II

Je méditais cette muette et éloquente leçon de prudence, lorsque le

domestique chargé de notre lettre reparut. Il nous fit signe de le

suivre.

Il nous précéda dans un long corridor tapissé de cartes de géographie

peintes à la détrempe, des vitres dépolies y mesuraient

parcimonieusement le jour. On y respirait une odeur fade d’encens et de

cire. Et toujours le même silence pénible. Le bruit de nos pas nous

troublait à ce point que nous osions à peine avancer sur la pointe du

pied.

Enfin, nous atteignîmes un large escalier de pierre, et, après quelques

marches, notre guide nous introduisit dans une antichambre dont les

splendeurs me frappèrent. Jamais je n’avais rêvé rien d’aussi

magnifique. Une vaste bibliothèque occupait entièrement un des côtés,

d’épais rideaux de velours sombre habillaient les fenêtres, il y avait à

terre un tapis si somptueux, que l’idée me vint d’ôter mes gros souliers

dont les clous pouvaient gâter ces belles fleurs aux couleurs si

fraîches.

Le domestique nous indiqua deux chaises, avant de se retirer. Nous

n’osâmes nous asseoir. Intérieurement, à l’aspect de ces richesses, je

sentais redoubler mon désir d’être prêtre. Quoi! tant de belles choses

chez un simple supérieur de petit séminaire! Que devait donc être le

palais d’un prince de l’église!

Le bruit d’une conversation dans la pièce voisine, que je devinais être

le cabinet du supérieur, m’arracha à mes rêves.

Une simple portière de velours, pareille aux rideaux, nous séparait de

ce sanctuaire, et les moindres paroles arrivaient jusqu’à nous. Je

distinguais parfaitement deux voix, l’une de femme, l’autre d’homme;

cette dernière si douce, si harmonieuse, si persuasive, qu’elle devait

aller droit à l’âme de ceux qui l’entendaient. Ainsi devaient parler les

Pères de l’Église, ces hommes inspirés de l’Esprit-Saint, dont la

parole enflammée fondait les glaces qui entourent le cœur de l’impie,

ces saints apôtres, dont l’éloquence entraînait des peuples entiers. Ce

devait être la voix du supérieur, et cette certitude m’arracha presque

des larmes d’attendrissement. Je brûlais de m’élancer vers ce prêtre qui

allait devenir mon père spirituel, j’aspirais au moment de me jeter à

ses pieds.

Malgré moi cependant, j’écoutais; le supérieur disait:

--C’est le bonheur de votre fils, madame la comtesse, c’est son salut

que vous assurez en le conduisant dans notre sainte maison.

--Je le sais bien, monsieur, répondait la comtesse, et cette idée m’a

soutenue dans la lutte, et quelle lutte! Depuis plus d’un an, la paix de

mon intérieur en est troublée, notre ménage était devenu un enfer. Il y

a trois mois encore, le comte ne voulait pas entendre parler de mettre

son fils au séminaire; il prétendait le faire entrer au lycée.

Le supérieur poussa un gros soupir.

--Au lycée! reprit-il, au lycée! hélas! c’est qu’il ne sait pas ce que

sont ces maisons d’éducation qu’infecte l’athéisme! Là, on enseigne aux

enfants le mépris de la justice de Dieu et de la justice des hommes.

Véritables écoles de perdition où l’immoralité est à l’ordre du jour, où

les maîtres professent ouvertement le plus perfide libéralisme...

--Hélas! je savais tout cela, moi, interrompit la comtesse, le révérend

père Catulle avait eu soin de me prévenir.

--Il n’a fait que son devoir; que deviendraient la religion et la bonne

cause, si ceux-là même qui sont intéressés à les défendre, mettent aux

mains de leurs enfants des armes pour les combattre?

--Oserais-je vous le dire, monsieur, reprit la comtesse; mon mari

prétend que les études sont moins fortes au séminaire qu’au lycée.

--Préjugés! madame la comtesse, inventions perverses! calomnies ourdies

par les ennemis de la religion! Mais, lors même que cela serait, à quoi

bon une science vaine, d’inutiles études?

--Monsieur le comte craignait aussi que son fils, entraîné par de saints

exemples, ne songeât un jour à renoncer au monde. Oh! j’en serais bien

heureuse! Mais c’est notre aîné, l’héritier du nom, et, autorisée par le

père Catulle, j’ai pris sur moi de promettre à mon mari...

