UN VICOMTE

L’ennui, monsieur, l’ennui, voilà,

soyez-en sûr, la véritable plaie du

siècle.

ANONYME.

Il était six heures du matin, tout était silencieux encore dans le vaste

hôtel de Tressang, l’une des princières demeures du faubourg

Saint-Germain: et cependant, chose inouïe, le vicomte Max était déjà

levé. Accoudé à sa fenêtre, il fumait et réfléchissait, chose bien plus

fabuleuse que son lever matineux.

Le vicomte avait vingt-cinq ans à peine; il passait pour un des beaux

hommes des salons de l’aristocratie, il passait pour avoir beaucoup

d’esprit; seulement, sur ses traits fatigués, sur ses lèvres flétries,

dans ses yeux rougis par les veilles, l’orgie avait laissé sa brûlante

empreinte.

Maxime de Tressang, ou Max, comme l’appelaient ses amis, avait été, en

effet, l’un des plus frénétiques viveurs de Paris; en moins de trois

ans, il avait gaspillé, jeté au vent ses illusions, sa belle jeunesse et

cinq cent mille francs à peu près qu’il tenait du chef de sa mère, morte

alors qu’il n’était qu’un enfant.

Mais après trois ans d’ivresse, le réveil était venu, des créanciers

habilement temporisés avaient fini par crier si haut que leurs clameurs

étaient arrivées jusqu’aux oreilles du comte de Tressang, lequel avait

signifié à son fils, déjà en perspective de Clichy, qu’il fallait payer

et tout payer, dut-on pour cela vendre jusqu’au manoir de Tressang,

ruine imposante et lézardée, qui croule à demi dans une plaine de

Champagne.

Max s’était résigné.

Tout son patrimoine y avait à peine suffi.

Adieu prés, vignes, vallons, blanches métairies, bois verdoyants, tout,

tout. Il est vrai de dire que le comte de Tressang, dont la fortune

personnelle était fort considérable, avait tout racheté sans que Max

s’en doutât.

Enfin la ruine était complète.

Le brillant vicomte Max, le roi du turf, le démon du tapis vert, l’idole

des emprunteurs, le prince chéri des lorettes de haut parage, réduit à

la portion congrue avait dû se résigner et courber sa tête altière sous

les fourches caudines de la volonté paternelle.

De ce jour Max renonça à ses habitudes et parut fort résigné à sa

position.

Abandonnant brusquement le tourbillon doré dont il était le parangon, il

avait pris le masque trompeur de l’homme grave et désabusé; ne pouvant

plus à son aise boire à la coupe, il avait déclaré sa soif assouvie;

blasé maintenant, il haussait les épaules au récit des exploits de ses

anciens compagnons, riant quand un infortuné néophite faisait quelque

plongeon sinistre, ou qu’un nouveau venu brûlait ses ailes à la flamme

de cet enfer immense qu’on appelle Paris.

Pauvre Max, il ne songeait que trop encore à ses ailes, à lui, qui

sentaient si fort le roussi!

Et pourtant ce qu’il appelait sa portion congrue, c’eût été la fortune,

une grande fortune pour bien d’autres.

--Mon fils, avait dit, en effet, le vieux comte de Tressang, vous voici

sur la paille; cela devait être, je m’y attendais. J’eusse pu

l’empêcher, je ne l’ai pas voulu; les hommes de notre maison ont

l’habitude de payer leur dette à la jeunesse; n’y pensons plus. Votre

mère était pauvre; ce qu’elle vous avait laissé a été fondu en moins de

rien; heureusement pour vous, moi, je suis riche. Mais, comme malgré le

repentir de vos erreurs passées, vous pourriez fort bien faire prendre à

ma fortune le chemin qu’a pris celle de votre mère, j’y mets bon ordre;

vous aurez ma maison, ma table, mes domestiques, mon écurie et, de plus,

je vous compterai mille francs par mois; êtes-vous content?

--Oui, dit le vicomte au désespoir, oui, je suis très-content... Ce que

j’ai de mieux à faire, avait-il pensé d’abord, est de me faire sauter la

cervelle.

Mais la nuit aidant de ses conseils, il avait résolu d’accepter pour le

moment, se réservant d’attendre, sans la désirer, la mort du comte.

