CHAPITRE XIII.

Le matin venu qui estoit le Vendredy 20 de Juillet environ les neuf

heures le sieur de Champlain alla dans le petit Navire des Anglois, où

le Capitaine Louys luy fist voir la commission qu'il avoit du Roy

d'Angleterre de s'emparer du païs, puis les articles de la capitulation

ayant este signés de part & d'autre, ils mirent pied à terre avec une

partie de la flotte, qui furent conduits par ledit Champlain dans

l'habitation, de laquelle il les mist en possession & de là les mena au

fort qu'il leur rendit de mesme.

Le Pere Joseph le Caron superieur de nostre maison, ayant sçeu la

reddition de Kebec envoya promptement un de ses Religieux au fort

supplier le Capitaine Louys de leur donner un soldat pour la garde de

nostres logis comme il avoit promis, à quoy obtemperant il leur en donna

un & au R. P. Brebeuf deux ou trois pour leur maison, qui furent suivis

de leur Capitaine dés le lendemain avec quantité de ses soldats, qui

firent une raffle chez ces pauvres Peres de ce qu'ils trouverent de

meilleur & propre à butiner, ils vindrent enfin chez nous où le

Capitaine receut la collation des vivres qu'il y avoit envoyé de son

bord, & il sçavoit bien que nous estions Religieux fort pauvres & qu'il

cherchoit des Castors ou autres richesses chez nous, c'estoit perdre

temps aussi ne s'en mist il pas en peine, & nous traita en tout assez

honnorablement fors un Calice d'argent doré qui nous fust desrobé: mais

on n'a jamais sceu par qui, car si le Capitaine Louys l'eut descouvert,

il l'eut fait infailliblement prendre à ce qu'il nous protesta, c'est ce

qui nous en fist négliger la recherche, & de nous plaindre de quoy que

ce soit sinon de voir les pauvres Sauvages abandonnez, car le seul

interest des freres mineurs doit estre celuy de Dieu, & non à la terre.

Tous les vaisseaux estans deschargez ils se resolurent de faire partir

le Samedy prochain, l'une des barques chargée des Castors du magazin, &

le lendemain un autre petit pour emmener quelques François, & advertir

le General de ce qui s'estoit passé à la prise de Kebec.

Le Dimanche matin les Anglois poserent les armes d'Angleterre, à

l'habitation & au fort, avec le plus de solemnité qui leur fut possible,

ayans au préalable osté celles de France. Apres midy le sieur de

Champlain, les RR. PP. Jesuites, & tous les François de Kebec furent

commandez de s'embarquer pour Tadoussac dans les trois vaisseaux excepté

le sieur du Pont, lequel pour son indisposition on lassa avec deux ou

trois de ses serviteurs pour le vaisseau qui nous embarqueroit, qui ne

fut que six ou sept sepmaines après.

Le vent ayant esté contraire, nos Anglois avancerent fort peu ce

jour-là, mais de malheur pour le sieur Emery de Caën, ils rencontrerent

deux François qu'il envoyoit descouvrir ce qui se passoit à Kebec,

lesquels interrogez par le Capitaine Louys, & sceu comme le sieur Emery

de Caën estoit au delà du cap de tourmente n'ayant pu advancer

d'avantage à cause des infortunes & disgraces qui l'avoient pensé

submerger en chemin, sans lesquelles il eut esté à Kebec premier, que

les Anglois, & par ce moyen eut sauvé le pays. Envoya promptement une

chalouppe à son frère le Capitaine Thomas pour observer ledit de Caën

qu'il chercha, mais en vain jusques à ce que de Caën ayant esté acertené

de la prise de Kebec par les descouvertures qu'il fit des pataches & du

navire du Capitaine Thomas qui le cherchoit. Il alla effrontement

combattre le dit Thomas, avec quarante hommes seulement, & quatre pieces

de Canon, & le contraignit de quitter le Tillac, mais comme il estoit

prest de l'aborder on dit que les huguenots de son équipage ne voulurent

jamais aller contre leurs freres, & poserent les armes bas, ce que

voyans les Anglois heureux de ceste lascheté, ils les sommerent de se

rendre par le moyen du sieur de Champlain, qu'ils firent monter sur le

Tillac avec tous les autres François, qu'il detenoit dans son bord; mais

qui ne peut esmouvoir ledit de Caën qui tascha de se saisir de l'un des

trois vaisseaux, par le moyen de ses Catholiques pour se deffendre

contre les deux autres qui approchoient sans lesquels le vaisseau

attaqué par son courage estoit indubitablement pris, ce qui ne luy

reussit pas & fallut à la fin se rendre, mais avec une composition

honneste & assez malheureuse, car si ledit de Caën eut remporté la

victoire, il eut facilement repris Kebec, & le fort ou le Capitaine

Louys faisoit travailler incessamment pour s'asseurer tout le pays, mais

il y avoit si peu de vivres pour son grand monde, & si peu d'esperance

d'en pouvoir recouvrer d'aileurs à cause que les grands vaisseaux

n'eussent sceu monter de Tadoussac à leur secourir qu'ils estoient pour

se rendre bien tost, de victorieux vaincus.

