Je méditais cette muette et éloquente leçon de prudence, lorsque le
domestique chargé de notre lettre reparut. Il nous fit signe de le
suivre.
Il nous précéda dans un long corridor tapissé de cartes de géographie
peintes à la détrempe, des vitres dépolies y mesuraient
parcimonieusement le jour. On y respirait une odeur fade d’encens et de
cire. Et toujours le même silence pénible. Le bruit de nos pas nous
troublait à ce point que nous osions à peine avancer sur la pointe du
pied.
Enfin, nous atteignîmes un large escalier de pierre, et, après quelques
marches, notre guide nous introduisit dans une antichambre dont les
splendeurs me frappèrent. Jamais je n’avais rêvé rien d’aussi
magnifique. Une vaste bibliothèque occupait entièrement un des côtés,
d’épais rideaux de velours sombre habillaient les fenêtres, il y avait à
terre un tapis si somptueux, que l’idée me vint d’ôter mes gros souliers
dont les clous pouvaient gâter ces belles fleurs aux couleurs si
fraîches.
Le domestique nous indiqua deux chaises, avant de se retirer. Nous
n’osâmes nous asseoir. Intérieurement, à l’aspect de ces richesses, je
sentais redoubler mon désir d’être prêtre. Quoi! tant de belles choses
chez un simple supérieur de petit séminaire! Que devait donc être le
palais d’un prince de l’église!
Le bruit d’une conversation dans la pièce voisine, que je devinais être
le cabinet du supérieur, m’arracha à mes rêves.
Une simple portière de velours, pareille aux rideaux, nous séparait de
ce sanctuaire, et les moindres paroles arrivaient jusqu’à nous. Je
distinguais parfaitement deux voix, l’une de femme, l’autre d’homme;
cette dernière si douce, si harmonieuse, si persuasive, qu’elle devait
aller droit à l’âme de ceux qui l’entendaient. Ainsi devaient parler les
Pères de l’Église, ces hommes inspirés de l’Esprit-Saint, dont la
parole enflammée fondait les glaces qui entourent le cœur de l’impie,
ces saints apôtres, dont l’éloquence entraînait des peuples entiers. Ce
devait être la voix du supérieur, et cette certitude m’arracha presque
des larmes d’attendrissement. Je brûlais de m’élancer vers ce prêtre qui
allait devenir mon père spirituel, j’aspirais au moment de me jeter à
ses pieds.
Malgré moi cependant, j’écoutais; le supérieur disait:
--C’est le bonheur de votre fils, madame la comtesse, c’est son salut
que vous assurez en le conduisant dans notre sainte maison.
--Je le sais bien, monsieur, répondait la comtesse, et cette idée m’a
soutenue dans la lutte, et quelle lutte! Depuis plus d’un an, la paix de
mon intérieur en est troublée, notre ménage était devenu un enfer. Il y
a trois mois encore, le comte ne voulait pas entendre parler de mettre
son fils au séminaire; il prétendait le faire entrer au lycée.
Le supérieur poussa un gros soupir.
--Au lycée! reprit-il, au lycée! hélas! c’est qu’il ne sait pas ce que
sont ces maisons d’éducation qu’infecte l’athéisme! Là, on enseigne aux
enfants le mépris de la justice de Dieu et de la justice des hommes.
Véritables écoles de perdition où l’immoralité est à l’ordre du jour, où
les maîtres professent ouvertement le plus perfide libéralisme...
--Hélas! je savais tout cela, moi, interrompit la comtesse, le révérend
père Catulle avait eu soin de me prévenir.
--Il n’a fait que son devoir; que deviendraient la religion et la bonne
cause, si ceux-là même qui sont intéressés à les défendre, mettent aux
mains de leurs enfants des armes pour les combattre?
--Oserais-je vous le dire, monsieur, reprit la comtesse; mon mari
prétend que les études sont moins fortes au séminaire qu’au lycée.
--Préjugés! madame la comtesse, inventions perverses! calomnies ourdies
par les ennemis de la religion! Mais, lors même que cela serait, à quoi
bon une science vaine, d’inutiles études?
--Monsieur le comte craignait aussi que son fils, entraîné par de saints
exemples, ne songeât un jour à renoncer au monde. Oh! j’en serais bien
heureuse! Mais c’est notre aîné, l’héritier du nom, et, autorisée par le
père Catulle, j’ai pris sur moi de promettre à mon mari...
