En un instant Miss Dally et Kate sont entourées; tout le monde veut
danser avec la jeune fille, et Miss Dally aperçoit avec bonheur, parmi
ceux qui se font présenter, le jeune marquis de Glen. A sa vue, elle
lève son éventail, s’en frappe légèrement le front et regarde sa jeune
amie d’un air ravi! Le marquis de Glen, voilà le fils aîné rêvé! Cette
perspective ravissante met Miss Dally de si bonne humeur qu’elle
accueille avec une bienveillance inaccoutumée le jeune Edmond Fitzhewis,
charmant garçon, gai, amusant au possible, mais cadet de cadet et
dépensier comme un millionnaire. Kate Rynaston et le jeune Edmond
Fitzhewis se connaissent un peu; celle-ci a même pour ce mauvais sujet,
dans le secret de son cœur, une préférence assez tendre. Mais Miss Dally
est convaincue que, venant manifestement de faire la conquête de
l’héritier d’un duc, Kate n’aura pas d’autre pensée en tête. C’est donc
avec une surprise mêlée d’horreur que quelques instants après, elle voit
Kate au bras d’Edmond Fitzhewis, et qu’en passant devant elle, avec un
air d’entente tout à fait déplorable, ils lui annoncent qu’ils vont
prendre du thé. Miss Dally sourit, bien entendu, mais laisse tomber son
éventail, et une seconde après hèle un cavalier, timide jeune homme par
qui elle se fait conduire dans le salon où l’on prend le thé. Là, elle a
la douleur de voir assise dans un coin et flirtant de la manière la plus
évidente avec ce cadet de malheur, sa chère et future duchesse, qui a
encore l’aplomb de lui sourire. Lord Glen est là aussi regardant le
groupe d’un œil jaloux; miss Dally est exaspérée; il ne sera pas dit
que, elle chaperon, de pareilles choses se passeront sous ses yeux! Elle
appelle Lord Glen d’un signe, et sans se soucier le moins du monde de la
petite personne qui prend du thé sous sa protection, elle demande au
jeune Lord derrière son éventail s’il danse le cotillon avec Kate. Il
rougit, balbutie, dit qu’il n’a pas encore osé l’inviter.
--Ah! je croyais; je sais du moins qu’elle l’espère d’après un mot, mais
si vous êtes engagé?...
Puis, sûre de l’effet qu’elle a produit, elle va s’asseoir à côté de
Kate, sans se soucier le moins du monde des airs furieux du cadet. Un
instant après, comme Miss Rynaston était réclamée par un autre danseur,
la vieille demoiselle retint par la manche le jeune Fitzhewis qui
faisait mine de s’éloigner d’un air grognon, et à sa grande surprise lui
dit nettement, et d’un ton de bonne humeur:
--Ne soyez pas un imbécile, Edmond Fitzhewis.
Ce début singulier dérida le jeune cadet, qui s’arrêta, s’assit
familièrement et regarda Miss Dally bien en face.
--Oh! vous savez je n’ai pas peur de vous; je sais très-bien, mon cher
garçon, l’histoire de vos petites dettes, et je ne veux pas que vous
fassiez la cour à ma beauté.
--Mais si cela plaît à Miss Kate et à moi?
--Oui, mais cela ne me plaît pas; et puis vous avez trop d’esprit,
Fitzhewis, pour vous marier, sans autre revenu que l’amour, et rien du
tout chez le banquier.
Ces allusions directes à l’état de ses finances ont toujours le don
d’attrister Fitzhewis; elles lui rappellent que s’il n’a rien chez le
banquier, comme l’exprime si éloquemment Miss Dally, il a beaucoup de
spécimens de sa signature chez les usuriers.
--Alors, Miss Dally, vous trouvez qu’il me faudrait une femme riche?
--Fitzhewis, vous l’avez dit, et vous l’aurez si vous en prenez la
peine. Donnez-moi le bras maintenant, je vous prie, car nous nous
compromettons.
Tout en donnant le bras à Miss Dally et en lui faisant en plaisantant
des compliments sur sa robe rose, Fitzhewis se disait involontairement
que si elle était un peu plus jeune, ce serait bien la femme riche qu’il
lui faudrait. De son côté, Miss Dally s’avouait qu’il devait être
difficile de faire de la peine à cet aimable garçon. Et elle plaignait
un peu sa pauvre Kate, d’autant que Lord Glen est légèrement bègue.