Or je ne puis taire en passant qu'après que ledit Caën eut esté conduit

à Tadoussac, les huguenots de son bord qui avoient posez les armes lors

qu'il estoit question de mener les mains contre leurs frères, furent

plus mal traictez des Anglois mesmes, que les Catholiques qui s'estoient

monstrez fidels à leur chef & Capitaine, tant est odieuse à Dieu, & au

monde la desloyauté qui fit surnommer du nom de traitres ces François

mal affectionnez.

Pendant que le combat se donnoit entre le sieur de Caën & l'Anglois, le

Capitaine Louys estoit fort en peine à Kebec de l'issue de ce combat, &

nous visitois fort souvent avec tout plein d'honneste complection que

nous luy rendions à point nommé, mais c'estoit avec un visage assez

triste de voir les pauvres Catholiques ainsi miserablernent dechassez, &

les Sauvages abandonnez, car on n'avoit plus d'esperance qu'au sieur de

Rasilly qui ne paroissoit point.

Quinze jours après la prise de Kebec, le General Quer fut visiter nostre

Convent, où il fist la collation, & protesta à nos Religieux (esmeu

peut-estre du bon récit que les François & Sauvages luy avoient fait

d'eux) que si le Conseil d'Angleterre n'en eut autrement ordonné, il les

eut laissé dans le pays pour suivre la conversion des Sauvages, & qu'il

approuvoit fort la Regle de S. François, qui ne thesaurise point en la

terre, que demeurassions dans nostre Convent, tant qu'il faudrait

necessairement partir, & qu'aucun ne nous ferait de desplaisir qui vint

à sa cognoissance sans un exemplaire chastiment dequoy nos Religieux le

remercierent.

De plus il leur accorda de dire la saincte Messe tous les jours dans

nostre Chapelle, & n'ayant point de vin le Capitaine Louys son frère ne

voulut point qu'on en usast d'autre que du sien qu'il nous envoyoit fort

librement & nous visitoit aussi souvent estant bien ayse qu'on luy

rendit la pareille, dont je peux inferer qu'il n'estoit pas mauvais

huguenot, il y eut mesme quelques Anglois qui assistèrent à la saincte

Messe, mais en cachette, car un sauta nos rampars peur d'estre surpris &

descouvert Catholique.

Le 9e jour de Septembre 1629, toutes les despeches des Anglois, estans

expediées ils firent partir le petit navire pour la dernière fois dans

lequel s'embarqua le sieur du Pont, le reste des François, & tous nos

pauvres Religieux qui se rendirent à Tadoussac, où ils trouverent le

sieur de Champlain, & les RR. PP. Jesuites en bonne disposition à leur

disgrace pres, & le juste mescontentement dudit de Champlain de ce que

les Anglois, contre leur promesse & le traicté signé, n'avoient jamais

voulu embarquer pour France deux filles Sauvages qu'il avoit nourrie &

fait instruire depuis deux ans sous esperance de les y faire conduire,

car la troisiesme qu'il avoit nommée la foy s'en estoit retournée parmy

ceux de nation.

Nos Religieux eussent bien desiré avoir du crédit assez pour donner lieu

au bon dessein du sieur de Champlain, mais leur pouvoir ne portoit pas

si haut. Il falloit calmer ou prieres ne servoient de rien & attendu que

le pays fut rendu aux François, ce que nos Religieux esperoient

tellement, & d'y retourner dans quelques temps qu'ils se contenterent de

passer seulement deux coffres, & de cacher le reste de leur usencilles &

emmeublement en divers endroits sous la terre & emmy les bois, le

surplus de nos ornemens fut serré dans une saisse de cuir en un lieu à

part fort decemment, dont en voicy la liste.

Un Calice d'argent doré se demontant en trois pieces avec son estuit, un

chasuble de taffetas de la Chine, deux aubes, 4 amis. Quelques

ceintures: les coussins, le devant d'Autel de camelot vert, deux

burettes d'estain, 4 serviettes, le fer à faire les Osties avec les

outils pour les couper. Il y a aussi un corporalier avec deux corporaux,

un voyle de tafetas, & deux nappes d'Autel. De plus la cloche de quoy on

se sert à l'habitation est de nostre Convent de Paris. Desquels ornemens

Messieurs de la Société à present remis en possession du Canada se

servent, à l'habitation pour la saincte Messe, ayans promis de nous en

faire rendre d'autres en leur place, car ils sont des aumosnes des

pauvres mandiées par de nos Religieux, dont leurs Majestez y ont

contribué, Monsieur & Madame de Pizieux & autres.

