Lady Gwendoline les attendait dans un salon dont les vitraux de couleur
tamisaient le jour; les murs étaient rouges; il y avait du vieil or, du
vieux vert, des potiches bleues et des plumes de paon; elle-même était
sur un petit canapé bas dont le velours sombre faisait admirablement
ressortir sa robe blanche; elle avait devant elle une table, et rangeait
dans une coupe de Chine des roses qu’elle prenait dans une corbeille
posée à ses pieds; ces messieurs la surprirent dans cette agréable
occupation; elle sourit d’une façon charmante, leur tendit la main à
tous deux, et se mit à causer avec Tommy Lorrett comme si elle l’eût
connu de tout temps.
Quand elle se leva pour descendre à la salle à manger, et montra, dans
le collant de l’étoffe molle, absolument vierge de baleine, son corps
mince un peu roide, et cette taille de jeune fille que gardent si
longtemps les Anglaises, Tommy fut ébloui! Vancouver était déjà à la
salle à manger, faisant sauter Bertie qui dînait à cette heure-là. Lady
Gwendoline s’assit, mit son coude sur la table, mordilla son ongle rose,
fit sautiller les douze bagues de sa main gauche; puis, ayant encore
regardé sa victime, se mit à manger avec la satisfaction que donne la
certitude d’avoir rendu amoureux un homme de plus.
Vancouver mangeait de son côté et ne faisait pas la moindre attention au
manége de sa femme. Lord Archibald, qui assurait toujours que rien ne
l’étonnait, était surpris et un peu fâché pour Cis Pen qui était son
ami; mais, à part cela, la chose lui était égale; il donna la réplique à
Vancouver et laissa Lady Gwendoline achever sa conquête; elle n’y eut
nulle peine.
Tommy Lorrett sortit de la maison de Grosvenor ivre d’orgueil, et une
nouvelle vie commença pour lui: partout où allait Lady Gwendoline
Vancouver, il allait; et, comme elle allait partout, Victor Rowe fut
assiégé du matin au soir par les sollicitations de son excellent ami, et
forcé de consacrer pas mal de ses précieux instants à écrire des
demandes d’invitation qui ne lui étaient jamais refusées, car que
refuser à un homme qui tient dans sa main la fortune de nos filles, et
qui lance dans le monde les beautés, les impose, les soutient, les
conduit au pinacle, et, quand elles l’ennuient, se met à leur dire leurs
petites vérités, ce qu’elles appellent alors être calomniées? Victor
Rowe s’était promis d’être le génie bienfaisant de Tommy Lorrett, et, au
bout de quelques semaines, il s’aperçut avec amertume qu’on n’avait plus
besoin de lui.
Lady Gwendoline avait exprimé une ou deux fois sa sympathie pour
Lorrett: on l’avait vu dans sa loge à l’Opéra, à côté d’elle en stalle
dans les petits théâtres; ce fut assez: il était lancé. La protection de
Lady Gwendoline aurait fait accepter des êtres plus désagréables que
celui-là, qui était parfaitement inoffensif et amoureux à en être
attendrissant. Ce n’est pas qu’il attendrît le moins du monde Lady
Gwendoline; elle savait ce qu’elle faisait, et éclata de rire au nez du
pauvre Cis Pen, qui vint un matin lui faire une scène de jalousie
épouvantable.
--Tommy Lorrett? vous êtes fou!
--Cependant vous l’encouragez, il est partout à vos côtés. Niez-vous,
niez-vous?
Et trois minutes de protestations, de cris, de fureurs.
--Vous êtes fou!
Il ne la fit pas sortir de là, et il fallut bien s’en contenter.
Quelqu’un qui dans l’ombre était jaloux aussi, c’était Victor Rowe,
jaloux du succès de Lorrett, jaloux du dédain absolu que les yeux
insolents de Lady Gwendoline laissaient tomber sur lui; il se mit à
parler d’elle avec Lorrett, et enfin, n’y résistant plus, voulant
absolument qu’elle fît attention à lui, il dit sur elle, dans le
_Miroir_, quelques mots d’éloge enthousiaste. Elle les lut et parut n’y
pas faire la moindre attention. Ce fut en vain qu’il interrogea Lorrett.
Non, Lady Gwendoline n’y avait pas fait allusion; seulement, le soir
même, elle accorda, à un bal, le cotillon à Tommy Lorrett et fut plus
déesse que jamais.
Au commencement d’août, elle partit pour sa villa de Virginia Water.
C’était un cadeau de M. Vancouver père que cette villa, et le voisinage
de Londres l’avait rendu très-acceptable à Lady Gwendoline; elle invita
Lorrett à venir passer chez eux le premier dimanche de leur séjour et
ajouta d’un air détaché:
--Amenez Victor Rowe si vous voulez.