--Soyez sans inquiétude, madame, nous tiendrons votre promesse. Nous
savons élever nos enfants selon le sort qui les attend à la sortie du
séminaire. Et d’ailleurs, Dieu a besoin de serviteurs partout, dans le
monde aussi bien qu’au pied des autels; peut-être un jour viendra, où
tous réunissant leurs efforts...
Les interlocuteurs se mirent à parler bas. Je n’entendis plus rien qu’un
chuchotement vague, et de temps à autre quelques mots que je ne
comprenais pas, qui pour moi, ignorant encore le monde--et
l’histoire--ne représentaient aucune idée.
Cependant les chaises remuèrent, je compris que la visite touchait à sa
fin.
--Il faut pourtant, monsieur, dit la comtesse, que je vous entretienne
d’un point essentiel sur lequel j’ai trouvé mon mari inflexible. Vos
élèves ne sortent jamais, m’a-t-on dit.
--Jamais, madame.
--Et cependant monsieur le comte a déclaré qu’il voulait que son fils
vînt passer tous les dimanches à la maison.
Le supérieur ne répondit pas tout d’abord, sans doute il réfléchissait.
--Soit, dit-il enfin, notre règle est fixe, mais non immuable. Nous
accordons cette faveur à quelques familles, et vos efforts l’ont bien
méritée. Votre fils sortira autant que vous l’entendrez.
--Alors, monsieur, je ne vois plus d’obstacle. Dieu a béni mon
entreprise. Lundi, je vous amènerai mon fils. Maintenant, pour le prix
de la pension...
--Oh! madame, ceci n’est pas une question, et encore, je dois vous
avouer que ce n’est pas de mon ressort...
--Pardon, monsieur, mais comme je ne sais pas...
--Sur ces détails, madame, mon ignorance égale la vôtre, j’ai si peu de
temps à moi! C’est affaire de notre digne économe, je vais avoir
l’honneur de vous conduire près de lui.
La portière se souleva sur ces mots et donna passage à une belle jeune
femme superbement vêtue. Le supérieur apparaissait derrière elle,
soutenant la tapisserie.
Je n’avais pas idée d’un prêtre aussi digne, aussi noble. Il était de
haute stature, et portait avec une inimitable grâce le costume
ecclésiastique. Sa figure était belle et prévenait en sa faveur. Des
cheveux noirs, très-soignés, faisaient ressortir la blancheur mate de
son front et la pâleur d’ivoire de son visage. Ses yeux bleus, dont les
cils très-longs voilaient la vivacité, semblaient rayonner d’une
mansuétude évangélique; ils devaient être le miroir d’une belle âme.
Il détaillait à la comtesse tous les avantages du petit séminaire. Il
vantait l’exposition au midi, la disposition des salles d’étude, la
propreté des dortoirs, l’étendue des cours, l’excellence de la
cuisine... l’eau m’en venait à la bouche. Puis il ouvrit la fenêtre et
fit admirer à la mère du futur élève les grands arbres du préau, et le
grand jardin où les professeurs, dans l’après-midi, vont lire leur
bréviaire.
Avant de sortir, il nous fit, de la tête et de la main, un signe
affectueux, et tandis que nous nous inclinions jusqu’à terre, je
l’entendis murmurer à l’oreille de la comtesse:
--Les enfants des pauvres aussi viennent à nous, et nous les
accueillons. Ils viennent, ceux-là, entraînés par la vocation
irrésistible, et nous bénissons Dieu, lorsque, grâce aux dons de ceux
que favorise la fortune, nous pouvons former un ouvrier de plus pour la
vigne du Seigneur.
J’eus quelque peine à reconnaître M. le supérieur lorsqu’il reparut,
tant était grande la métamorphose opérée en lui. Le sourire si doux, si
bienveillant, qui éclairait sa physionomie mobile, s’était éteint. Son
regard était froid, incisif, presque méchant, sa bouche sévère. Sa voix
n’avait plus rien de la voix charmeresse qui m’avait séduit, lorsqu’il
nous dit d’un ton bref:
--Suivez-moi.
Lorsque la portière retomba sur nous, il était déjà installé devant un
grand bureau couvert de papiers. Il ne nous invita pas à nous asseoir.
