10 février 1864.

Notre départ avait été fixé au 10 février au matin. En même temps qu’il

me l’annonçait, Tierno Boubakar, en me promettant des guides, me faisait

dire en secret que si j’avais un cadeau pour lui, il me priait de le lui

faire à la nuit, sans quoi il serait obligé de le partager et qu’on le

pillerait. Peut-être s’attendait-il à un beau cadeau ; mais fidèle à mon

principe de très-peu donner, je lui envoyai une calotte de velours

brodée d’or, du papier, un peu de poudre, et le tamsir vint à son tour

me demander quelques feuilles de papier. Je fus frappé alors de la

beauté d’une épée qu’il portait ; elle était très-vieille, mais elle

avait dû être une arme de prix. La lame damasquinée était fort belle. La

poignée était finement ciselée, et on voyait sur une des coquilles une

tête d’empereur romain, triomphateur, d’une grande beauté.

Plus tard, Tierno Boubakar, en me remerciant, me fit demander un boubou

de coton blanc, que je m’empressai de lui donner. (Ce coton madapolam

six quarts, c’est-à-dire 1m 50 de large, est le plus estimé.)

Boubakar Djawara ne nous demanda qu’un peu de poudre ; sous ce rapport,

j’étais bien fourni, je pus là, comme tout le long de la route, faire

des générosités.

Le 10 février, au matin, nous chargions les bagages. Enfin, nous allions

nous diriger vers le Niger, auquel nous tournions le dos d’une manière

inquiétante depuis quelque temps. Le petit repos avait remis tout le

monde de bonne humeur, et on marchait vers l’Est le cœur content. Les

guides se firent un peu attendre comme d’habitude. Boubakar-Cirey, à

cheval, après avoir été les chercher, revint nous mettre en route. Il

nous avait renforcés de trois talibés, dont un avait une lettre pour

Ahmadou. En outre, ceux de Dinguiray, avec leurs esclaves en haillons,

nous avaient rejoints, ainsi que deux hommes de Guémoukoura ; nous

étions donc un peu en force en cas d’événement. Au moment de me quitter,

le vieux Boubakar me donna une espèce de bénédiction musulmane en se

crachant très-légèrement sur la main, et se la passant ensuite sur la

figure. Nous nous mîmes en route à sept heures et demie. A neuf heures

nous laissions le chemin de Bélégoudou sur notre droite. A dix heures

vingt minutes nous traversions un lougan dépendant de Dianghirté, dont

les arbres étaient littéralement couverts de sauterelles, qui, après en

avoir dévoré les feuilles, semblaient s’attaquer aux écorces. Ces

insectes, les mêmes qui exercent de si grands ravages en Algérie,

véritable fléau des récoltes et dont la voracité est incroyable,

faisaient, par leur vol et leurs mouvements continuels, un bruit

analogue à celui de la grêle[45].

Quelques instants après nous traversions un marigot qui, bien qu’à sec,

avait un lit si marqué et si profond, qu’il me frappa tout de suite. Je

demandai ce que c’était, et un Maure m’informa que ce cours d’eau

allait, à la saison des pluies, tomber dans le Niger, en sillonnant le

Bélédougou ; c’était donc, selon toute probabilité, le fameux Ba-Oulé,

décrit par tous les donneurs de renseignements ; mais ce n’était à coup

sûr pas une rivière. Quant au point où il entre dans le Niger, bien qu’à

cette époque on m’eût dit qu’il allait tomber dans les environs de

Bamakou, à Kégnioroba, plus tard, lorsque je remontai le Niger, ayant eu

à traverser presque en face de Dina un immense marigot, qu’on me dit

être le grand marigot du Bélédougou, j’ai été amené à conclure que

c’était le même Ba-Oulé, d’autant plus qu’on m’affirmait qu’il n’y avait

pas d’autres marigots dans le pays.

[Illustration : Pl. III.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 54 / 368 题