Quelques jours se passèrent occupés par les parties accoutumées de
«lawn-tennis», de «boating», promenades à cheval et en voiture. Partout
et à tout, Lady Dodo se trouvait au premier plan, forte à la fatigue,
hardie à la marche, patiente contre les petits contre-temps. Tout le
«Country side» était déjà en émoi au sujet de la réforme sur
l’habillement. L’élément jeune surtout grillait de suivre une route
nouvelle. Tout aurait été pour le mieux, et l’excellente Lady Pomeroy on
ne peut plus satisfaite des succès de sa chère Dodo, si, à son grand
étonnement, elle ne s’était aperçue, malgré la volonté de ne pas en
croire ses yeux, que Lady Dorothéa était en galanterie réglée avec le
grave Sir James et réservait pour lui ses grâces les plus séductrices.
C’était sans cesse: «Où est Sir James?» «Pourquoi Sir James n’est-il pas
avec nous?» Et tant d’amabilité n’était pas perdue!... Avec un certain
embarras, Sir James avait demandé à sa femme de lui prêter à lire le
dernier article de Lady Dorothéa.
--Mais cette question vous ennuie, James, avait répondu Lady Pomeroy.
--Lady Dorothéa me l’a demandé, et je lui ai promis de lire cet article;
la question me paraît en effet plus sérieuse qu’elle ne m’avait semblé
tout d’abord.
Lady Pomeroy, qui avait la faiblesse traditionnelle à son sexe, ne
répliqua pas, donna la revue où se trouvait l’article, et se sentit fort
triste.
Une après-midi, comme elle entrait toute songeuse dans le hall, elle y
trouva Reginald, son beau-frère, s’amusant tout seul à faire rouler les
billes sur le billard.
--Maud, venez-vous jouer?
--Non, Reginald, merci; j’ai mal à la tête.
--Bêtise, cela vous fera du bien! venez donc!
--Je vous assure que j’ai besoin de prendre l’air.
Reginald leva les yeux, et la figure attristée de sa belle-sœur le
frappa.
--Tiens! tiens! Qu’est-ce qui va de travers?
La pauvre Lady Pomeroy mourait d’envie de faire des confidences;
Reginald le vit bien et continua:
--Ce n’est pas James qui vous contrarie, Maud?
Elle ne répondit pas.
--Ce n’est pas... Dodo?
--Oh! Reginald!
Et elle le regarda d’un air navré...
--Mais c’est tout à fait ridicule! Il est certain qu’elle veut tourner
la tête à James; mais c’est un caprice, une bêtise, une fantaisie qui ne
durera pas huit jours... Qu’est-ce que Dodo ferait de James, je vous le
demande?... Il y a là-dessous quelque chose d’inexplicable, c’est vrai,
mais soyez une petite femme raisonnable, ne vous tourmentez pas; je me
charge d’éclaircir tout cela.
Lady Pomeroy fit semblant de se laisser persuader, mais confirmée plutôt
dans ses soupçons par ce quelque chose d’inexplicable dont venait de
parler son beau-frère, sitôt qu’il l’eut quittée, elle résolut d’en
avoir le cœur net. Elle alla droit au «study» de Sir James.
Le study de Sir James faisait partie d’un petit appartement intime qui
occupait la tour carrée, et qui était séparé du reste des appartements
par plusieurs antichambres et un escalier intérieur; personne ne
songeait jamais à envahir cette retraite, et Sir James pouvait à son
aise y poursuivre ses chères études. Comme toute cette partie de la
maison est plongée dans un silence profond, Lady Pomeroy, en approchant
de la porte, fut surprise d’entendre ce qui lui parut un bruit de voix
dans le study de Sir James: d’abord elle pensa que le régisseur était
là; mais prêtant l’oreille une seconde, elle reconnut une voix de femme,
et cette voix était celle de Lady Dodo... Elle eut honte d’écouter, mais
elle écouta cependant. C’étaient des: «Dear Sir James!...» «Comme vous
êtes bon!!!... Et vous serez discret, n’est-ce pas?...»
La pauvre Lady Pomeroy en eut assez... Elle partit beaucoup plus vite
qu’elle n’était venue, et alla se réfugier dans sa chambre.
Sir James, si sévère, si réservé!... A son âge!... et Dodo en qui elle
avait tant, tant de confiance! Oh! elle le divorcerait... elle ferait un
scandale, l’affreuse Dodo serait perdue!!!...