Il relisait une lettre que je reconnus pour celle que m’avait remise le
curé de chez nous. L’interrogatoire commença:
--Quel est votre nom?
--Félix, répondis-je en tremblant.
--Votre âge?
--Quatorze ans.
--Quatorze ans, murmura-t-il, se parlant à lui-même. Mieux vaudrait deux
années de moins. Le caractère est déjà formé, peut-être que de mauvais
plis désormais ineffaçables; il les faut jeunes, très-jeunes, l’enfant
est une cire molle; pourtant, on peut essayer, il est peut-être temps
encore.
Il y eut un moment de silence qui me sembla un siècle, enfin il reprit
tout haut:
--Monsieur le curé de Larochepâtour est convaincu que vous souhaitez
embrasser le plus saint des états, il me l’écrit. Mais avez-vous bien
réfléchi? votre vocation est-elle sincère? sera-t-elle durable?
--J’ai dit la vérité à M. le curé, répondis-je.
--En êtes-vous bien sûr? Qui me l’affirmera? Et vous, demanda-t-il à mon
père, croyez-vous à la vocation de votre fils?
--Dame!... le gars n’est pas menteur.
La réponse du supérieur ne semblait pas s’adresser à nous, directement,
au moins. Il reprit son monologue à haute voix, sans doute pour notre
plus grande édification.
--La vocation, la vocation, disait-il; tous, ils ont la même réponse.
Que croire, à qui se fier? Leur vocation... c’est ambition qu’il faut
entendre. Ils aspirent à changer d’état, ils veulent sortir de leur
condition, et c’est à nous qu’ils s’adressent pour cela. La religion est
leur prétexte, le monde leur but. Le séminaire est pour eux une épreuve
nécessaire, c’est l’acheminement. S’ils viennent à nous cuirassés
d’impudence et drapés d’hypocrisie, le mensonge aux lèvres, c’est
qu’ils veulent faire leurs études sans bourse délier, pour rien. Voilà
la vérité. Et souvent, les parents pervers sont d’accord avec eux. Nous,
cependant, faciles et crédules, toujours nous nous laissons prendre au
même piége. Cent fois dupés, nous ouvrons nos bras à celui qui se
présente; nous lui faisons place entre nous à notre pauvre banquet, et
nous lui donnons la nourriture du corps et celle de l’esprit. Pour lui,
nous prodiguons le trésor trois fois sacré de l’Église, qui est le
trésor des pauvres, c’est-à-dire le trésor de Dieu même. Et
qu’arrive-t-il? c’est qu’un jour il jette le masque; et quel jour? Celui
où nous allions récolter ce que nous avions semé. Sans pudeur, il nous
abandonne, son baiser était baiser de Judas. Il était venu comme un
voleur, _ut fur_, il s’enfuit riche des aumônes volées, et pour nous
renier, il n’attend pas que le coq ait chanté trois fois. Si c’était
tout, encore! Mais non. En ce monde, nous n’avons pire ennemi que
celui-là, que nous avons comblé de nos richesses temporelles et
spirituelles. Il nous doit tout, il faut qu’il se venge. Sa bouche en
tous lieux vomira l’invective et la calomnie. Il se vantera d’avoir
surpris nos secrets, comme si nous avions des secrets, et il cherchera
à nous noircir dans des libelles infâmes, et les méchants d’applaudir;
et il dira que nous lui avons livré notre mot d’ordre, comme si chacun
ne savait pas que notre seul mot d’ordre est: _Amour et charité_. Et il
mettra notre honneur à l’encan, comme la tunique immaculée du Christ, et
chaque impie d’en arracher un lambeau. Malheureux! il sait pourtant que
s’attaquer aux ministres de Dieu, c’est s’attaquer à Dieu même qui a
dit: Ne touchez pas l’oint du Seigneur. Et cependant, le mal qu’il fera
est incalculable, car ceux-là s’enfuient surtout qui avaient été nos
fils bien-aimés, _dilectissimi_, ceux dont l’intelligence nous faisait
espérer de remarquables ouvriers dans la vigne du Seigneur. Ce dernier,
comme les autres, a jeté l’outil au jour de la moisson. Inquiétudes
vaines, soins inutiles! Et l’argent perdu, l’argent... Car vous êtes
pauvres, n’est-ce pas? c’est une bourse que vous voulez, vous ne pouvez
payer votre pension?
