Le lendemain, Bernard, endossant sa plus belle lévite, fit sa fournée
chez les vingt-trois locataires, annonçant la grande nouvelle.
Dix-minutes après, la maison de la rue de la Victoire était un dans état
d’agitation impossible à décrire.
Des gens qui, depuis quatre ans qu’ils demeuraient sur le même palier,
ne s’étaient pas honorés d’un coup de chapeau, s’abordèrent et se
parlèrent.
--Vous savez, Monsieur?
--C’est bien extraordinaire!
--Dites que c’est inouï.
--Le propriétaire me diminue.
--D’un tiers, n’est-ce pas? Moi aussi.
--C’est étourdissant.
--Il doit y avoir erreur.
En dépit des affirmations du couple Bernard, en dépit de «l’ordre
écrit,» il se trouva des locataires saint Thomas qui doutèrent.
Il y en eut trois qui écrivirent au propriétaire pour le prévenir de ce
qui se passait et l’avertir charitablement que son portier avait
absolument perdu la raison.
Le propriétaire répondit à ces sceptiques. Il confirmait le dire des
Bernard. Impossible de douter désormais.
Alors commencèrent les réflexions et les commentaires:
--Pourquoi le propriétaire diminue-t-il ses loyers?
--Oui, pourquoi?
--Quelles raisons, disait-on, font agir cet homme bizarre? Pour sûr, il
doit avoir des motifs très-graves. Un homme intelligent qui jouit de son
bon sens ne se prive pas de bons gros revenus bien assurés pour le seul
plaisir de s’en priver. On ne se conduit pas ainsi sans y être
déterminé, contraint par des circonstances puissantes, terribles.
Et chacun de répéter:
--Il doit y avoir quelque chose là-dessous.
Mais quoi?
Du premier au sixième, on cherchait, on supposait, on conjecturait, on
se creusait la cervelle. Chaque locataire avait l’air préoccupé d’un
homme qui veut à toute force déchiffrer un rébus impossible. Partout on
commençait à être vaguement inquiet, comme il arrive, quand on se trouve
en présence d’un mystère.
Quelques-uns hasardaient:
--Cet homme doit avoir commis quelque grand crime resté secret; le
remords le pousse à la philanthropie.
--Ce n’est pas gai de vivre ainsi côte à côte avec un scélérat... car
enfin.. il a beau se repentir... il y a des rechutes dans ce métier-là.
--La maison est-elle bien solide? se demandait-on d’autre part.
--Hum! comme cela, tout juste.
--Elle n’est cependant pas très-vieille.
--C’est vrai; mais il a fallu l’étançonner, lorsqu’on a creusé l’égout
l’année dernière au mois de mars.
Quelques-uns supposaient que le danger venait de la toiture.
D’autres prétendaient avoir de fortes raisons de croire qu’il se
fabriquait de la fausse monnaie dans les caves, et prétendaient entendre
parfois, la nuit, le bruit sourd et profond du balancier.
On était d’avis au second qu’il devait loger quelques espions russes ou
prussiens dans la maison.
Le monsieur du premier inclinait à croire que le propriétaire se
proposait de mettre sournoisement le feu à son immeuble, à la seule fin
de tirer de grosses sommes des compagnies d’assurances, lesquelles sont,
chacun le sait, ravies de payer des sinistres.
Puis, il se passait, affirmait-on, des choses extraordinaires et même
effrayantes. Au sixième, dans les mansardes, on entendait, paraît-il,
des bruits étranges et absolument inexplicables. Plusieurs assurèrent
avoir vu des fantômes qui traînaient des chaînes par les escaliers.
La bonne de la vieille demoiselle du quatrième rencontra un soir, en
allant voler du vin à la cave, le spectre de l’ancien
propriétaire,--même, il tenait à la main une quittance de loyer.
Et le refrain était:
--Il y a quelque chose là-dessous.
V
De l’inquiétude on en était venu à la frayeur, de la frayeur on passa
vite à l’épouvante. Si bien que le monsieur du premier, qui avait des
valeurs chez lui, donna congé par huissier.
Bernard alla prévenir le propriétaire, qui répondit:
--Eh bien! qu’il s’en aille, cet imbécile!
Mais dès le lendemain, le pédicure du second, bien que n’ayant point à
craindre pour ses valeurs, imita le monsieur du premier.
Les rentiers du second et les petits ménages du cinquième suivirent
bravement cet exemple.
De ce moment, ce fut une déroute générale. A la fin de la semaine tout
le monde avait donné congé. Chacun s’attendait à quelque catastrophe
épouvantable. On ne dormait plus. On organisa des patrouilles.
Les domestiques terrifiés voulaient absolument quitter cette maudite
maison, ils demandaient pour rester qu’on triplât leurs gages.
Bernard n’était plus que l’ombra de lui-même, la fièvre de la peur
l’avait maigri. Mademoiselle Bernard délaissa son piano.
--Non, répétait la portière à chaque congé nouveau, non, ce n’est pas
naturel!
Cependant, vingt-trois écriteaux se balançant à la façade de la maison,
amenèrent des amateurs en quête d’un logement.
Bernard, sans maugréer, montait les escaliers et faisait visiter les
appartements.
--Vous pouvez choisir, disait-il aux gens qui se présentaient, la maison
entière est vacante. Tous les locataires ont donné congé, en masse,
comme un seul homme. On ne sait rien au juste, mais il se passe des
choses, oh! mais des choses!... Un mystère, quoi! une histoire comme on
n’en a jamais vue!... Pour tout dire, le propriétaire diminue ses
loyers!
Et les chalands venus pour louer s’enfuyaient épouvantés.
Le terme arriva. Vingt-trois voitures Bailly emportèrent les meubles des
vingt-trois locataires. Tout le monde partit. Des fondations aux combles
la maison resta vide.
Les rats eux-mêmes, n’y trouvant plus à vivre, l’abandonnèrent.
Seul le portier restait, verdissant de peur dans sa loge. Des visions
effroyables hantaient ses nuits. Il lui semblait ouïr de lugubres
hurlements. A certains murmures sinistres ses dents claquaient de
terreur, et ses cheveux se dressaient à renverser son bonnet de coton.
Madame Bernard ne fermait plus l’œil.
Dans son effroi, Amanda, renonçant aux gloires du théâtre, épousa, rien
que pour quitter la loge paternelle, un jeune perruquier qu’elle ne
pouvait souffrir.
Enfin, un matin, après une insomnie plus épouvantable que les autres,
Bernard prit une grande résolution.
Il alla trouver le propriétaire, lui rendit son cordon et déguerpit.