L’invitation fut transmise avec la satisfaction et l’importance qu’elle
comportait. Victor Rowe trouva la chose roide, fut sur le point de dire
non, puis se ravisa, se rengorgea en pensant qu’elle y venait enfin!
D’autres aussi fières avaient bien été forcées de lui sourire. Il se
promit de maintenir sa dignité et de faire sentir à Lady Gwendoline
qu’il fallait avec lui traiter de puissance à puissance.
V
Ils arrivèrent ensemble à Dandelion Villa un samedi, vers cinq heures et
demie, et furent admis tout de suite à présenter leurs hommages à la
maîtresse de la maison.
Lady Gwendoline avait auprès d’elle sa mère Sa Grâce la duchesse de
Riven, une de ses sœurs cadettes non mariée, Lady Gladys Guilbert, et
une amie, Mrs Charles Highbred, jolie femme très-lancée. Toutes ces
dames, réunies dans le salon du rez-de-chaussée, étaient, sauf Sa Grâce,
habillées de robes de thé de la dernière élégance, et représentaient
assez au naturel un parterre de fleurs brillantes. Lady Gwendoline
surtout était éblouissante dans une tunique de soie indienne du vert le
plus pâle, s’ouvrant sur un jupon d’étoffe brochée d’une nuance
crevette, et le tout garni de dentelles magnifiques, chaussée de suède
naturel brodé de fleurs assorties, et sur ses cheveux courts une espèce
de petit bonnet de dentelle fleurie d’une seule rose fraîchement
cueillie, un immense paquet des mêmes roses attachées au col au milieu
du fouillis de la dentelle. Le négligé de Mrs Charles était du même
goût, et celui de Lady Gladys avait un faux air de bergère Watteau qui
ne manquait pas de charme. On prenait le thé, Lady Gwendoline daigna se
lever, tendit sa main aux deux messieurs sans un mot en plus ou en moins
pour l’un que pour l’autre, les nomma à Sa Grâce et ne s’en occupa pas
plus que s’ils n’étaient pas là.
Victor Rowe se mit à faire sa cour à la duchesse; il savait le poids des
duchesses dans la balance du monde et ne les négligeait jamais, même
quand, comme celle-là, elles étaient de bonnes personnes sans l’ombre de
méchanceté ni de prétentions.
Sa Grâce de Riven était une excellente femme, toute simple, n’ayant aimé
au monde que son cher duc, l’aimant toujours, et absorbée dans l’unique
préoccupation de marier ses filles, dont elle avait une réserve de six,
dont deux sorties, plus trois fils. Le souci de neuf enfants l’occupait
suffisamment, car, quant à ses deux filles mariées, elle ne s’en
inquiétait plus d’aucune façon, que pour se réjouir de les voir si bien
établies, élégantes et heureuses; mais la pensée de se mêler de
conseiller leur conduite ou leur ménage, ou de les critiquer en quoi que
ce soit, ne lui venait même pas. On se voyait souvent, le plus
agréablement du monde, et rarement dans ce qu’on pourrait appeler
l’intimité. Lady Gwendoline aimait ses frères et sa sœur Gladys: les
autres l’ennuyaient, et elle ne se croyait pas tenue de le dissimuler;
personne ne s’en offensait, pas même les parties intéressées. La
duchesse était charmée de se reposer quelques jours à Virginia Water,
car, quoique robuste et belle, la saison l’avait un peu éprouvée, et
elle savait que d’autres fatigues l’attendaient. Elle fit bon accueil à
Victor Rowe, parla aimablement du _Miroir_ et du portrait de Lady
Treppy; de tout cela Gwendoline n’avait l’air de rien entendre.
A dîner, ces dames parurent dans leurs mêmes toilettes, sauf Sa Grâce,
qui tenait à la vieille tradition et qui était à demi décolletée. Comme
il y a garnison et bonne garnison à Windsor, on eut deux ou trois
convives d’occasion; le repas fut gai. Victor Rowe se donna une peine
énorme pour amuser et avoir de l’esprit. Il y réussit; mais Lady
Gwendoline ne le regarda pas deux fois, et pourtant elle était en verve
aussi et plaisanta sans cesse avec les officiers.
Après dîner, on se dispersa avec une aimable liberté; Lady Gwendoline et
Mrs Charles Highbred s’enveloppèrent la tête et s’assirent sous la
vérandah, entourées de l’escadron voulu d’adorateurs, et Victor Rowe eut
enfin le bonheur d’entendre Lady Gwendoline lui adresser la parole. Mais
elle s’obstina à lui parler jardinage et entama une discussion sur les
roses et le greffage des roses: elle semblait avoir oublié que Londres
existât et fut absolument poétique sur la beauté de la soirée.
