Le Père

Quand la dernière pelletée de terre fut retombée, et qu'ils eurent donné

la dernière poignée de mains, le père et le fils rentrèrent chez eux

à petits pas, sans rien dire, les jambes lourdes, la tête vide, pris

soudain de cette grande lassitude qui suit les efforts trop longtemps

soutenus.

La maison imprégnée encore du parfum des fleurs, la maison redevenue

calme après l'affolement, les allées et venues de ces deux jours, leur

parut étrangement vide et neuve. La vieille bonne qui les avait précédés

avait tout remis en ordre. Il leur sembla qu'ils revenaient d'un long

voyage, mais qu'ils se retrouvaient chez eux sans joie, sans ce large

soupir qui dit: «Ah! qu'on est bien chez soi!...» Tout était propre,

net. Près de la cheminée, le chat couché en rond ronronnait doucement,

et le soleil d'hiver étalait sa gaieté timide sur les vitres.

Le père s'assit près du feu, hocha la tête et soupira:

--Ta pauvre maman!...

Et deux larmes glissèrent sur sa bonne figure toute ronde, sa bonne

figure que le chagrin, le froid de la rue et la tiédeur de la pièce

avaient congestionnée un peu.

Ensuite, par besoin d'entendre autre chose que le ronron du chat, le

tic-tac de l'horloge et le crépitement du bois sur les chenets envahi, à

son insu, par cet orgueil de vivre après ceux qui s'en sont allés pour

jamais, il se mit à parler:

--Tu as vu les Dupont? Ils étaient tous là, et la présence du grand-père

m'a beaucoup touché... Ta maman les aimait bien... Mais, comment se

fait-il que ton ami Brémaud ne soit pas venu?... Oui, je sais... Au

milieu de tout ce monde, il se peut que je ne l'aie pas remarqué...

Il soupira encore: «Mon pauvre petit!...» repris d'une tendresse câline

pour ce grand garçon de vingt-cinq ans qui, près de lui, pleurait

silencieux.

La vieille bonne entra sur la pointe des pieds, si doucement qu'ils ne

l'entendirent pas ouvrir la porte.

--Allons, monsieur! il ne faut pas rester comme ça! Il faut manger!

Ils levèrent la tête.

C'était vrai! Il fallait manger. La vie les reprenait. Ils avaient

faim, non pas cette faim heureuse des jours où l'on aime à s'installer

commodément à table, mais la faim de la bête qui se sent l'estomac vide.

Jusqu'ici, une pudeur les avait retenus. Maintenant, ils se regardaient

sans rien dire, désirant et redoutant à la fois ce premier tête-à-tête à

la table trop grande, près de la place vide.

Et le père, les yeux gros de larmes, murmura:

--Oui, vous avez raison... Faites-nous à manger... Il faut, mon petit...

Le fils approuva de la tête et se leva:

--Je passe un vêtement et je reviens.

Il sortit. La porte refermée, comme il allait entrer machinalement dans

la chambre de sa mère, la vieille bonne s'approcha de lui, et lui dit

presque bas:

--Monsieur Jean, j'ai quelque chose pour vous... une lettre que votre

maman m'a confiée, voilà huit jours, quand elle s'est sentie perdue...

Elle m'a recommandé de vous la remettre... après seulement... La voilà.

Il s'arrêta, surpris, regarda la servante. Elle se tenait devant lui,

hésitante, l'enveloppe qu'elle lui tendait tremblait au bout de ses

doigts, et, tout d'un coup, il eut la sensation précise qu'une grande

douleur, un grand secret, étaient là, près de lui.

Il dit, la gorge serrée:

--Donne... et entra.

Dès qu'il fut seul, sans réfléchir, il s'enferma à double tour. La

chambre, avec son lit trop plat, ses rideaux trop tirés, sa cheminée

sans feu, et ses meubles trop bien rangés, avait déjà l'aspect

abandonné.

Il tournait et retournait la lettre entre ses doigts, glacé devant cette

écriture vivante de la morte, cette écriture chère, si souvent regardée

jadis, et qui, sur le papier un peu froissé, s'étalait, déjà tremblée.

A travers la cloison, il entendait la bonne aller et venir, mettant le

couvert.

Il déchira l'enveloppe et lut:

«Mon enfant chéri,

«Je sens que l'heure de l'éternel adieu est proche. Je m'en vais sans

faiblesse, et presque sans regret, puisque tu es un homme maintenant

et que le temps est loin où je t'étais indispensable. J'ai conscience

d'avoir été une mère irréprochable. Mais, un très lourd secret dort

entre nous, que je n'eus pas le courage de te révéler, qu'il est

nécessaire pourtant que tu saches.

«Celle que tu as aimée, respectée par-dessus tout, celle à qui tu

contais tes peines de tout petit et tes tristesses d'homme, ta maman,

mon chéri, est une grande coupable:

«Tu n'es pas le fils de celui que tu as toujours appelé «père». Il y a

eu dans ma vie un grand, un immense amour, et mon seul crime est de ne

l'avoir pas avoué. Ton père, ton vrai père, existe. Il t'a vu grandir de

loin, et t'aime, je le sais. Tu es à l'âge où l'on peut prendre les plus

graves décisions. Toute ta vie est à refaire, si tu le veux. Tu peux

être riche demain, si tu trouves en toi le courage qui m'a manqué.

