Jamais Miss Dally n’avait été aussi ravie d’une jeune amie, qu’elle
l’était de Miss Kate Rynaston, qu’elle menait présentement dans le monde
et qui, à son premier bal, avait eu un succès fou. Cette charmante
personne était la seconde des six filles de Sir Guy et de Lady Rynaston,
excellentes gens, ayant passé toute leur vie à Rynaston-Hall. N’étant
pas au niveau de la dépense d’une saison à Londres selon leur rang, ils
étaient tout résignés à voir ce que le lawn-tennis ferait pour
l’établissement de leurs filles, quand un heureux hasard les mit en
relation avec Miss Dally, et leur donna l’occasion unique d’envoyer
Kate, qui était la plus jolie, briller à Londres. Miss Dally, de son
côté, fut ravie de l’occasion de rendre service à des gens comme Sir Guy
et Lady Rynaston, promus dans l’instant au nombre de ses amis intimes.
Quant à Kate, elle l’idolâtrait, et rêvait pour elle les plus brillantes
destinées. Rien n’était trop relevé pour cette charmante fille, et dès
le commencement de la saison, il fut visible que Miss Dally ferait
meilleure garde que jamais. Cela était nécessaire: Kate se rangeait bien
en tout à l’avis de son chaperon, quand celle-ci la chapitrait, dès le
déjeuner, avec la plus délicieuse familiarité, délicieuse pour Miss
Dally qui se sentait certaine d’amener un Lord tout au moins aux pieds
de Kate. Mais une fois dans le monde, et entourée d’un bataillon
d’adorateurs, la beauté rustique de Rynaston-Hall témoignait d’un
penchant dangereux pour la flirtation, et se laissait prendre, beaucoup
plus qu’il ne convient à une personne raisonnable, aux très-périssables
avantages extérieurs, joints à la jeunesse et à la gaieté, choses
charmantes en elles-mêmes, mais fort creuses à l’usage, comme l’assurait
Miss Dally. Ce n’était pas qu’elle-même elle fût insensible à certaines
attractions, qu’une providence perverse donne souvent en partage à ceux
qui n’en ont que faire; non, Miss Dally laissée à son naturel aurait eu
le cœur assez tendre, et à respirer de près depuis plusieurs saisons
cette atmosphère amoureuse et capiteuse dont elle entourait ses jeunes
amies... des regrets lui venaient. Aussi, pour les éteindre,
s’identifiait-elle le plus qu’elle pouvait avec ce qui se passait autour
d’elle; elle prenait pour elle une part des hommages adressés à
d’autres; le petit duplicata de compliments que de jeunes ambitieux se
permettaient de lui offrir, lui était fort agréable à recevoir, tout
comme le bouquet qui lui venait le plus souvent, quand Miss Kate en
recevait un, d’un adorateur aspirant à être bien vu du sévère chaperon.
Sir Guy et Lady Rynaston étaient ravis du succès de leur fille, ravis
qu’elle fît une quantité de connaissances qui les ignoreraient
d’ailleurs, le cas échéant, avec le plus complet dédain.