Sa beauté tient du prodige.
FANNY FERN.
Les jardins de l’hôtel de Tressang étaient entourés, vers le fond, par
des maisons dont le comte avait à prix d’or fait boucher les ouvertures
de ce côté; à l’une des maisons cependant, presque sous les toits, une
fenêtre était restée dominant les grands arbres; c’est de là que partait
la voix.
Lorsque Max arriva, il aperçut, imprudemment penchée, une jeune fille
d’une admirable beauté; les soyeuses boucles de sa chevelure blonde
s’échappaient à profusion d’un petit bonnet de percale bleue entouré
d’une petite dentelle: elle cherchait à apercevoir un objet que les
arbres lui cachaient sans doute; ses grands yeux étaient pleins de
larmes.
La beauté de cette jeune fille éblouit le vicomte un moment.
--Auriez-vous, mademoiselle, dit-il, laissé échapper quelque chose?
--Oh! monsieur, oui, répondit-on; soyez bien bon, regardez par-là, sous
les arbres, j’ai laissé tomber la cage de mon chardonneret et il est
dedans, encore!
Max rentra sous les arbres et regarda vainement de tous côtés. Il revint
à l’endroit d’où il pouvait apercevoir la jeune fille.
--Je n’ai rien vu, mademoiselle.
--Oh! mon Dieu, mon Dieu! la cage sera restée accrochée dans les
branches, mon pauvre oiseau sera mort, bien sûr!...
--Croyez-vous que la cage soit réellement dans les branches?
--Mais j’en suis sûre.
--Alors, je vais y regarder.
--Je suis bien fâchée de la peine que vous prenez, monsieur, mais
puisque vous avez cette complaisance, tenez, il doit être dans le grand
tilleul.
Max montra un arbre.
--Là? dit-il.
--Non, non, l’autre, à côté, oui, celui-là!
--Alors, mademoiselle, je vais tâcher de me procurer une échelle et
je.....
--Une échelle!...
Et, malgré la distance, le vicomte vit très-bien un sourire à travers
les larmes de la belle enfant.
--Au fait, pensa-t-il, en riant, je puis bien grimper à cet arbre, cette
jeune fille est charmante, mon action n’en sera que plus méritoire.
Et Max, au détriment de ses mains blanches, escalada l’arbre, découvrit
la cage, et toucha bientôt terre avec le précieux fardeau. La jeune
fille avait pu suivre ses mouvements.
--Je le tiens! cria joyeusement le vicomte.
--Et mon chardonneret est-il vivant?
--Voyez: et Max reculait en élevant la cage; tenez, le voici qui mange.
--Oh! mille fois merci, monsieur.
--Je vais aller vous le porter, mademoiselle; dites-moi où je dois me
présenter.
--Ne vous donnez pas cette peine, monsieur; j’ai de la corde, je vais
détendre mon linge.
--Mais, mademoiselle, il me semble...
--Ce sera l’affaire d’une minute.
Et la jeune fille disparut.
--C’est qu’elle est admirablement belle, pensait Max. Quels cheveux! et
ses yeux!...
Il était tout à l’admiration; mais l’instinct reprit le dessus:
--Chardonneret, mon ami, je voudrais être à ta place... et
involontairement il mesurait la hauteur de la fenêtre.
La jeune fille reparut.
--Monsieur, monsieur, voici la corde.
--Bien, laissez-la descendre.
--Attachez la cage solidement, faites plusieurs nœuds.
--Oui, oui, soyez tranquille.
Max attacha la cage, la jeune fille hissa avec des précautions infinies
l’oiseau chéri et sa prison; enfin il toucha le bord de la fenêtre, quel
bonheur, alors!
--Merci, monsieur, cria-t-elle, merci de votre bonté, merci! merci!
Et la vision disparut.
Max se frotta les yeux.
--Est-ce bien moi, se dit-il, qui viens de grimper à cet arbre pour
dénicher un chardonneret? (Son pantalon éraillé, une de ses mains
écorchée, étaient là comme preuves). Et la petite qui ne m’a pas dit son
nom... Je me suis conduit comme un lycéen; enfin je le saurai. Car il
est impossible d’être plus jolie.
Il s’assit et resta longtemps sur un banc de gazon. La fenêtre restait
toujours déserte.
--Allons, ce sera pour demain, dit-il, et il remonta à sa chambre; on
commençait à s’éveiller dans l’hôtel.
Le vicomte alluma encore un cigare, s’étendit sur son divan, et finit
par s’endormir. Il rêva qu’il avait un million de rente, et se promenait
dans une calèche d’or massif, traînée par six chevaux d’un prix
fabuleux, avec la jeune fille au chardonneret.