Cette apostrophe si brusque, après ce long discours entremêlé
d’exclamations, et dont alors je ne compris pas l’énorme portée; ce
rappel à la réalité fut pour nous comme un coup de foudre. Le rouge de
l’indignation me monta au front. C’était la première humiliation. Mon
père se redressa comme sous une injure, un éclair brilla dans ses yeux,
mais ce ne fut qu’un éclair. Est-ce qu’un prêtre peut vouloir humilier
un pauvre?
--J’ai quelque argent, monsieur, balbutia mon père.
--C’est vraiment fort heureux. Voyons, que pouvez-vous faire?
--Dame!... si cinquante écus par an.
--C’est peu. Ce n’est pas le prix des seuls déjeuners.
--En nous privant bien à la maison, la mère et moi, peut-être irons-nous
à soixante.
Le supérieur fit un geste d’indécision. Il y eut ensuite une légère
discussion. On marchandait. Mon père dut mettre à nu sa position. Nous
venions de subir trois mauvaises récoltes successives, et le bail de la
ferme était désavantageux. Il avait bien à lui un petit coin de vigne,
en bon air, mais il avait emprunté dessus pour acheter des bestiaux, et
l’intérêt de l’argent dépassait le produit. Tout son revenu, il le
tirait de quelques terres que lui avait données--à moitié--le marquis de
Guéblan-Vaucourt.
--Ah! dit le supérieur, vous êtes un des métayers du marquis de Guéblan.
Et il ajouta une note au crayon, en marge de ma lettre de
recommandation.
Enfin, on tomba d’accord à soixante écus, et encore il fut bien convenu
que mon père ferait davantage si sa position s’améliorait.
Et vous, mon fils, ajouta le supérieur en s’adressant à moi, n’oubliez
jamais que c’est à la charité des âmes pieuses que vous devrez de servir
Dieu selon votre cœur. Que cette pensée, toujours présente à votre
esprit, soit votre guide dans le sentier pénible où marche le prêtre et
vous empêche de vous en écarter jamais. Vous étiez à Dieu par la
vocation, la reconnaissance vous lie doublement à lui.
Alors on parla du trousseau. Je ne pouvais rester vêtu au séminaire
comme je l’étais à Larochepâtour. Le curé nous avait prévenus, et mon
père s’était, en partant, muni de toutes ses économies.
Tandis que un à un il sortait de sa poche ces vieux louis, vénérables
médailles sanctifiées par le travail, dont chacun représentait des mois
entiers de labeur, le supérieur, une liste à la main, faisait
l’énumération de tous les objets nécessaires.
Une timbale et un couvert d’argent.
Un rond de serviette--au numéro de l’élève.
Deux paires de draps.
Douze serviettes de toile.
Douze chemises.... etc., etc.
Mon père n’avait pas beaucoup plus de trois cents francs.
--Allons, c’est bien, dit le supérieur, la somme est insuffisante, mais
le sacrifice sera compté. Nous complèterons le reste, envoyez-lui le
linge, ce sera toujours autant.
Et il remit une petite liste imprimée.
--Maintenant, je vais faire habiller votre fils. On va lui prendre
mesure à l’instant, tout sera prêt pour la rentrée, nous avons encore
quatre jours, et maintenant vous pouvez vous retirer.
Alors, je sentis le cœur me faillir, et c’est en fondant en larmes
que je me jetai dans les bras de mon père.
--Pauvre gars, me disait-il en sanglotant, je comptais bien que la
conscription te prendrait, mais pas celle-là, et encore j’économisais
pour t’acheter un homme.
Enfin il s’essuya les yeux, et s’adressant, au supérieur:
--Ne viendra-t-il jamais nous voir? demanda-t-il.
--Aux vacances, pas avant, la règle est immuable, jamais de sortie. En
un jour, un enfant perd le fruit d’un mois de sagesse et de travail.
--Mais nous, nous pourrons le venir voir?
--Le moins sera le mieux.
--Oh! ma mère, m’écriai-je, ma pauvre mère!
Le supérieur fronça le sourcil.
--On ne peut, dit-il d’une voix sévère, être à la fois à Dieu et au
monde. Celui qui se destine aux autels doit sans murmure arracher de son
cœur tous les sentiments qui agitent les autres hommes, tous....
--Hélas! murmura mon père, le bon Jésus aimait pourtant bien sa mère, la
vierge Marie!
Et il sortit.