Les RR. PP. Jesuites y firent anssi des pertes notables, & beaucoup

d'autres particuliers excepté le sieur de Champlain qui eut la pluspart

de son bagage conservé duquel neantmoins il faisoit moins d'estat que de

ces deux pauvres filles pour lesquelles il promettoit aux Anglois de

leur rendre une promesse de mille livres qu'ils luy devoient faire

donner en Angleterre à la charge de luy laisser conduire ces deux

pauvres Sauvagesses en France, comme elles le desiroient avec passion,

mais il n'y eut pas moyen d'obtenir cela d'eux, car quelques desloyaux

François l'empescherent disans qu'il n'estoit pas expedient, & qu'on

seroit mieux de les retenir à Kebec, ce que tous les gens de bien

trouverent fort mauvais, je ne veux pas juger qu'ils eussent l'intention

mauvaise, mais tousjours peut-on dire qu'ils empescherent un fort grand

bien.

Cependant les pauvres filles ne faisoient que pleurer & ne vouloient, ny

boire, ny manger de regret qu'elles voyent de ne faire un si heureux

voyage. Elles attaquerent une fois un certain François revolté, & luy

dirent assez brusquemcent c'est toy meschant qui avec cet autre desloyal

François empeschez que n'allions en France avec Monsieur de Champlain

qui nous a servy de pere depuis un si long-temps, nous voulons estre

baptisées & vivre parmy les Chrestiens, & vous serez cause de nous en

faire perdre l'occasion. Tu pense jouyr de nous, mais sçache que si tu

m'en parle plus desormais que je te donneray d'un cousteau dans le

ventre, & ne mourras que de mes mains, elles luy firent tout plein

d'autres reproches, & l'asseurerent qu'il se trompoit bien fort, & tous

les autres meschans comme luy, de penser qu'elles deussent demeurer à

Kebec, & qu'elles vouloient s'en retourner avec ceux de leur nation

ausquels elles feroient leurs plaintes, dequoy ce François revolté resta

tout honteux, & ne sçavoit que respondre sinon qu'elles estoient folles.

Le sieur de Champlain les recommanda à Guillaume Coliart gendre de la

Dame Hébert, afin qu'il en prist le soin, & les gouvernast comme ses

filles propres, ce qu'il promist faire & l'effectua car il estoit

très-honneste homme & craignant Dieu, & avoit esté conseillé par nos

Religieux de ne point quitter sa maison de Kebec, puis que les Anglois

luy faisoient un party advantageux, & qu'il y avoit esperance que les

François y retourneroient bien-tost, le Roy n'estant pas pour en

souffrir l'affront qu'il falloit dissimuler pour un temps, & non pour

une éternité comme l'expérience à fait voir du depuis à nostre

contentement.

Les filles estant parties avec ledit Coliart, & quelques Anglois dans la

premiere barque qu'il mist sous voile pour Kebec. Le 14e jour de

Septembre, nos gens leverent aussi l'ancre pour Angleterre & chercherent

en vain le sieur de Rasilly pour le combatre qui ne se trouva point,

mais je voy pour moy qu'ils n'avoient pas envie de le rencontrer, n'y de

risquer en un combat douteux ce qu'ils avoient gaigné sur les François,

& pour ce reprirent leur route, non sans quelques disgraces ordinaires à

la mer, les grands vents, les orages & la mauvajse nourriture.

Le 18 Octobre, ils arriverent au port de Plemus auquel ils sejournerent

cinq ou six jours, de là nos Religieux furent conduits avec quelques

François à Londres, où ils en mirent quelques uns à terre, & nos

Religieux dans de meschans bachots jusques à Douvre, & de là à Calais où

ils arriverent avec la grâce de nostre Seigneur le Lundy 19e jour

d'Octobre 1629, environ les dix heures du matin, puis de leur pieds en

nostre Convent de Paris, où ils rendirent graces à Dieu qui avoit pris

soin de leur conservation, auquel soit honneur, gloire & louange au

siecle des siecles. Amen.

_Fin du 4ieme & dernier Livre de ce present Volume._

DECRETUM SAC.

