Le pauvre Marmaduke était au supplice; son expérience de la vie était
nulle, et il se figurait l’intérieur d’une actrice comme la chose du
monde la plus extraordinaire; du reste, Fielding eut soin d’entretenir
un ahurissement qui était manifeste en parlant sans arrêt depuis
Belgrave Square jusqu’à une des rues neuves du quartier de Kensington,
où se trouvait la maison de Miss Dove.
Une housemaid en alpaga noir, tablier de mousseline à bavette épinglée
de nœuds roses et un petit bonnet blanc à nœuds roses également, vint
ouvrir; elle introduisit ces deux messieurs au premier, dans le salon le
plus honnêtement bête; tous les meubles couverts d’une perse luisante;
des livres, des plantes, quelques belles gravures; une petite
installation pour faire les fleurs artificielles; quelques bluets
étaient dans un vase, et leur copie reposait sur la tablette de bois
peinte en blanc; devant cette table, une cage avec deux beaux canaris
chantant à tue-tête; les stores rouges étaient baissés, et l’air entrait
par la large fenêtre du petit salon du fond, qui s’ouvrait sur un jardin
dont on apercevait les arbres et dont on respirait les parfums. Des
quantités de photographies de beaux enfants complétaient l’ensemble.
Miss Dove les fit attendre cinq minutes; puis elle parut, vêtue d’une
robe de laine blanche légère, le corsage plissé, la jupe longue et unie,
un ruban bleu dans ses cheveux châtains, lisses et nattés; à la main,
une corbeille pleine de roses fraîchement cueillies, l’air du visage
sérieux et paisible. Elle s’avança droit vers Sir Marmaduke.
--Sir Marmaduke, je suis touchée, je vous remercie; mon ami Fielding m’a
dit que vous étiez un de mes amis inconnus, soyez le bienvenu.
Et d’un geste doux elle forçait Sir Marmaduke à s’asseoir, pendant
qu’elle-même prenait place dans le petit fauteuil d’osier devant sa
table de travail, et de ses mains légères et blanches se mettait à
pétrir une fleur.
Sir Marmaduke murmura quelques mots de... ravi..., charmé, puis, rouge
comme une braise, regarda d’un air embarrassé Victor Fielding qui
parlait à Miss Dove avec tout le respect possible. Mais Sir Marmaduke
n’avait pas besoin d’être embarrassé: de sa voix douce et cadencée,
Kitty Dove lui adressait la parole, faisant, sans qu’il s’en rendît
compte, les demandes et les réponses; tout était net, simple et de bon
goût. Sir Marmaduke, qui aimait les bêtes, fut heureux quand l’entrée
d’un grand chien de montagne le mit sur un sujet qui lui était familier;
il caressa le bel animal, qui s’appelait Otello et était fier comme le
Maure de Venise...
--Ah! quand on est seule et sans enfants, dit doucement Kitty, il faut
bien tromper son cœur.
Et, voyant les yeux de Sir Marmaduke s’arrêter sur les photographies
enfantines:
--Oh! je n’en ai jamais eu, dit-elle; mais je les aime tant! je me
console en regardant ceux des autres!...
Sir Marmaduke était ahuri.
Ça, une actrice! cette femme belle, chaste, s’entourant de portraits
d’enfants! Les sentiments intérieurs de Marmaduke se manifestaient par
une timidité redoublée. Aussi Victor Fielding parlait-il tout le temps;
mais c’était au jeune baronnet que Miss Dove adressait ses réponses, et
quand, au moment du «shakehands» du départ, Fielding dit: «Ma chère
Kitty, je sais que Sir Marmaduke est chargé par Lady Orris de vous dire
qu’elle sera ravie de vous voir», Sir Marmaduke ne put que répéter
«ravie», tant les yeux bruns et doux qui s’arrêtaient sur lui le
rendaient incapable d’une autre réponse.
A la porte, les deux hommes se séparèrent, Fielding pour s’en aller à de
nouveaux triomphes, Sir Marmaduke pour réfléchir...
Lady Orris eut tout le loisir de se divertir avec son cousin de la façon
dont elle menait son mari:
--Ce pauvre Marmy, qui a peur des femmes de théâtre comme du diable!...
le voilà donc apprivoisé... Voyez-vous, Victor, vous avez de l’esprit;
mais, ma parole, même si vous aviez été Sir Marmaduke Orris, je ne crois
pas que je vous aurais choisi. Un mari qui n’oserait seulement pas
regarder une autre femme... car il n’a pas regardé Miss Dove, j’en suis
certaine; il ne sait pas seulement la couleur de ses yeux.
