide, je m’acheminai vers Difia. Au moment du départ, le chef de

Banamba vint me dire adieu. Je m’aperçus alors que je partais sans lui

avoir rien donné ; mais, ne voulant pas défaire les charges, je lui dis

d’envoyer quelqu’un, que je lui donnerais un bonnet rouge à la première

station. En effet, en arrivant à Difia, je fis ouvrir une cantine

destinée aux marchandises et donnai à son captif qui m’avait suivi un

bonnet rouge. J’étais déjà entouré de la plus grande partie du village ;

c’étaient des Soninkés dont quelques-uns avaient vu des blancs à la

côte. Ils me sollicitèrent très-vivement de rester dans leur village.

Peut-être était-ce par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau, mais peut-

être aussi par un sentiment de bienveillance instinctif à tous les noirs

qui ont vécu au milieu des blancs et qui, en général, en gardent bon

souvenir ; mais je fus sourd à ces prières et je continuai ma route vers

Sikolo, où je fus rejoint par Fahmahra, qui avait gagné son procès.

L’homme pris avait été relâché : après mûr examen, on avait reconnu

qu’il était d’un village soumis ; quant aux femmes, il les ramenait ;

elles appartenaient au village qui avait pillé les bœufs de Banamba et

étaient par conséquent de bonne prise.

Sikolo est un village bambara. J’allai boire aux puits ; ils avaient

douze mètres de profondeur et étaient en dehors du village. A l’Est de

Sikolo on trouve le petit village de Kounama, habité par des Soninkés.

Le frère de Fahmahra (frère à la mode du pays) y habitait ; il était

venu pour le voir. A partir de Banamba, nous avions été en plaine, mais

après Sikolo le terrain s’inclinait et nous descendions visiblement.

L’horizon était très-étendu ; il devenait donc probable qu’entre le

Niger et nous il n’y avait pas de montagnes.

Bientôt nous descendîmes sur un plateau inférieur de six mètres à celui

sur lequel nous nous trouvions, et cela par un saut très-brusque ; une

heure après, nous fîmes un second saut de même hauteur, et peu après

nous passions le village de Dioni, où les puits n’avaient qu’un mètre et

demi de profondeur. C’était un village bambara. Sans nous y arrêter,

nous continuâmes à marcher et, à cinq heures dix minutes, nous campions

à Kéréwané, village soninké. Nous nous installâmes le long du tata. Les

puits étaient à l’intérieur du village ; ils avaient deux mètres et demi

de profondeur, l’extérieur était fort sale. A quelques pas de notre

campement était un goupouilli assez vaste.

Par prudence nous avions dû aller camper sous les murs du village. Le

seul souper qu’on m’envoya fut une calebasse de lait aigre. J’étais déjà

malade de fatigue, je ne me soutenais que par la volonté, et cette nuit

fut une nouvelle épreuve. Les chiens hurlèrent tout le temps, et au

petit jour, dans le goupouilli, on alluma de grands feux, à la lueur

desquels l’école des enfants commença. Quand on sait ce que c’est qu’une

école musulmane, on comprend qu’il n’y pas moyen de dormir. Une

quarantaine d’enfants récitent, en lisant à voix haute et d’un ton

nasillard, de l’arabe que leur marabout a écrit sur une planchette. Cela

n’est pas fait pour bercer. J’étais littéralement épuisé au jour, mais

j’avais enfin la certitude d’arriver le soir au Niger, et cette pensée

me soutenait.

[Illustration : Pl. IV.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 68 / 368 题