A neuf heures, en voyant le temps s’éclaircir, je me décidai à partir et
je fis charger rapidement les bêtes. Fahmahra se disputait toujours pour
les captifs faits la veille ; aussi je le laissai et, conduit par le
guide, je m’acheminai vers Difia. Au moment du départ, le chef de
Banamba vint me dire adieu. Je m’aperçus alors que je partais sans lui
avoir rien donné ; mais, ne voulant pas défaire les charges, je lui dis
d’envoyer quelqu’un, que je lui donnerais un bonnet rouge à la première
station. En effet, en arrivant à Difia, je fis ouvrir une cantine
destinée aux marchandises et donnai à son captif qui m’avait suivi un
bonnet rouge. J’étais déjà entouré de la plus grande partie du village ;
c’étaient des Soninkés dont quelques-uns avaient vu des blancs à la
côte. Ils me sollicitèrent très-vivement de rester dans leur village.
Peut-être était-ce par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau, mais peut-
être aussi par un sentiment de bienveillance instinctif à tous les noirs
qui ont vécu au milieu des blancs et qui, en général, en gardent bon
souvenir ; mais je fus sourd à ces prières et je continuai ma route vers
Sikolo, où je fus rejoint par Fahmahra, qui avait gagné son procès.
L’homme pris avait été relâché : après mûr examen, on avait reconnu
qu’il était d’un village soumis ; quant aux femmes, il les ramenait ;
elles appartenaient au village qui avait pillé les bœufs de Banamba et
étaient par conséquent de bonne prise.
Sikolo est un village bambara. J’allai boire aux puits ; ils avaient
douze mètres de profondeur et étaient en dehors du village. A l’Est de
Sikolo on trouve le petit village de Kounama, habité par des Soninkés.
Le frère de Fahmahra (frère à la mode du pays) y habitait ; il était
venu pour le voir. A partir de Banamba, nous avions été en plaine, mais
après Sikolo le terrain s’inclinait et nous descendions visiblement.
L’horizon était très-étendu ; il devenait donc probable qu’entre le
Niger et nous il n’y avait pas de montagnes.
Bientôt nous descendîmes sur un plateau inférieur de six mètres à celui
sur lequel nous nous trouvions, et cela par un saut très-brusque ; une
heure après, nous fîmes un second saut de même hauteur, et peu après
nous passions le village de Dioni, où les puits n’avaient qu’un mètre et
demi de profondeur. C’était un village bambara. Sans nous y arrêter,
nous continuâmes à marcher et, à cinq heures dix minutes, nous campions
à Kéréwané, village soninké. Nous nous installâmes le long du tata. Les
puits étaient à l’intérieur du village ; ils avaient deux mètres et demi
de profondeur, l’extérieur était fort sale. A quelques pas de notre
campement était un goupouilli assez vaste.
Par prudence nous avions dû aller camper sous les murs du village. Le
seul souper qu’on m’envoya fut une calebasse de lait aigre. J’étais déjà
malade de fatigue, je ne me soutenais que par la volonté, et cette nuit
fut une nouvelle épreuve. Les chiens hurlèrent tout le temps, et au
petit jour, dans le goupouilli, on alluma de grands feux, à la lueur
desquels l’école des enfants commença. Quand on sait ce que c’est qu’une
école musulmane, on comprend qu’il n’y pas moyen de dormir. Une
quarantaine d’enfants récitent, en lisant à voix haute et d’un ton
nasillard, de l’arabe que leur marabout a écrit sur une planchette. Cela
n’est pas fait pour bercer. J’étais littéralement épuisé au jour, mais
j’avais enfin la certitude d’arriver le soir au Niger, et cette pensée
me soutenait.
[Illustration : Pl. IV.