V
A dîner ce jour-là, la satisfaction de Sir James et de Lady Dodo fut
visible. Deux ou trois fois, ils se parlèrent à voix basse, et le visage
gourmé de Sir James trahissait un orgueil satisfait. Reginald les
regardait avec étonnement, puis ses yeux allaient de Lady Dorothéa à sa
belle-sœur. Celle-ci répondait à sa question muette et semblait dire:
--Voyez-les!...
Le dîner n’en suivit pas moins son cours solennel; on se leva comme de
coutume; le café et le thé parurent à leurs heures, et Lady Dodo se
consacra au whist de Sir James...
La partie terminée, comme Lady Dorothéa se levait de sa chaise,
Reginald, qui l’observait, vit tomber une lettre à terre. Il mit le pied
dessus avant qu’elle pût tourner la tête, et saisissant son moment,
glissa la lettre dans sa poche. Chacun prit son bougeoir, et l’on se dit
bonsoir avec une aménité parfaite.
Sitôt seul, sans s’occuper de l’indiscrétion qu’il commettait et se
réservant d’agir avec prudence, Reginald ouvrit la lettre; l’écriture de
son frère lui avait sauté aux yeux; voici ce qu’il lut:
«Dear Lady Dorothéa,
«Vous avez fait appel à mon humble science, et je puis vous donner les
détails que vous désirez: voici le résumé de mes recherches sur le
«strophion», ceinture qui remplaçait le corset pour les dames
romaines...»
Ici, Reginald s’arrêta. Suivaient quatre pages serrées de citations
traduites du latin... il alla à la fin.
«Pour vous, chère Lady Dorothéa, j’ai été trop heureux de feuilleter
mes vieux volumes, comme je serai toujours heureux de faire tout en
mon pouvoir, pour plaire à une femme qui est le charme même et la
grâce en personne, etc., etc.»
Rien dans cette lettre, sauf la formule un peu ampoulée de la fin,
exigée d’ailleurs par la plus simple politesse, rien ne dénotait une
autre préoccupation que celle d’un savant enchanté d’avoir à placer des
documents.
Aussi, la lecture terminée, Reginald de s’écrier:
--Très-correct, mon vieux James!... Voilà donc le but de la visite de
Lady Dorothéa!... Que c’est bien d’elle!... Pourquoi ne pas demander
franchement ces renseignements à Sir James... Oui, mais Sir James les
eût-il donnés sans ces coquetteries?... Et ces coquetteries sont-elles
restées purement scientifiques?... Au diable!... N’approfondissons
pas... Cette lettre me donne suffisamment moyen de rassurer ma
belle-sœur; n’en demandons pas davantage.
Et remettant lettre et enveloppe dans une seconde enveloppe, l’honnête
Reginald écrivit dessus: «Trouvée par terre», et sonnant son valet, lui
donna l’ordre de faire remettre immédiatement ce pli à Lady Dorothéa.
Puis prenant une autre feuille de papier, il écrivit:
«Dear Maud,
«Dormez en paix! Lady Dorothéa n’a jamais songé qu’à obtenir de votre
mari des documents pour son prochain article; je vous en donnerai la
preuve demain.
«Votre dévoué,
«REGINALD.»
Et par la même voie, fit remettre cette seconde lettre à la femme de
chambre de sa belle-sœur.
A déjeuner le lendemain matin, Reginald pouvait à peine regarder son
frère sans rire, en songeant qu’un homme aussi sérieux avait fait des
recherches sur le «strophion», ceinture des dames romaines!... Il
expliqua tout bas à Lady Pomeroy le contenu de la lettre surprise.
Rassurée, celle-ci entendit néanmoins sans chagrin Lady Dorothéa
annoncer son prochain départ.
--Désolée, mon cher Sir James, mais il le faut! J’ai promis lecture d’un
nouvel article... Oh! Maud! je vous l’enverrai, quand il sera imprimé;
ce sera tout à fait nouveau. Vous le communiquerez, je vous prie, à Mrs
Hobart-Moray et au vieux Foley...
Le sujet de cet article ne serait-il pas le «strophion»? dit Lady
Pomeroy, sans lever les yeux...
Lady Dodo partit le jour même.
Sir James est plus imposant que jamais!