Un des officiers se hâta d’observer que c’était une belle soirée pour
être amoureux.
A quoi, un de ses camarades reprit que tous les temps étaient propices à
ce sentiment.
On demanda à Mrs Charles Highbred son opinion là-dessus.
--Vous êtes des curieux; je n’en sais rien.
--Aucune expérience?
--Aucune.
--Eh bien, et Charlie, alors?
--Charlie, c’est ancien.
--Vous êtes franche, au moins, vous.
--Mais certainement. Pourquoi mentir, n’est-ce pas, Gwen?
--Quoi! dit Lady Gwen, qui avait repris le sujet des roses.
--Oh! rien, rien. Mrs Charles, laissez donc Lady Gwendoline tranquille;
nous savons que Victor est un charmeur.
--Je rentre, dit Lady Gwendoline. Victor Rowe n’osa la suivre, lui, qui
était hardi comme un escadron; elle l’intimidait. Il se demandait
pourquoi elle l’avait invité, ce qu’elle lui voulait; par les portes
ouvertes, il l’apercevait à demi couchée dans un fauteuil, Lady Gladys à
côté d’elle, et à leurs pieds, sur un tabouret, Tommy Lorrett rose,
frais, épanoui, un gardenia plus gros que nature au revers de son habit.
Il n’était pas content, l’homme d’esprit, lui si choyé, gâté, adulé
d’habitude.
La duchesse, qui sommeillait, se réveilla et demanda à sa fille de
chanter.
--Gwen, ma chère, un peu de musique, je vous prie.
--Oui, maman; qu’est-ce que vous voulez entendre?
--Ce que vous voudrez, darling.
--Gladys, accompagnez votre sœur.
--_Fun or Love_, Gwen? demanda Lady Gladys en approchant du piano.
--_Fun_, ma chère! Et Lady Gladys sortit une romance très-drôle et
très-bête, qui faisait fureur depuis quelques mois.
Aux premiers sons, tout le monde rentra, et même M. Vancouver vint
s’étendre dans un fauteuil: la demoiselle qui avait mis le refrain à la
mode était de ses amies, et il ne put s’empêcher de trouver que Lady
Gwen était tout aussi amusante: elle avait une voix très-jeune et
très-pleine, et ouvrait bien la bouche, serrant et dilatant les narines
de son joli nez grec. Elle finit en éclatant de rire elle-même, et,
s’adressant tout haut à Victor Rowe:
--Comment trouvez-vous que je chante, monsieur Rowe? Est-ce que je ne
suis pas bien intrépide d’affronter vos critiques?
--Oh! Lady Gwendoline! Mes critiques... mon admiration, vous voulez
dire.
--Vraiment, cela me fait grand plaisir. Et, s’asseyant: A vous, Gladys.
Pendant que Lady Gladys chantait, M. Vancouver fut assez étonné
d’entendre Lady Gwendoline lui dire:
--Eustace, si Rowe me demande la permission de mettre mon portrait dans
le _Miroir_, défendez-le-moi, je vous prie.
--Pourquoi? Lady Treppy y a eu le sien.
--Je le désire ainsi.
--Ce sera comme vous voudrez.
Victor Rowe, après toute une journée passée à Dandelion Villa, se sentit
abasourdi du peu de cas qu’on avait fait de lui; mais il croyait tenir
sa revanche, et, dans le courant de la soirée, s’adressant avec une
humilité feinte et pleine d’emphase à Lady Gwendoline:
--Lady Gwendoline, oserai-je espérer que vous nous permettrez de publier
votre portrait dans le _Miroir_?
Il parlait du ton d’un homme qui croit un refus impossible. Tommy
Lorrett et les autres avaient levé la tête.
--Moi, mon portrait, répondit Lady Gwendoline. Mais je ne sais...
Demandez à mon mari.
La duchesse regarda sa fille.
--Vancouver? dit Rowe sur un ton de plaisanterie.
--Très-flatté, mon cher, mais je préfère pas.
Rowe fut atterré.
--Cependant, Lady Treppy... N’est-ce pas, Votre Grâce?
--Oh! dit Lady Gwendoline, on se passera bien de mon image au _Miroir_.
Et elle toisa avec dédain le pauvre petit homme.
Victor Rowe cependant ne fut pas démonté, et sur l’heure résolut que le
portrait de Lady Gwendoline paraîtrait.
Et, en effet, le portrait de Lady Gwendoline a paru dans le _Miroir_!...
Et en pleine saison!...
Et aussi flatteur qu’il est possible de se l’imaginer!!!...