--Soyez sans inquiétude, madame, nous tiendrons votre promesse. Nous

savons élever nos enfants selon le sort qui les attend à la sortie du

séminaire. Et d’ailleurs, Dieu a besoin de serviteurs partout, dans le

monde aussi bien qu’au pied des autels; peut-être un jour viendra, où

tous réunissant leurs efforts...

Les interlocuteurs se mirent à parler bas. Je n’entendis plus rien qu’un

chuchotement vague, et de temps à autre quelques mots que je ne

comprenais pas, qui pour moi, ignorant encore le monde--et

l’histoire--ne représentaient aucune idée.

Cependant les chaises remuèrent, je compris que la visite touchait à sa

fin.

--Il faut pourtant, monsieur, dit la comtesse, que je vous entretienne

d’un point essentiel sur lequel j’ai trouvé mon mari inflexible. Vos

élèves ne sortent jamais, m’a-t-on dit.

--Jamais, madame.

--Et cependant monsieur le comte a déclaré qu’il voulait que son fils

vînt passer tous les dimanches à la maison.

Le supérieur ne répondit pas tout d’abord, sans doute il réfléchissait.

--Soit, dit-il enfin, notre règle est fixe, mais non immuable. Nous

accordons cette faveur à quelques familles, et vos efforts l’ont bien

méritée. Votre fils sortira autant que vous l’entendrez.

--Alors, monsieur, je ne vois plus d’obstacle. Dieu a béni mon

entreprise. Lundi, je vous amènerai mon fils. Maintenant, pour le prix

de la pension...

--Oh! madame, ceci n’est pas une question, et encore, je dois vous

avouer que ce n’est pas de mon ressort...

--Pardon, monsieur, mais comme je ne sais pas...

--Sur ces détails, madame, mon ignorance égale la vôtre, j’ai si peu de

temps à moi! C’est affaire de notre digne économe, je vais avoir

l’honneur de vous conduire près de lui.

La portière se souleva sur ces mots et donna passage à une belle jeune

femme superbement vêtue. Le supérieur apparaissait derrière elle,

soutenant la tapisserie.

Je n’avais pas idée d’un prêtre aussi digne, aussi noble. Il était de

haute stature, et portait avec une inimitable grâce le costume

ecclésiastique. Sa figure était belle et prévenait en sa faveur. Des

cheveux noirs, très-soignés, faisaient ressortir la blancheur mate de

son front et la pâleur d’ivoire de son visage. Ses yeux bleus, dont les

cils très-longs voilaient la vivacité, semblaient rayonner d’une

mansuétude évangélique; ils devaient être le miroir d’une belle âme.

Il détaillait à la comtesse tous les avantages du petit séminaire. Il

vantait l’exposition au midi, la disposition des salles d’étude, la

propreté des dortoirs, l’étendue des cours, l’excellence de la

cuisine... l’eau m’en venait à la bouche. Puis il ouvrit la fenêtre et

fit admirer à la mère du futur élève les grands arbres du préau, et le

grand jardin où les professeurs, dans l’après-midi, vont lire leur

bréviaire.

Avant de sortir, il nous fit, de la tête et de la main, un signe

affectueux, et tandis que nous nous inclinions jusqu’à terre, je

l’entendis murmurer à l’oreille de la comtesse:

--Les enfants des pauvres aussi viennent à nous, et nous les

accueillons. Ils viennent, ceux-là, entraînés par la vocation

irrésistible, et nous bénissons Dieu, lorsque, grâce aux dons de ceux

que favorise la fortune, nous pouvons former un ouvrier de plus pour la

vigne du Seigneur.

J’eus quelque peine à reconnaître M. le supérieur lorsqu’il reparut,

tant était grande la métamorphose opérée en lui. Le sourire si doux, si

bienveillant, qui éclairait sa physionomie mobile, s’était éteint. Son

regard était froid, incisif, presque méchant, sa bouche sévère. Sa voix

n’avait plus rien de la voix charmeresse qui m’avait séduit, lorsqu’il

nous dit d’un ton bref:

--Suivez-moi.

Lorsque la portière retomba sur nous, il était déjà installé devant un

grand bureau couvert de papiers. Il ne nous invita pas à nous asseoir.

Il relisait une lettre que je reconnus pour celle que m’avait remise le

curé de chez nous. L’interrogatoire commença:

--Quel est votre nom?