Le bal est des plus brillants, et Miss Dally reçoit de plusieurs côtés
des compliments voilés, sur la conquête de sa jeune amie, car Lord Glen,
ce bienheureux fils aîné de duc, prend feu de plus en plus, et Miss
Dally a enfin le bonheur d’apprendre qu’il a invité Kate pour le
cotillon! Elle, Kate, aimerait mieux le danser avec «un autre», et elle
a promis à cet autre de descendre souper avec lui; c’est une légère
consolation. Décidément la pauvre Kate n’est pas aussi raisonnable
qu’elle le voudrait elle-même, et Miss Dally surprend des regards tout à
fait inutiles, s’égarant dans la direction de Fitzhewis; mais elle
veille, elle, le chaperon providentiel, et elle sera à la hauteur de la
situation! Elle a déjà organisé son plan: elle sait le jour où elle
invitera Lord Glen à dîner, comment on se rencontrera au Royal Academy,
à Hurlingham; elle a calculé le temps qu’il faut pour l’amener à poser
la question, et elle n’en sera détournée absolument par rien! D’une
façon ou d’une autre, elle supprimera Fitzhewis! Il est vraiment
scandaleux que ce petit cadet nuise au triomphe de sa jeune amie! A la
grande surprise de celle-ci, elle entend Miss Dally prier Fitzhewis de
venir goûter le surlendemain!...
V
Le bal est fini. Miss Kate Rynaston a dansé le cotillon avec Lord Glen;
elle a été comblée de bouquets, de distinctions de tout genre; la
duchesse lui a parlé deux fois, et Miss Dally a été traitée par tout le
monde avec une considération marquée. Lord Glen met lui-même en voiture
Miss Rynaston, et Miss Dally suit triomphante, au bras de Fitzhewis, à
qui elle sourit d’une façon charmante en lui disant bonsoir.
--Eh bien, Kate, vous avez eu un bal agréable, j’espère!...
Et Miss Dally, à la grande surprise de sa jeune amie, s’en tient là de
ses réflexions, du moins de ses réflexions parlées, car celles qu’elle
ne dit pas étonneraient bien la jeune amie! De son côté, celle-ci se
demande si elle sera plus heureuse, pauvre avec Fitzhewis, ou marquise
avec Lord Glen, et n’est pas encore bien sûre de ce qu’elle désire le
plus.
Deux jours après, le jeune Fitzhewis arrive goûter comme il en a été
prié. A son grand désappointement, Miss Kate Rynaston a été précisément
invitée chez une amie. Le pauvre garçon aurait pourtant bien besoin
d’être consolé. Ses embarras financiers lui viennent par-dessus la tête,
et il trouve, pour l’instant, la vie une farce assez lugubre. Miss Dally
est au contraire très-satisfaite de l’existence; sa jolie maison est
fleurie du haut en bas, son petit boudoir rose, avec ses innombrables
figurines de Saxe, est aussi riant que possible; le petit lunch qu’elle
a commandé est exquis, et le vin qu’on boit chez elle est de premier
ordre; tout est si confortable et si agréable, que Fitzhewis ne peut
s’empêcher de le lui dire.
La façon dont Miss Dally lui répond jette Fitzhewis dans
l’ébahissement... Positivement la vieille demoiselle a des vues sur
lui!... Il est si accablé d’ennuis, qu’il se demande sérieusement si ce
ne serait pas là une fin très-sage... D’autres en ont fait autant, et
s’en sont bien trouvés... Le fait est qu’il est quatre heures quand il
s’en va, et Miss Dally, qui va prendre Kate à cinq heures, a un air
tellement triomphant, que celle-ci s’en aperçoit.
Miss Dally sait ce qu’elle veut; elle accomplira sa tâche de chaperon
jusqu’au bout! Jamais, non jamais, Kate Rynaston ne la quittera pour
épouser un cadet! Elle épouserait plutôt elle-même Edmond Fitzhewis!...
Et c’est à quoi, après mûre considération, elle se décide... Un horizon
sans dettes détermine de son côté Fitzhewis, et cette étonnante nouvelle
est annoncée à Kate, qui, ne pouvant en croire ses oreilles, et outrée
de dépit, accepte du même coup le bienheureux fils aîné de duc, Lord
Glen, quoique un peu bègue.