IV

Quelques jours se passèrent occupés par les parties accoutumées de

«lawn-tennis», de «boating», promenades à cheval et en voiture. Partout

et à tout, Lady Dodo se trouvait au premier plan, forte à la fatigue,

hardie à la marche, patiente contre les petits contre-temps. Tout le

«Country side» était déjà en émoi au sujet de la réforme sur

l’habillement. L’élément jeune surtout grillait de suivre une route

nouvelle. Tout aurait été pour le mieux, et l’excellente Lady Pomeroy on

ne peut plus satisfaite des succès de sa chère Dodo, si, à son grand

étonnement, elle ne s’était aperçue, malgré la volonté de ne pas en

croire ses yeux, que Lady Dorothéa était en galanterie réglée avec le

grave Sir James et réservait pour lui ses grâces les plus séductrices.

C’était sans cesse: «Où est Sir James?» «Pourquoi Sir James n’est-il pas

avec nous?» Et tant d’amabilité n’était pas perdue!... Avec un certain

embarras, Sir James avait demandé à sa femme de lui prêter à lire le

dernier article de Lady Dorothéa.

--Mais cette question vous ennuie, James, avait répondu Lady Pomeroy.

--Lady Dorothéa me l’a demandé, et je lui ai promis de lire cet article;

la question me paraît en effet plus sérieuse qu’elle ne m’avait semblé

tout d’abord.

Lady Pomeroy, qui avait la faiblesse traditionnelle à son sexe, ne

répliqua pas, donna la revue où se trouvait l’article, et se sentit fort

triste.

Une après-midi, comme elle entrait toute songeuse dans le hall, elle y

trouva Reginald, son beau-frère, s’amusant tout seul à faire rouler les

billes sur le billard.

--Maud, venez-vous jouer?

--Non, Reginald, merci; j’ai mal à la tête.

--Bêtise, cela vous fera du bien! venez donc!

--Je vous assure que j’ai besoin de prendre l’air.

Reginald leva les yeux, et la figure attristée de sa belle-sœur le

frappa.

--Tiens! tiens! Qu’est-ce qui va de travers?

La pauvre Lady Pomeroy mourait d’envie de faire des confidences;

Reginald le vit bien et continua:

--Ce n’est pas James qui vous contrarie, Maud?

Elle ne répondit pas.

--Ce n’est pas... Dodo?

--Oh! Reginald!

Et elle le regarda d’un air navré...

--Mais c’est tout à fait ridicule! Il est certain qu’elle veut tourner

la tête à James; mais c’est un caprice, une bêtise, une fantaisie qui ne

durera pas huit jours... Qu’est-ce que Dodo ferait de James, je vous le

demande?... Il y a là-dessous quelque chose d’inexplicable, c’est vrai,

mais soyez une petite femme raisonnable, ne vous tourmentez pas; je me

charge d’éclaircir tout cela.

Lady Pomeroy fit semblant de se laisser persuader, mais confirmée plutôt

dans ses soupçons par ce quelque chose d’inexplicable dont venait de

parler son beau-frère, sitôt qu’il l’eut quittée, elle résolut d’en

avoir le cœur net. Elle alla droit au «study» de Sir James.

Le study de Sir James faisait partie d’un petit appartement intime qui

occupait la tour carrée, et qui était séparé du reste des appartements

par plusieurs antichambres et un escalier intérieur; personne ne

songeait jamais à envahir cette retraite, et Sir James pouvait à son

aise y poursuivre ses chères études. Comme toute cette partie de la

maison est plongée dans un silence profond, Lady Pomeroy, en approchant

de la porte, fut surprise d’entendre ce qui lui parut un bruit de voix

dans le study de Sir James: d’abord elle pensa que le régisseur était

là; mais prêtant l’oreille une seconde, elle reconnut une voix de femme,

et cette voix était celle de Lady Dodo... Elle eut honte d’écouter, mais

elle écouta cependant. C’étaient des: «Dear Sir James!...» «Comme vous

êtes bon!!!... Et vous serez discret, n’est-ce pas?...»

La pauvre Lady Pomeroy en eut assez... Elle partit beaucoup plus vite

qu’elle n’était venue, et alla se réfugier dans sa chambre.

Sir James, si sévère, si réservé!... A son âge!... et Dodo en qui elle

avait tant, tant de confiance! Oh! elle le divorcerait... elle ferait un

scandale, l’affreuse Dodo serait perdue!!!...

