Assis dans un large fauteuil près de la cheminée, les coudes aux genoux,
les mains tendues au feu, il parlait d'une voix lente, s'arrêtant
brusquement pour murmurer: «Oui... oui...», comme s'il avait eu besoin
de reconnaître ses souvenirs et d'approuver sa mémoire fatiguée, puis
reprenait la phrase interrompue.
Sur la table traînaient des papiers, des chiffons, des livres. La lampe
éclairait mal; je ne voyais de lui que sa face un peu grise, et ses
mains qui, sous la flamme du foyer, faisaient deux longues taches.
Le ronron du chat roulé devant le feu, et le crépitement des bûches où
dansaient d'étranges lueurs, troublaient seuls le silence. Il semblait
parler de très loin, comme dans un rêve:
--Oui... oui... Ce fut le grand, le plus grand malheur de ma vie.
J'aurais pu supporter d'être réduit à la misère, de devenir infirme...
tout... mais ça! Avoir vécu dix ans auprès d'une femme adorée, la voir
disparaître, et rester seul, tout seul, devant l'avenir solitaire...
C'est dur!... Il y aura six mois bientôt qu'elle est partie!... Que
c'est long! et comme c'était court autrefois!... Encore, si je l'avais
eue malade quelque temps, si l'on m'avait laissé comprendre!... C'est
horrible à dire, mais quand on sait, n'est-ce pas, la raison se
prépare... le coeur se vide peu à peu, et l'on s'habitue... tandis que
là!...
--Je croyais, lui dis-je, qu'elle avait été souffrante quelque temps?
Il hocha la tête:
--Du tout, du tout... Jamais les médecins ne purent me dire ce qu'elle
avait eu... Elle a été emportée en deux jours. Depuis, je ne sais ni
comment, ni pourquoi je vis. Tout le jour, je rôde dans les chambres,
poursuivant un souvenir qui s'enfuit, m'imaginant qu'elle va
m'apparaître derrière une tenture, qu'un peu de son odeur flotte encore
parmi ces pièces inhabitées...
Il étendit la main vers la table:
--Hier, tiens, j'ai retrouvé cela... cette voilette, dans une de mes
poches. Elle me l'avait confiée un soir, nous allions au théâtre, et
il me semble qu'elle sent son parfum, qu'elle est encore tiède d'avoir
effleuré son visage... Mais non! Tout s'en va: seul le chagrin
demeure... _Il y a bien quelque chose_, mais ça!...
Dans le premier moment de douleur, il vous vient parfois des idées
extraordinaires... Croirais-tu que je l'ai photographiée sur son lit
de mort! Dans cette pauvre chambre d'où son âme venait de partir,
j'ai installé mon appareil, j'ai allumé du magnésium; enfin, à
cette effroyable minute, j'ai fait avec un soin et des précautions
méticuleuses, des choses qui me révoltent aujourd'hui... Malgré tout,
quand j'y pense, je me dis qu'elle est là, que je pourrais la voir telle
que je la vis pour la dernière fois!
--Et, où as-tu ce portrait? demandai-je.
Il s'avança un peu, et me répondit à mi-voix:
--Je ne l'ai pas, ou plutôt, si... je l'ai... J'ai le cliché. Mais je ne
me suis jamais senti le courage de le développer... Il est resté dans
l'appareil... j'ai peur d'y toucher... Et pourtant! comme je voudrais,
comme je voudrais!...
Il posa sa main sur mon bras:
--Ecoute: ce soir... ta présence... d'avoir parlé d'elle... je me
sens mieux... je me sens fort... Veux-tu, viens avec moi dans mon
laboratoire... Nous allons développer ce cliché?...
Il interrogeait mon visage d'un regard anxieux d'enfant qui tremble
qu'on lui refuse le jouet souhaité.
--Soit, lui dis-je.
Il se leva vivement.
--Oui... avec toi, ce ne sera pas la même chose... avec toi, je serai
plus calme... et cela me fera du bien... beaucoup de bien... tu
verras...
Nous entrâmes dans son laboratoire: un cabinet très sombre où des
flacons étaient alignés sur des étagères. Une tablette chargée de
cuvettes, de fioles et de livres, s'étendait d'un mur à l'autre.
Il ne parlait pas, vérifiant les étiquettes des bouteilles, essuyant les
cuvettes, et la lueur de la bougie qui tremblait faisait danser autour
de lui des ombres.
Il alluma une lanterne à verre rouge, éteignit sa bougie, et me dit:
--Ferme la porte.
Cette nuit déchirée par la lumière sanglante, avait quelque chose
de dramatique. Des reflets inattendus s'accrochaient aux flancs des
bouteilles, à ses joues sabrées de rides, à ses tempes creuses.
Il dit:
--La porte est bien fermée? Alors, je commence.
Il ouvrit un châssis, et en tira le cliché. Il le prit avec soin, les
doigts écartés, les pouces et les index posés aux angles, et le regarda
longuement, comme si ses yeux avaient pu voir l'image endormie qui tout
à l'heure allait s'éveiller.
