Entourée de plus d’adorations qu’une madone espagnole, rassasiée autant
qu’une impératrice d’hommages et d’adulations, Aurélie était bien près
de se croire d’une essence supérieure.
Elle se disait dès lors que, pour une fille comme elle, Dieu, dans sa
prévoyance, avait dû faire naître quelque part un homme exceptionnel
qu’un jour ou l’autre elle verrait à ses pieds.
Souvent, le soir, avant de s’endormir dans sa jolie chambre tendue de
cachemire blanc, elle avait cru, aux lueurs tremblantes de sa veilleuse,
entrevoir cet élu de son orgueil et de ses espérances. Son ombre, le
long des rideaux, glissait fugitive comme le désir. Il avait une main
sur son cœur et portait l’autre à ses lèvres pour envoyer des
baisers.
Elle le parait, cet être surnaturel, des qualités inouïes qui font les
héros des romans d’amour. Elle lui donnait la beauté qui frappe au
premier abord, la force qui domine, l’esprit qui séduit, la passion qui
entraîne.
Le malheur est qu’il tardait bien à se présenter.
Imprudente fille! Elle avait si fort découragé les épouseurs à vingt
lieues à la ronde, que nul ne se risquait plus.
Et un soir, comme elle se mirait après s’être déshabillée, la glace lui
découvrit des symptômes alarmants.
Sa gorge, qu’on jugeait divine sous ses guimpes, menaçait de rompre la
sobre ligne sculpturale.
--Vierge Marie! pensa-t-elle, j’engraisse!...
Et sur le moment, elle se jura, elle, la fière, la dédaigneuse Aurélie,
qu’elle épouserait le premier chien coiffé,--c’est l’expression
angevine,--qui se déclarerait.