Précisément, Noël approchait. A cette époque, toute la famille se
réunissait à Roberthon-Manor. Madame Charles Bland allait y venir avec
ses cinq enfants, ainsi que Sir Rupert, le fils aîné, amenant toujours
quelque camarade de son régiment.
Grace avait timidement confié au Révérend Ambrose les préparations
pantagruéliques qui se faisaient en vue de ce Noël au château. Ils lui
faisaient mal au cœur! Au contraire, sa mère, Lady Frances, reprenait
vie, en se préparant à voir sa maison pleine. Grace dut se résigner à la
pensée de vivre avec des personnes qui ne la comprendraient pas.
Au jour fixé, le défilé joyeux commença; la vie de Roberthon-Manor
changea entièrement; tout le monde se réveilla; toutes les pièces du
rez-de-chaussée s’ouvrirent. D’énormes feux brillaient partout; les
longs corridors, si silencieux d’habitude, se remplissaient de
mouvement; les petites housemaids, la tête montée par les nouvelles
arrivées, allaient et venaient en tous sens; les pompeuses femmes de
chambre glissaient avec distinction sur les tapis: on entendait le bruit
des sonnettes, le roulement des voitures sur le sable et un murmure de
voix du haut en bas de la maison.
L’arrivée de Rupert Roberthon amenant un de ses bons camarades de
régiment, Sir Peregrine Dacre, mit le comble à l’animation. Cette année,
Sir Peregrine Dacre avait été spécialement invité d’après les conseils
intelligents de la sœur aînée de Grace. Les chevaux des jeunes gens
arrivèrent une heure après, et quand Rupert se fut assuré qu’ils étaient
à l’abri de tout accident, il se livra sans réserve à la joie de se
retrouver en famille. Il y était sensible; il y avait entre lui et Grace
l’amitié particulière qui unit le frère aîné à la plus jeune de ses
sœurs, et il était charmé qu’elle fût jolie; il n’aurait même pas été
fâché que son ami Peregrine fût de cet avis.
Quoique ce fût en famille, tout le monde parut en grande toilette au
dîner. Grace s’était composé avec soin une toilette raphaélique! Ses
cheveux crêpés autour de sa tête formaient une véritable auréole, et sa
longue robe de mousseline de l’Inde très-molle tombait en plis naturels
sur un dessus or pâle. Ainsi vêtue, la pauvre Grace faisait singulière
figure, auprès de ses sœurs et cousines, habillées au dernier goût, la
nuque découverte, la taille longue et bien prise, le pied dégagé; madame
Charles Bland regarda Grace avec étonnement, et Rupert, qui s’empressait
de lui présenter Sir Peregrine, ouvrit lui aussi des yeux
interrogateurs. Grace les surprit, et, plus vexée qu’elle ne voulait se
l’avouer, persuadée du reste qu’un officier de cavalerie ne pouvait
avoir aucune affinité avec elle, se contenta de lui dire quelques mots
polis.
Pourtant, elle ne fut pas sans s’apercevoir que Sir Peregrine était un
fort beau garçon brun avec des cheveux bouclés, des traits réguliers, de
grands yeux bleu sombre et une jolie moustache qui lui seyait fort bien.
Il paraissait plein d’une exubérante bonne humeur, aussi chez lui à
Roberthon-Hall, que s’il y eût passé sa vie. Grace ne put s’empêcher
d’observer qu’il la regardait avec persistance à travers la table; il se
demandait, en effet, si elle était laide ou jolie. De son côté, elle
observa qu’il avait un appétit sérieux, et qu’il buvait l’excellent vin
de Lady Frances avec une satisfaction évidente. Le Révérend Ambrose, qui
était au nombre des invités, se versait d’édifiantes rasades d’eau
claire; en quoi Grace l’imitait docilement, au grand étonnement de son
frère.
Quand les messieurs revinrent joindre les dames au salon, Rupert
s’empressa de demander une explication à sa sœur.
--Est-ce que vous êtes malade, Grace, que vous ne buvez plus que de
l’eau?
--Oh! non!... Mais je la préfère.
--Comment! dit Sir Peregrine, vous n’aimez pas un verre de champagne,
après un bon tour de valse?...
--Oh! j’ai rarement l’occasion de valser!...
--Mais vous l’aurez souvent, maintenant; vous devez adorer la danse, je
sais bien que j’adorerai danser avec vous.
--Au fait, pourquoi ne danserions-nous pas un peu ce soir? dit Rupert:
sept ou huit couples, c’est plus qu’il ne faut. Et élevant immédiatement
la voix, en s’adressant à sa mère:
--Ma chère madame, verriez-vous quelque objection à ce que nous dansions
un peu?
--Moi! dit Lady Frances, mais, mon cher garçon, je serai ravie; on va
débarrasser le Hall, rien n’est plus facile, et justement Grace n’a pas
dansé une seule fois cet automne; Grace, ma chère, sonnez, je vous prie.
L’embarras de Grace était extrême: que penserait là-dessus le Révérend
Ambrose? elle le voyait de loin causant avec sa tante... Elle sonna,
pendant que pour sa bonne pensée, Rupert recevait les remercîments de
chacun.
Sir Peregrine était revenu près de Grace:
--Miss Roberthon, vous me donnerez la première valse, je vous prie?
--Je valse très-mal, Sir Peregrine...
--Vous me permettrez d’en douter...
Les premiers accords entraînèrent Sir Peregrine et Grace; il l’enlaça,
l’enleva comme une plume, et en une seconde ils eurent traversé la vaste
pièce dans toute sa longueur; Grace avait légèrement rougi, donné un
dernier regard au gilet clérical du Révérend Ambrose qui se retirait du
côté de la table de whist... puis elle se mit à danser de bon cœur et
avec un plaisir qu’elle trouva inexplicable!...
Sir Peregrine valsait vraiment admirablement, et la soulevait si bien
que tout étourdie qu’elle se sentît, ils allaient toujours. Enfin il
voulut bien s’arrêter, et la regardant en face de son regard franc et un
peu hardi:
--Il n’y a pas beaucoup de choses meilleures qu’un tour de valse comme
celui-ci! lui dit-il.