Sir Marmaduke la savait si peu, la couleur des yeux de Miss Dove,
qu’encore amoureux de sa femme, et se croyant tenu envers elle à la plus
rigoureuse fidélité, il se faisait des reproches de penser autant à Miss
Dove. Comme elle avait l’air tranquille!... Comme sa voix était
harmonieuse! comme tout était simple et «anglais» chez elle!... Comme
cela devait être agréable de dîner en face d’elle!...
Et alors l’image de son petit pantin de femme qui riait ou criait sans
cesse, qui n’aimait que les chinoiseries, les japonaiseries, les choses
baroques, qui se moquait du goût anglais et de la lourdeur anglaise...
cette image baroque dansait désagréablement devant ses yeux, et puis
Marmaduke rêvait un «_son and heir_», et la pensée des enfants était
affreuse à Lady Orris.
Qu’est-ce qu’on peut faire de ces petits singes? Un héritier? Mais
pourquoi faire, un héritier? Pour nous enterrer?... Telle était sa
constante profession de foi.
Miss Dove, qui, au contraire... Marmaduke était bien triste!
Lady Orris, ayant obtenu ce qu’elle désirait, était d’une condescendance
rare. Elle voulut bien informer Sir Marmaduke du jour qu’elle avait
choisi pour donner un souper à Miss Dove, et, de plus, pour
l’édification de son mari, ajouta que Miss Dove avait déjeuné plusieurs
fois chez la duchesse de Boldfront.
Elle fut fort étonnée quand Sir Marmaduke se permit de dire en guise de
réponse:
--Je n’approuve pas cela.
--Quoi! la duchesse?
--Non, votre projet.
Il y eut un court silence; Lady Orris faisait sonner sa cuiller. Puis,
de son petit ton glacé:
--C’est pour jeudi.
--Je vous répète que je n’approuve pas. Et Marmaduke se leva et fit
frapper violemment la porte en s’en allant.
V
Le jeudi vint, et le triomphe de Bertha. Miss Dove avait répondu un mot
charmant à l’invitation de Lady Orris. Tout était réglé et agencé par
Fielding, qui jouait en ce moment au Star Theatre le rôle d’une vieille
femme ivrogne, dans un «burlesque», le jouait délicieusement et était
l’idole d’un petit groupe d’admiratrices.
Lady Orris avait rêvé un souper à sensation, un souper positivement
pompéien!... Elle-même, vêtue d’un peplum couleur flamme, des sandales
d’or aux pieds, ses cheveux frisés, couronnés de roses blanches, avait,
au dire de Fielding, une mine absolument réussie. Lui, à son profond
regret, était tenu au vil costume moderne, mais il s’en était dédommagé
en faisant des recherches archaïques, afin que le souper ne ressemblât à
rien qui se fût déjà vu à Londres en ce genre. Un véritable décor
antique avait été établi par ses soins, et la table mise comme chez
Cicéron lui-même! Il avait laissé comprendre quelque chose de la
surprise qui l’attendait à Miss Dove, et l’on comptait bien qu’elle
viendrait costumée en vestale ou quelque chose d’approchant. Quand Sir
Marmaduke vit sa femme, il manifesta une surprise non équivoque. Quant à
la salle du souper, l’entrée lui en avait été interdite; il verrait
quand on se mettrait à table. A minuit moins un quart, deux amies aussi
toquées que Lady Orris faisaient leur apparition, semblant sortir d’un
tableau d’Alma Tadema. L’une avait ses cheveux en cône et entourés de
bandelettes; l’autre, dans un peplum noir, avait l’air de la divinité de
la Nuit... dans un pays chaud...
Les cavaliers étaient des amis de Fielding et se donnaient à peine la
fatigue de serrer la main à Sir Marmaduke. On attendait avec impatience,
parlant d’un lion apprivoisé qu’il avait été question, pendant un
moment, d’introduire dans la salle du festin; on s’enthousiasmait à la
pensée de répétitions futures dirigées par Kitty Dove...
Enfin, elle arriva!... Elle entra de l’air d’une lady qui va à un
drawing room, habillée de crêpe de Chine blanc, garni de dentelles
magnifiques, le corsage à peine ouvert au col, des manches coupées à la
saignée.
Ses cheveux bruns nattés, lissés et des plumes blanches formant comme un
diadème, un léger voile tombant derrière les plumes; le visage doux à
peine éclairci par un demi-sourire, elle entra, pleine de dignité et
d’aisance, regardant avec quelque étonnement la maîtresse de la maison
qui, ravie et sans le moindre embarras non plus, l’accueillait avec des
phrases enchantées et louangeuses. Ce furent des présentations, des
compliments, et chez Miss Dove des remercîments polis, des révérences de
dame d’honneur. Sir Marmaduke n’était pas négligé. Le plus joliment du
monde, elle l’interpella comme une ancienne connaissance, le remercia de
sa visite, plus encore de l’honneur qu’elle avait ce soir-là.