--Félix, répondis-je en tremblant.

--Votre âge?

--Quatorze ans.

--Quatorze ans, murmura-t-il, se parlant à lui-même. Mieux vaudrait deux

années de moins. Le caractère est déjà formé, peut-être que de mauvais

plis désormais ineffaçables; il les faut jeunes, très-jeunes, l’enfant

est une cire molle; pourtant, on peut essayer, il est peut-être temps

encore.

Il y eut un moment de silence qui me sembla un siècle, enfin il reprit

tout haut:

--Monsieur le curé de Larochepâtour est convaincu que vous souhaitez

embrasser le plus saint des états, il me l’écrit. Mais avez-vous bien

réfléchi? votre vocation est-elle sincère? sera-t-elle durable?

--J’ai dit la vérité à M. le curé, répondis-je.

--En êtes-vous bien sûr? Qui me l’affirmera? Et vous, demanda-t-il à mon

père, croyez-vous à la vocation de votre fils?

--Dame!... le gars n’est pas menteur.

La réponse du supérieur ne semblait pas s’adresser à nous, directement,

au moins. Il reprit son monologue à haute voix, sans doute pour notre

plus grande édification.

--La vocation, la vocation, disait-il; tous, ils ont la même réponse.

Que croire, à qui se fier? Leur vocation... c’est ambition qu’il faut

entendre. Ils aspirent à changer d’état, ils veulent sortir de leur

condition, et c’est à nous qu’ils s’adressent pour cela. La religion est

leur prétexte, le monde leur but. Le séminaire est pour eux une épreuve

nécessaire, c’est l’acheminement. S’ils viennent à nous cuirassés

d’impudence et drapés d’hypocrisie, le mensonge aux lèvres, c’est

qu’ils veulent faire leurs études sans bourse délier, pour rien. Voilà

la vérité. Et souvent, les parents pervers sont d’accord avec eux. Nous,

cependant, faciles et crédules, toujours nous nous laissons prendre au

même piége. Cent fois dupés, nous ouvrons nos bras à celui qui se

présente; nous lui faisons place entre nous à notre pauvre banquet, et

nous lui donnons la nourriture du corps et celle de l’esprit. Pour lui,

nous prodiguons le trésor trois fois sacré de l’Église, qui est le

trésor des pauvres, c’est-à-dire le trésor de Dieu même. Et

qu’arrive-t-il? c’est qu’un jour il jette le masque; et quel jour? Celui

où nous allions récolter ce que nous avions semé. Sans pudeur, il nous

abandonne, son baiser était baiser de Judas. Il était venu comme un

voleur, _ut fur_, il s’enfuit riche des aumônes volées, et pour nous

renier, il n’attend pas que le coq ait chanté trois fois. Si c’était

tout, encore! Mais non. En ce monde, nous n’avons pire ennemi que

celui-là, que nous avons comblé de nos richesses temporelles et

spirituelles. Il nous doit tout, il faut qu’il se venge. Sa bouche en

tous lieux vomira l’invective et la calomnie. Il se vantera d’avoir

surpris nos secrets, comme si nous avions des secrets, et il cherchera

à nous noircir dans des libelles infâmes, et les méchants d’applaudir;

et il dira que nous lui avons livré notre mot d’ordre, comme si chacun

ne savait pas que notre seul mot d’ordre est: _Amour et charité_. Et il

mettra notre honneur à l’encan, comme la tunique immaculée du Christ, et

chaque impie d’en arracher un lambeau. Malheureux! il sait pourtant que

s’attaquer aux ministres de Dieu, c’est s’attaquer à Dieu même qui a

dit: Ne touchez pas l’oint du Seigneur. Et cependant, le mal qu’il fera

est incalculable, car ceux-là s’enfuient surtout qui avaient été nos

fils bien-aimés, _dilectissimi_, ceux dont l’intelligence nous faisait

espérer de remarquables ouvriers dans la vigne du Seigneur. Ce dernier,

comme les autres, a jeté l’outil au jour de la moisson. Inquiétudes

vaines, soins inutiles! Et l’argent perdu, l’argent... Car vous êtes

pauvres, n’est-ce pas? c’est une bourse que vous voulez, vous ne pouvez

payer votre pension?

