II

Précisément, Noël approchait. A cette époque, toute la famille se

réunissait à Roberthon-Manor. Madame Charles Bland allait y venir avec

ses cinq enfants, ainsi que Sir Rupert, le fils aîné, amenant toujours

quelque camarade de son régiment.

Grace avait timidement confié au Révérend Ambrose les préparations

pantagruéliques qui se faisaient en vue de ce Noël au château. Ils lui

faisaient mal au cœur! Au contraire, sa mère, Lady Frances, reprenait

vie, en se préparant à voir sa maison pleine. Grace dut se résigner à la

pensée de vivre avec des personnes qui ne la comprendraient pas.

Au jour fixé, le défilé joyeux commença; la vie de Roberthon-Manor

changea entièrement; tout le monde se réveilla; toutes les pièces du

rez-de-chaussée s’ouvrirent. D’énormes feux brillaient partout; les

longs corridors, si silencieux d’habitude, se remplissaient de

mouvement; les petites housemaids, la tête montée par les nouvelles

arrivées, allaient et venaient en tous sens; les pompeuses femmes de

chambre glissaient avec distinction sur les tapis: on entendait le bruit

des sonnettes, le roulement des voitures sur le sable et un murmure de

voix du haut en bas de la maison.

L’arrivée de Rupert Roberthon amenant un de ses bons camarades de

régiment, Sir Peregrine Dacre, mit le comble à l’animation. Cette année,

Sir Peregrine Dacre avait été spécialement invité d’après les conseils

intelligents de la sœur aînée de Grace. Les chevaux des jeunes gens

arrivèrent une heure après, et quand Rupert se fut assuré qu’ils étaient

à l’abri de tout accident, il se livra sans réserve à la joie de se

retrouver en famille. Il y était sensible; il y avait entre lui et Grace

l’amitié particulière qui unit le frère aîné à la plus jeune de ses

sœurs, et il était charmé qu’elle fût jolie; il n’aurait même pas été

fâché que son ami Peregrine fût de cet avis.

Quoique ce fût en famille, tout le monde parut en grande toilette au

dîner. Grace s’était composé avec soin une toilette raphaélique! Ses

cheveux crêpés autour de sa tête formaient une véritable auréole, et sa

longue robe de mousseline de l’Inde très-molle tombait en plis naturels

sur un dessus or pâle. Ainsi vêtue, la pauvre Grace faisait singulière

figure, auprès de ses sœurs et cousines, habillées au dernier goût, la

nuque découverte, la taille longue et bien prise, le pied dégagé; madame

Charles Bland regarda Grace avec étonnement, et Rupert, qui s’empressait

de lui présenter Sir Peregrine, ouvrit lui aussi des yeux

interrogateurs. Grace les surprit, et, plus vexée qu’elle ne voulait se

l’avouer, persuadée du reste qu’un officier de cavalerie ne pouvait

avoir aucune affinité avec elle, se contenta de lui dire quelques mots

polis.

Pourtant, elle ne fut pas sans s’apercevoir que Sir Peregrine était un

fort beau garçon brun avec des cheveux bouclés, des traits réguliers, de

grands yeux bleu sombre et une jolie moustache qui lui seyait fort bien.

Il paraissait plein d’une exubérante bonne humeur, aussi chez lui à

Roberthon-Hall, que s’il y eût passé sa vie. Grace ne put s’empêcher

d’observer qu’il la regardait avec persistance à travers la table; il se

demandait, en effet, si elle était laide ou jolie. De son côté, elle

observa qu’il avait un appétit sérieux, et qu’il buvait l’excellent vin

de Lady Frances avec une satisfaction évidente. Le Révérend Ambrose, qui

était au nombre des invités, se versait d’édifiantes rasades d’eau

claire; en quoi Grace l’imitait docilement, au grand étonnement de son

frère.

Quand les messieurs revinrent joindre les dames au salon, Rupert

s’empressa de demander une explication à sa sœur.

--Est-ce que vous êtes malade, Grace, que vous ne buvez plus que de

l’eau?

--Oh! non!... Mais je la préfère.

--Comment! dit Sir Peregrine, vous n’aimez pas un verre de champagne,

après un bon tour de valse?...

--Oh! j’ai rarement l’occasion de valser!...

--Mais vous l’aurez souvent, maintenant; vous devez adorer la danse, je

sais bien que j’adorerai danser avec vous.

--Au fait, pourquoi ne danserions-nous pas un peu ce soir? dit Rupert:

sept ou huit couples, c’est plus qu’il ne faut. Et élevant immédiatement

la voix, en s’adressant à sa mère:

--Ma chère madame, verriez-vous quelque objection à ce que nous dansions

un peu?

--Moi! dit Lady Frances, mais, mon cher garçon, je serai ravie; on va

débarrasser le Hall, rien n’est plus facile, et justement Grace n’a pas

dansé une seule fois cet automne; Grace, ma chère, sonnez, je vous prie.

L’embarras de Grace était extrême: que penserait là-dessus le Révérend

Ambrose? elle le voyait de loin causant avec sa tante... Elle sonna,

pendant que pour sa bonne pensée, Rupert recevait les remercîments de

chacun.

Sir Peregrine était revenu près de Grace:

--Miss Roberthon, vous me donnerez la première valse, je vous prie?

--Je valse très-mal, Sir Peregrine...

--Vous me permettrez d’en douter...

Les premiers accords entraînèrent Sir Peregrine et Grace; il l’enlaça,

l’enleva comme une plume, et en une seconde ils eurent traversé la vaste

pièce dans toute sa longueur; Grace avait légèrement rougi, donné un

dernier regard au gilet clérical du Révérend Ambrose qui se retirait du

côté de la table de whist... puis elle se mit à danser de bon cœur et

avec un plaisir qu’elle trouva inexplicable!...

Sir Peregrine valsait vraiment admirablement, et la soulevait si bien

que tout étourdie qu’elle se sentît, ils allaient toujours. Enfin il

voulut bien s’arrêter, et la regardant en face de son regard franc et un

peu hardi:

--Il n’y a pas beaucoup de choses meilleures qu’un tour de valse comme

celui-ci! lui dit-il.

Mylord et Mylady · 第 43 / 63 题