On avait bien essayé de railler Max, mais il était, on le savait fort

bien, homme à se fâcher; puis, il avait si bien fait, lui-même, les

honneurs de sa noyade, comme on disait, que réellement rire eût été de

mauvais ton.

Il restait encore un modèle du genre. Respect, donc, aux vaincus, c’est

la devise de la chevalerie française.

Le premier moment passé, notre vicomte était devenu respectable aux yeux

de tous, même de ses anciennes maîtresses qui, toutes, plus ou moins

avaient mis à la caisse d’épargne, sur les fantaisies qui avaient ruiné

le plus généreux des lions.

Elles avaient mis à la caisse d’épargne... qui n’y met pas en effet? Se

ruiner aujourd’hui est devenu mauvais genre; chacun sent le prix de

l’argent, on le garde pour soi et bien on fait. La pauvreté est à

l’index, maintenant; notre siècle ne sait qu’une chose, mais il la sait

fort bien, il compte comme Barême... on n’enseigne plus que cela... les

poëtes, eux-mêmes, jouent à la hausse. Il n’y a plus que les niais qui

ne gagnent pas d’argent.

Heureux siècle!

Or, le vicomte de Tressang, tout en fumant un délicieux panatellas plus

jaune que l’ambre, et respirant la fraîcheur embaumée des grands arbres

du jardin de l’hôtel, s’ennuyait et réfléchissait fort.

Il réfléchissait sur un livre que, par hasard, il avait ouvert la veille

et qu’il n’avait pas compris du tout.

Ce livre c’était _l’Amour_, de Stendhal.

Max avait été frappé par quelques-unes des pensées qui lui étaient

tombées sous les yeux, et tout en les commentant avec lui-même, il en

était arrivé au titre du livre, _l’Amour_, et se demandait avec toute la

bonne foi qu’on se doit à soi-même, à quoi s’en tenir sur l’existence de

ce sentiment dont tout le monde parle, que chacun commente et que bien

peu cependant ont réellement connu.

--C’est un fait douloureux à constater, se disait notre vicomte, mais en

vérité je suis tenté de croire que le nom seul existe. Aujourd’hui, tout

homme de vingt-cinq ans est plus ou moins blasé, suivant son milieu; à

vingt-cinq ans, on a eu d’innombrables maîtresses, brunes ou blondes,

bêtes ou spirituelles, jolies ou laides, vêtues de cotonnade ou de soie,

le tout suivant ses moyens.

Si bien, que lorsque vient à sonner la trentaine, que l’existence de

garçon est devenue intolérable ou impossible, que l’on est aux trois

quarts ruiné, l’on éprouve le besoin d’unir sa destinée à quelque jeune

vierge, le plus riche possible; on fait alors un mariage de raison, de

convenance ou d’argent, les trois mots sont synonymes, et, ma foi! l’on

émet bravement sa petite opinion sur la femme et sur l’amour.

Or, je me demande en quoi l’on voit la femme dans tout ceci? Est-ce la

courtisane effrontée qui se donne et vous trompe pour de l’argent, ou la

pauvre fille que vous prenez et que vous trompez pour le même motif? Je

ne vois qu’un marché, là dedans, et aussi infâme des deux côtés.

Il est vrai que la société a énormément gagné à cette façon de voir.

Notre siècle offre la plus riche collection de jeunes vieillards aux

lèvres pendantes, aux yeux hébétés, lions éreintés et sans crinières qui

traînent, au soleil du boulevard, leur existence flétrie (sans compter

ceux qui préfèrent un coup de pistolet), et qui, rendus fous par la

satiété, l’impuissance et le désir, feront faire un pas de plus à la

civilisation du vice.

Et des filles, donc!... quelle variété étrange, infinie, depuis la

malheureuse en haillons, jusqu’à l’impure de haut parage, depuis celle

qui a faim, quelquefois, jusqu’à celle qui dévore des millions!

* * * * *

Max en était là de ses réflexions, lorsqu’il en fut tiré par un léger

cri poussé par une voix jeune et fraîche. Le cri paraissait venir de

l’extrémité du jardin.

Le vicomte s’ennuyait horriblement ce matin-là.

--Allons voir, se dit-il, et il descendit.

Le petit vieux des Batignolles · 第 56 / 120 题