Cette apostrophe si brusque, après ce long discours entremêlé

d’exclamations, et dont alors je ne compris pas l’énorme portée; ce

rappel à la réalité fut pour nous comme un coup de foudre. Le rouge de

l’indignation me monta au front. C’était la première humiliation. Mon

père se redressa comme sous une injure, un éclair brilla dans ses yeux,

mais ce ne fut qu’un éclair. Est-ce qu’un prêtre peut vouloir humilier

un pauvre?

--J’ai quelque argent, monsieur, balbutia mon père.

--C’est vraiment fort heureux. Voyons, que pouvez-vous faire?

--Dame!... si cinquante écus par an.

--C’est peu. Ce n’est pas le prix des seuls déjeuners.

--En nous privant bien à la maison, la mère et moi, peut-être irons-nous

à soixante.

Le supérieur fit un geste d’indécision. Il y eut ensuite une légère

discussion. On marchandait. Mon père dut mettre à nu sa position. Nous

venions de subir trois mauvaises récoltes successives, et le bail de la

ferme était désavantageux. Il avait bien à lui un petit coin de vigne,

en bon air, mais il avait emprunté dessus pour acheter des bestiaux, et

l’intérêt de l’argent dépassait le produit. Tout son revenu, il le

tirait de quelques terres que lui avait données--à moitié--le marquis de

Guéblan-Vaucourt.

--Ah! dit le supérieur, vous êtes un des métayers du marquis de Guéblan.

Et il ajouta une note au crayon, en marge de ma lettre de

recommandation.

Enfin, on tomba d’accord à soixante écus, et encore il fut bien convenu

que mon père ferait davantage si sa position s’améliorait.

Et vous, mon fils, ajouta le supérieur en s’adressant à moi, n’oubliez

jamais que c’est à la charité des âmes pieuses que vous devrez de servir

Dieu selon votre cœur. Que cette pensée, toujours présente à votre

esprit, soit votre guide dans le sentier pénible où marche le prêtre et

vous empêche de vous en écarter jamais. Vous étiez à Dieu par la

vocation, la reconnaissance vous lie doublement à lui.

Alors on parla du trousseau. Je ne pouvais rester vêtu au séminaire

comme je l’étais à Larochepâtour. Le curé nous avait prévenus, et mon

père s’était, en partant, muni de toutes ses économies.

Tandis que un à un il sortait de sa poche ces vieux louis, vénérables

médailles sanctifiées par le travail, dont chacun représentait des mois

entiers de labeur, le supérieur, une liste à la main, faisait

l’énumération de tous les objets nécessaires.

Une timbale et un couvert d’argent.

Un rond de serviette--au numéro de l’élève.

Deux paires de draps.

Douze serviettes de toile.

Douze chemises.... etc., etc.

Mon père n’avait pas beaucoup plus de trois cents francs.

--Allons, c’est bien, dit le supérieur, la somme est insuffisante, mais

le sacrifice sera compté. Nous complèterons le reste, envoyez-lui le

linge, ce sera toujours autant.

Et il remit une petite liste imprimée.

--Maintenant, je vais faire habiller votre fils. On va lui prendre

mesure à l’instant, tout sera prêt pour la rentrée, nous avons encore

quatre jours, et maintenant vous pouvez vous retirer.

Alors, je sentis le cœur me faillir, et c’est en fondant en larmes

que je me jetai dans les bras de mon père.

--Pauvre gars, me disait-il en sanglotant, je comptais bien que la

conscription te prendrait, mais pas celle-là, et encore j’économisais

pour t’acheter un homme.

Enfin il s’essuya les yeux, et s’adressant, au supérieur:

--Ne viendra-t-il jamais nous voir? demanda-t-il.

--Aux vacances, pas avant, la règle est immuable, jamais de sortie. En

un jour, un enfant perd le fruit d’un mois de sagesse et de travail.

--Mais nous, nous pourrons le venir voir?

--Le moins sera le mieux.

--Oh! ma mère, m’écriai-je, ma pauvre mère!

Le supérieur fronça le sourcil.

--On ne peut, dit-il d’une voix sévère, être à la fois à Dieu et au

monde. Celui qui se destine aux autels doit sans murmure arracher de son

cœur tous les sentiments qui agitent les autres hommes, tous....

--Hélas! murmura mon père, le bon Jésus aimait pourtant bien sa mère, la

vierge Marie!

Et il sortit.

Le petit vieux des Batignolles · 第 91 / 120 题