L'acte que je commets est lâche, je le sais... Ayant mal vécu, je ne

pouvais que mal mourir. Cent fois j'ai été sur le point de fuir cette

maison, de t'emporter avec moi. L'énergie m'a fait défaut... Il eût

suffi de peu de chose pour me la donner, sans doute: un soupçon... une

parole mauvaise... Mais rien!... Pas un nuage...»

Il s'arrêta, écrasé par cette révélation.

Ainsi, sa mère avait eu un amour!... Elle avait pu porter si longtemps

ce secret. Elle avait pu parler, sourire, sans qu'un tressaillement

trahît sa faute et son remords! Et lui, jadis impitoyable aux faiblesses

des autres femmes, lui pour qui tout orgueil, toute vénération, toute

joie se résumaient en ce seul mot: «Maman!...» il avait grandi là,

étranger, vivante insulte à ce brave homme qui n'avait eu pour lui que

tendresse et bonté!...

Toute son enfance se levait devant lui. Il se revoyait petit, petit,

passant par les rues de la ville, donnant la main à son papa... Il

grandissait... Une très grave maladie le tenait durant de longs mois

entre la vie et la mort, et il voyait encore son papa assis à son chevet

essayant de sourire avec des larmes dans les yeux... Le temps passe...

Les affaires vont mal, et ce sont d'autres souvenirs, plus aigus, plus

poignants... les conversations qu'il écoute, le soir, pelotonné dans

son lit. La mère parle peu; le papa dit: «Je me restreindrai... Je ne

fumerai plus, je n'irai plus au café... Mes vêtements sont encore très

bons... Il ne faut surtout pas que le gamin pâtisse... C'est un mauvais

moment à passer, voilà tout... En rognant de-ci, de-là, nous pourrons

lui donner des douceurs... Les petits ont toute la vie devant eux pour

souffrir... A quoi bon les attrister si tôt!...»

Et voilà l'homme qu'elle a trompé!...

Il se mit à pleurer. La phrase de la lettre revenait à sa mémoire: «Tu

es à l'âge où on peut prendre les plus graves décisions».

C'était vrai. Il n'avait même pas le droit d'hésiter. Pas une seconde,

l'idée de la richesse n'effleura son esprit. Il aurait simplement le

courage qui lui avait manqué, à Elle. Il quitterait cette demeure sans

rien dire... Il s'en irait très loin, très loin, pour ne plus revenir.

Ainsi, la honte, la honte qu'il savait, partirait avec lui. Comment

pourrait-il, à présent, sans rougir, s'asseoir à cette table? entendre

la bonne voix lui dire: «Mon petit», et rappeler le souvenir de la

«pauvre maman...»?

Sa résolution était prise. Il sanglota:

--Oh! maman, maman! qu'est-ce que tu as fait!...

Adieu la vie tranquille et calme, le retour au foyer, le regard attendri

sur le passé défunt, car, il n'avait pas le droit, en vérité, de

continuer le mensonge et la faute.

Il restait immobile, abîmé dans sa douleur.

Un bruit venait de la salle à manger.

--... Pauvre petit!... Il a du chagrin!... Il est dans la chambre de sa

maman... Laissez-le pleurer... Ah! nous sommes bien malheureux... Je me

sens si vieux! Il me reste, heureusement! C'est un brave enfant, il ne

me quittera pas!

Il releva la tête et se mordit les lèvres. Le père parlait toujours, et,

peu à peu, en l'écoutant, ses pensées prenaient un autre cours. La

voie qu'il devait suivre lui semblait moins facile, son devoir lui

apparaissait plus obscur.

«Il ne me quittera pas...»

Avait-il le droit d'abandonner ce pauvre être, de le laisser vieillir

tout seul au foyer déserté?... Partir! Voilà tout ce qu'il trouvait pour

payer sa tendresse, ses efforts, ses privations... Oui...

Mais il n'était pas son fils... Sa présence ici, sous son toit, avait

quelque chose d'intolérable, d'odieux... Pourtant, il fallait se

décider, de suite; après, il serait trop tard.

Il tenait toujours la lettre de sa mère. Il se remit à lire:

«Il eût suffi de peu de chose pour me donner cette énergie, sans doute:

un soupçon, une parole mauvaise... Mais rien, pas un nuage...»

La voix du père reprit, derrière la cloison:

--Oui, j'ai vécu vingt-sept ans avec elle, et, durant vingt-sept ans,

entre nous, rien, pas un nuage...

Les mêmes mots... la même phrase!...

Il reprit sa lecture:

«Et maintenant, je vais te dire le nom de ton vrai père. C'est...»

La lettre tremblait dans ses doigts. Un regard, et le nom serait à

jamais gravé dans ses yeux, dans tout son Etre... et alors... alors...

il ne pourrait plus...

La voix appela doucement:

--Allons, viens, mon petit, viens à table...

Il eut un grand frisson et ferma les yeux une seconde. Ensuite il prit

une allumette, leva le bras et mit le feu au papier. Il le regarda

brûler, lentement, et, quand la flamme vint lécher ses ongles, il ouvrit

les doigts. Un carré de cendre noire tomba sur le plancher. Un coin

blanc, très étroit acheva de se consumer... Plus rien...

Alors, il tira la porte, demeura un instant immobile sur le seuil, et,

voyant devant lui le brave homme, avec sa bonne figure, ses yeux rougis

et ses mains qui tremblaient, il le prit dans ses bras, l'embrassa

passionnément, comme on embrasse un être cher que l'on croyait à tout

jamais perdu et sanglota:

--Papa! Mon vieux papa!...

Les Portes de l'Enfer · 第 28 / 29 题