Il murmura:
--Elle est là! C'est horrible!...
Ensuite, lentement, il le laissa glisser dans le bain, et se mit à
remuer la cuvette.
Je ne sais pourquoi, mais il me sembla que la porcelaine frappant
à intervalles réguliers la planchette, rendait un son bizarre et
douloureux. Sous la lumière rouge, le liquide caressait la plaque dans
un va-et-vient monotone: le bruit léger qu'il faisait le long des parois
évoquait un bruit de sanglots, et je ne pouvais détacher mes yeux de
ce carré de verre à la couleur laiteuse qui, peu à peu, se teintait de
noir, vers les bords.
Le bain, d'abord très clair, fonça insensiblement; bientôt, une tache
apparut au milieu de la plaque, une tache qui, peu à peu, s'élargit,
adoucie par endroits de nuances plus claires.
Je regardai mon ami. Ses lèvres, agitées d'un tremblement, murmuraient
d'inintelligibles paroles.
Il retira le cliché, l'éleva à la hauteur de ses yeux, et, comme je me
penchais sur son épaule, il parla:
--Cela vient... doucement... Mon bain est trop faible... Mais ce n'est
rien... Voici que les blancs apparaissent... Attends... tu vas voir...
Il replaça la plaque, qui s'enfonça dans le liquide avec un bruit de
ventouse qu'on tire.
Elle avait pris une couleur presque uniformément grise. Il baissa la
tête, et dit simplement:
--Ce rectangle noir, c'est le lit... Plus haut, ce carré que tu aperçois
(il me l'indiqua d'un mouvement du menton), l'oreiller; et, au milieu,
cette zone plus claire avec une raie pâle qui tranche sur le fond
noir... c'est Elle... avec le crucifix que j'avais mis entre ses doigts.
Sa voix s'étrangla un peu:
--Ma pauvre petite... ma chérie!...
Des larmes coulaient sur ses joues, de grands hoquets soulevaient sa
poitrine... Et il pleura, sans effort, comme savent pleurer ceux qui ont
l'habitude du chagrin, et à qui les sanglots sont devenus plus familiers
que le sourire.
Parmi ses larmes, il disait:
--Les détails se précisent... Voici près d'Elle les cierges allumés et
le rameau de buis bénit... ses cheveux que j'aimais tant... ses mains
dont elle était si fière... et le petit chapelet blanc, retrouvé dans un
livre de messe... Mon Dieu!... Cela me fait mal de revoir tout cela, et
cependant, je suis heureux... très heureux... Il me semble que je la
regarde, ma pauvre petite...
Sentant que l'émotion le gagnait, je voulus abréger, et lui dis:
--Ne crois-tu pas que le cliché soit assez venu...?
Il prit la plaque, l'approcha de la lanterne, l'examina de près, la
remit dans le bain, la retira de nouveau, l'examina encore, la replaça,
et murmura:
--Non... non...
Je me souviens que le son de sa voix et la brusquerie de son geste me
frappèrent. Mais je n'eus pas le temps de réfléchir, car il se remit à
parler.
--Il y a des choses qui vont venir, encore... C'est un peu long, mais,
je t'ai dit... mon bain est faible... Alors, les détails n'apparaissent
que progressivement.
Il compta: Un... deux... trois... quatre... cinq...
--Cette fois, c'est suffisant. A trop vouloir pousser, j'abîmerais....
Il prit le cliché, le secoua verticalement, le passa dans l'eau, et me
le tendit:
--Regarde.
Mais soudain, comme j'allongeais la main, je le vis reculer vivement, se
courber, approcher la plaque de la lanterne et, dans cette seconde,
son visage éclairé par la lumière rouge m'apparut si effrayant que je
m'écriai:
--Qu'est-ce que tu as?
Ses yeux étaient démesurément ouverts, ses lèvres relevées découvraient
ses dents, ses mâchoires s'entrechoquaient; j'entendais son coeur bondir
dans sa poitrine, et je voyais son grand corps osciller d'avant en
arrière.
Je mis la main sur son épaule, et, cherchant à me rendre compte de ce
qui faisait naître en lui cette effroyable angoisse, je lui criai pour
la seconde fois:
--Voyons... Réponds... Qu'est-ce que tu as?
Alors, tournant vers moi une face qui n'avait plus rien d'humain,
plongeant ses yeux sanglants dans mes yeux, il me saisit le poignet d'un
mouvement si brutal que ses ongles entrèrent dans ma chair.
Par trois fois, il ouvrit la bouche, essayant de parler, et, tout à
coup, brandissant le cliché au-dessus de sa tête, il hurla dans la nuit
éclaboussée de rouge:
--J'ai!... J'ai!... Misérable! Bandit! Assassin que je suis! J'ai...
qu'elle n'était pas morte!... J'ai... Que les yeux ont bougé!...