Sir Marmaduke n’exprima aucune surprise en prenant place à la table
antique préparée par d’autres soins que les siens; il eut un œil
tranquille pour Lady Orris, pour Fielding qui s’évertuait à faire le
polichinelle agréable. Miss Dove répondait, tout en gardant une réserve
charmante et parlant toujours de cette voix douce qui est, comme dit
Shakespeare, «une excellente chose chez une femme».
Les premiers moments du souper furent froids et corrects; on mangeait le
potage sous l’influence de cette gêne réciproque qui saisit les gens qui
ne sont pas du même bord, ni accoutumés à être réunis. On parla d’abord
de courses, du Parc, de parties à la campagne. Miss Dove, qui se
possédait parfaitement, causait avec naturel et gaieté; on causa
musique; elle chantonna sans se faire prier deux ou trois mélodies dans
cette langue italienne qui est celle même de l’amour. Prise d’émulation,
Lady Orris fredonna de sa voix pointue une niaiserie sentimentale qui
autrefois avait ravi Sir Marmaduke. Ces romances mirent l’amour sur le
tapis. Les trois dames crurent faire les bonnes princesses et mettre
Miss Dove à l’aise en professant les théories les plus larges; Lady
Orris alla jusqu’à dire que le mariage était une institution ridicule et
démodée. Aussitôt Fielding, prenant un ton de conférencier méthodiste,
débita une série de vieilles calembredaines à l’admiration presque
générale.
Seule Kitty Dove, peu enthousiasmée évidemment, continuait à causer à
voix basse avec Marmaduke; elle le regardait de ses yeux tendres et
doux, et parlait de son goût pour les jardins, pour les roses, pour la
campagne, son rêve de s’y retirer un jour en compagnie d’Otello, «le
seul fidèle ami sur lequel je compte».
Sir Marmaduke devenait brave comme le sont les poltrons quand ils s’y
mettent, et confessait ses goûts à lui, son horreur du bruit, son peu
d’attrait même pour les soupers, et, à l’instant où le visage de Miss
Dove, tourné vers lui, lui faisait oublier le reste, la voix glapissante
de Victor s’élevait; debout, le verre en main, il criait: «Vive la Rome
des Césars!» On ne savait pas trop ce que cela voulait dire, mais on
applaudissait avec délire.
--Oui, disait Victor, nous jouerons la comédie, la tragédie, le drame!
Shakespeare! Sheridan! Congreve! tout nous est bon, n’est-ce pas?...
Oui, nous rirons, nous serons gais, nous serons joyeux, et Kitty Dove
sera notre divinité. Vive Kitty!
Et Lady Orris, de sa petite voix pointue, faisait chorus: «Vive
Kitty!...» pendant que Miss Dove, semblant répondre à ses sujets, levait
son verre d’un geste de reine.
--Elle joue la _Reine Catherine_, ce soir, murmurait Fielding.
--Je suis sûre que c’est Marmaduke qui l’assomme, répondait Lady Orris.
La fête charmante se prolongea jusqu’à deux heures et demie. A ce
moment, Miss Dove, qui, assise à l’écart depuis qu’on s’était levé de
table, respirait le bouquet de muguet qu’elle tenait en main, demanda sa
voiture. Lady Orris, qui aimait se coucher à cinq heures, protesta en
vain.
--Vous êtes trop bonne, Lady Orris; mais demain j’ai une répétition, je
suis forcée de me reposer. Mais je suis toute à vous le jour que vous
voudrez pour organiser ce que vous désirez, à supposer que je puisse
être utile...
--Vous êtes trop charmante; venez me voir, je vous en prie, nous vous
admirons tant, tant!...
Pendant cet échange de compliments, Sir Marmaduke avait été chercher la
pelisse de Miss Dove, une immense pelisse brune, close et sombre, avec
une coiffe à la vieille qu’elle rabattait sur ses yeux. Le valet de pied
vint prévenir que la voiture de Miss Dove était là. Sir Marmaduke lui
offrit son bras pour l’accompagner. La porte du salon se referma; on
entendait le bruit des voix pendant que Sir Marmaduke et l’actrice
descendaient lentement. Ils traversèrent le Hall, et Sir Marmaduke fit
signe à un des trois valets de pied:
--Mon paletot.
Et se tournant vers Kitty:
--J’aurai l’honneur de vous déposer à votre porte...
--Marmy est allé se coucher, disait pendant ce temps Lady Orris à
Fielding.
--Oh! n’en parlez plus, disait le charmant Victor.
--Si, si, j’en parle; c’est un mari modèle; c’est un chien de berger...
Vive Marmaduke!