V

A dîner ce jour-là, la satisfaction de Sir James et de Lady Dodo fut

visible. Deux ou trois fois, ils se parlèrent à voix basse, et le visage

gourmé de Sir James trahissait un orgueil satisfait. Reginald les

regardait avec étonnement, puis ses yeux allaient de Lady Dorothéa à sa

belle-sœur. Celle-ci répondait à sa question muette et semblait dire:

--Voyez-les!...

Le dîner n’en suivit pas moins son cours solennel; on se leva comme de

coutume; le café et le thé parurent à leurs heures, et Lady Dodo se

consacra au whist de Sir James...

La partie terminée, comme Lady Dorothéa se levait de sa chaise,

Reginald, qui l’observait, vit tomber une lettre à terre. Il mit le pied

dessus avant qu’elle pût tourner la tête, et saisissant son moment,

glissa la lettre dans sa poche. Chacun prit son bougeoir, et l’on se dit

bonsoir avec une aménité parfaite.

Sitôt seul, sans s’occuper de l’indiscrétion qu’il commettait et se

réservant d’agir avec prudence, Reginald ouvrit la lettre; l’écriture de

son frère lui avait sauté aux yeux; voici ce qu’il lut:

«Dear Lady Dorothéa,

«Vous avez fait appel à mon humble science, et je puis vous donner les

détails que vous désirez: voici le résumé de mes recherches sur le

«strophion», ceinture qui remplaçait le corset pour les dames

romaines...»

Ici, Reginald s’arrêta. Suivaient quatre pages serrées de citations

traduites du latin... il alla à la fin.

«Pour vous, chère Lady Dorothéa, j’ai été trop heureux de feuilleter

mes vieux volumes, comme je serai toujours heureux de faire tout en

mon pouvoir, pour plaire à une femme qui est le charme même et la

grâce en personne, etc., etc.»

Rien dans cette lettre, sauf la formule un peu ampoulée de la fin,

exigée d’ailleurs par la plus simple politesse, rien ne dénotait une

autre préoccupation que celle d’un savant enchanté d’avoir à placer des

documents.

Aussi, la lecture terminée, Reginald de s’écrier:

--Très-correct, mon vieux James!... Voilà donc le but de la visite de

Lady Dorothéa!... Que c’est bien d’elle!... Pourquoi ne pas demander

franchement ces renseignements à Sir James... Oui, mais Sir James les

eût-il donnés sans ces coquetteries?... Et ces coquetteries sont-elles

restées purement scientifiques?... Au diable!... N’approfondissons

pas... Cette lettre me donne suffisamment moyen de rassurer ma

belle-sœur; n’en demandons pas davantage.

Et remettant lettre et enveloppe dans une seconde enveloppe, l’honnête

Reginald écrivit dessus: «Trouvée par terre», et sonnant son valet, lui

donna l’ordre de faire remettre immédiatement ce pli à Lady Dorothéa.

Puis prenant une autre feuille de papier, il écrivit:

«Dear Maud,

«Dormez en paix! Lady Dorothéa n’a jamais songé qu’à obtenir de votre

mari des documents pour son prochain article; je vous en donnerai la

preuve demain.

«Votre dévoué,

«REGINALD.»

Et par la même voie, fit remettre cette seconde lettre à la femme de

chambre de sa belle-sœur.

A déjeuner le lendemain matin, Reginald pouvait à peine regarder son

frère sans rire, en songeant qu’un homme aussi sérieux avait fait des

recherches sur le «strophion», ceinture des dames romaines!... Il

expliqua tout bas à Lady Pomeroy le contenu de la lettre surprise.

Rassurée, celle-ci entendit néanmoins sans chagrin Lady Dorothéa

annoncer son prochain départ.

--Désolée, mon cher Sir James, mais il le faut! J’ai promis lecture d’un

nouvel article... Oh! Maud! je vous l’enverrai, quand il sera imprimé;

ce sera tout à fait nouveau. Vous le communiquerez, je vous prie, à Mrs

Hobart-Moray et au vieux Foley...

Le sujet de cet article ne serait-il pas le «strophion»? dit Lady

Pomeroy, sans lever les yeux...

Lady Dodo partit le jour même.

Sir James est plus imposant que jamais!

Mylord et Mylady · 第 33 / 63 题