Depuis cinq mois que Max travaillait, l’aisance et le bonheur étaient
rentrés sous son toit....
Un jour, le comte de Tressang apprit que son fils unique, son héritier,
le seul qui portât le noble nom de Tressang, était commis quelque part.
Il sentit s’agiter en lui toutes les fibres de l’orgueil nobiliaire
d’abord, de l’amour paternel ensuite.
Il n’y put tenir davantage.
Et, un matin, le vieux gentilhomme se présenta dans l’appartement de ses
enfants.
Tout y avait un air propre, riant, coquet même, malgré la plus grande
simplicité.
On était au printemps.
Un joyeux rayon de soleil dansait sur les rideaux, d’une éclatante
blancheur.
Il y avait une volière; trois compagnons que l’on avait donnés au
chardonneret chéri.
Des fleurs, dans une petite jardinière près de la fenêtre.
Louise chantait.
La porte était ouverte.
Sur le seuil, le comte s’arrêta ébloui, fasciné, contemplant la
ravissante figure de Louise, à laquelle le bonheur donnait comme une
auréole.
Le remords le saisit.
Son cœur, bronzé par l’ambition et les chagrins, son cœur fut ému
et sa voix trembla en demandant si M. Max de Tressang était chez lui.
--Mon mari est à son bureau, dit Louise qui ne connaissait pas le comte.
--Il faudrait, madame, l’envoyer chercher pour une affaire pressante.
--C’est que, monsieur, son patron est exigeant.
--Son patron, répéta le comte, comme si ce mot lui avait écorché le
gosier, son patron ne dira rien; d’ailleurs il faut qu’il vienne
absolument. Veuillez, madame, me donner son adresse, je vais y envoyer
de suite.
--C’est bien loin d’ici, monsieur, c’est à la Villette.
--Et il y va tous les jours?
--Oui, monsieur.
--A pied?
--Mais oui, monsieur. Et la jeune femme se mit à rire.
Le comte était décidément très-honteux et très-embarrassé.
Louise reprit:
--C’est bien loin, c’est vrai, mais il prétend que l’exercice lui fait
du bien et puis, peut-être, au même prix, ne trouverions-nous pas un
semblable logement.
Le comte descendit, fit chercher un commissionnaire et donna ses ordres;
il remonta bien vite, voulant profiter de l’absence de Max. Il s’assit
donc près de la jeune femme.
--Et vous êtes heureux, madame? dit-il.
--Oui, monsieur, nous sommes heureux, répondit Louise simplement. Quand
on est jeune, quand on s’aime, qu’on n’a rien à désirer...
--Comment, madame, rien, rien?....
--Rien, monsieur.
--Pas même la fortune? Monsieur de Tressang était riche ce me semble,
autrefois.
--Il ne s’en souvient plus; il ne regrette, nous ne regrettons qu’une
chose: le chagrin que notre mariage a pu causer à son père.
Le comte n’osa plus parler, il se fût trahi.
Max arriva.
--Mon fils, dit le comte en lui prenant la main, votre appartement est
prêt à l’hôtel, je venais vous chercher.--Pardonnez à votre père, il ne
savait pas où retrouver le bonheur.
* * * * *
Il y a dix ans de cela. Max est heureux! Le vieux comte est presque
rajeuni.
Clodomir, qui a illustré un autre nom que celui sous lequel on le
désigne dans cette histoire, me racontait tout ceci l’an passé; nous
étions sur les bords de la Loire, couchés à l’ombre de vieux saules qui
baignaient au courant leurs longues branches.
Au-dessus de nous était bâtie, à mi-côte, une charmante maison,
semi-cachée dans un nid de verdure et de fleurs.
Le rêve de Louise et de Max était réalisé.