Congregationis de Prop. Fid. habitae

die XXVIII. Februarii

M. DC. XXXV.

_Referente Eminentissimo Mentio, Sacra Congregatio censuit,

missionem Recollectorum Provincia Parisiensis ad Canadam

Amerca Septentrionalis sub foel. rec. Pauli V. snstitutam

confirmandam esse & ut de caetero illa melius dirigatur,

sopiosioremque referat fructumt in primis censuit, eiusdem

missionis praefectum constituendum, & deputandum esse

Provincialem pro tempore protemtorum Recollectorum cum

facultate instituendi Vicarium, seu Vicepraefectum dictae

missionis, cui in dicta Canada Provincia resideat, &

missionarios ad eiusdem Canadae populationes tum antea, tum

super repertas, ac in futurum reperiendas, ubi tamen non

sunt aliae missiones, dirigat, eorumque curam habeat, ac in

disciplina regulari contineat. Secundo, missionem propteream

augenâam esse alius viginti religioses eiusdem Ordmis ab

eodem Provinciali, eiusque Diffinitorio cum seitu,

consensuque Nunty Galliarum approbandis, ac prout opus

fuerit, unica, vel pluribus vicibus ad praefatam Provinciam

mittendis. Tertio, eidem Provinciali pro temporr, uti

praedictae missionis Profecto, concedenda esse ad decennium

facultates, quae missionaris indiarum concedi consueverunt,

cum potestate illas in tetum, vel in parte communicandi

dicto Vicario seu Vicepraefecto, ac missionarus uteribus, &

nouis, easque toties quoties opus fuerit, suspendendi, ac

revocandi, prout missionis necessitas exegerit. Quarto,

iniungendum esse eidem Provinciali, ut singulis annis à

Vicepraefecto relationem progressuum paradictae missionis

exquirat ad Eminentissi, huius Sacra Congregationis

Praefectum transmittendam. Quinto & postremo jussit pro

praedictarum facultatum expeditione adiri sanctum Officium._

_DECRET DE LA SACREE

Congregation de la propagation de la

foy donné le 28 Fevrier de

l'année 1635._

Au rapport de Monseigneur l'Eminentissime Cardinal Monty, la

sacrée Congregation a ordonné que la mission des PP.

Recollets de la Province de Paris, pour aller en l'Amerique

Septentrional, dicte communement Canada, & establie sous les

auspices d'heureuse memoire Paul V devoit estre confirmée, &

afin que d'oresnavant elle soit mieux conduite & qu'elle

apporte un plus grand fruict, en premier lieu elle a trouvé

à propos que le P. Provincial des susdits Recollets durant

son temps fut estably & constitué Prefet de ladite mission

avec tout pouvoir de s'establir un Vicaire ou Vice-prefet,

lequel sera obligé de resider audit pays, & aura tout

pouvoir sur tous les missionnaires qui seront audit pays de

Canada descouvert dez long-temps ou bien depuis peu, ou bien

qui se descouvrira à l'advenir pourveu toutefois qu'ils

n'ayent point d'autre mission, & aura soin d'eux & fera en

sorte qu'ils se maintiennent en la discipline reguliere. En

2 lieu elle veut qu'avec le sceu & consentement du non

resident en France ledit Pere Provincial, & son definitoire

augmentent la susdite mission de vingt Religieux, lesquels

ils pourront envoyer tous à la fois ou bien à diverses fois

comme ils trouveront durant son temps à propos. En 3. lieu

elle concede audit Provincial prefet de la fusmentionnée

mission pour l'espace de 10 ans, les mesmes Privileges qui

sont concedés aux missionnaires des Indes avec tout pouvoir

d'en faire participant son Vicaire ou Vice-prefet, & les

missionnaires mesmes tant de la vieille que de la nouvelle

mission en tout ou en partie, toute & quante fois que bon

luy semblera, & les en pourra aussi suspendre & priver mesme

tout à fait ainsi que la necessité de le mission le

requerera. En 4. lieu elle enjoint au mesme Provincial qu'il

aye à tirer tous les ans de son Vice-prefet la relation du

progrez de la mission, laquelle il envoyra à l'eminentissime

Prefet de cette sacrée Congregation: en dernier lieu elle

commande que pour l'exécution des susdictes facilitez on ait

recours à la saincte inquisition.

ANTOINE BARBERIN, Cardinal

& Préfet.

Lieu du sceau.

FRANÇOIS INGOLUS, Secretaire.

FACULTATES CONCESSAE

à sanctissimo D. N. D.

Urbano divina Providentia

Papa Octavo Provincial, pro

tempore Parisiorum praefecto

missionis ordinis Recollectorum

ad Provinciam Canadae

Americae Septentrionalis.

1. Administrandi omnia Sacramenta etiam Parrochialia

exceptis confirmatione, & ordine.

Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. · 第 88 / 90 题