Le matin venu qui estoit le Vendredy 20 de Juillet environ les neuf
heures le sieur de Champlain alla dans le petit Navire des Anglois, où
le Capitaine Louys luy fist voir la commission qu'il avoit du Roy
d'Angleterre de s'emparer du païs, puis les articles de la capitulation
ayant este signés de part & d'autre, ils mirent pied à terre avec une
partie de la flotte, qui furent conduits par ledit Champlain dans
l'habitation, de laquelle il les mist en possession & de là les mena au
fort qu'il leur rendit de mesme.
Le Pere Joseph le Caron superieur de nostre maison, ayant sçeu la
reddition de Kebec envoya promptement un de ses Religieux au fort
supplier le Capitaine Louys de leur donner un soldat pour la garde de
nostres logis comme il avoit promis, à quoy obtemperant il leur en donna
un & au R. P. Brebeuf deux ou trois pour leur maison, qui furent suivis
de leur Capitaine dés le lendemain avec quantité de ses soldats, qui
firent une raffle chez ces pauvres Peres de ce qu'ils trouverent de
meilleur & propre à butiner, ils vindrent enfin chez nous où le
Capitaine receut la collation des vivres qu'il y avoit envoyé de son
bord, & il sçavoit bien que nous estions Religieux fort pauvres & qu'il
cherchoit des Castors ou autres richesses chez nous, c'estoit perdre
temps aussi ne s'en mist il pas en peine, & nous traita en tout assez
honnorablement fors un Calice d'argent doré qui nous fust desrobé: mais
on n'a jamais sceu par qui, car si le Capitaine Louys l'eut descouvert,
il l'eut fait infailliblement prendre à ce qu'il nous protesta, c'est ce
qui nous en fist négliger la recherche, & de nous plaindre de quoy que
ce soit sinon de voir les pauvres Sauvages abandonnez, car le seul
interest des freres mineurs doit estre celuy de Dieu, & non à la terre.
Tous les vaisseaux estans deschargez ils se resolurent de faire partir
le Samedy prochain, l'une des barques chargée des Castors du magazin, &
le lendemain un autre petit pour emmener quelques François, & advertir
le General de ce qui s'estoit passé à la prise de Kebec.
Le Dimanche matin les Anglois poserent les armes d'Angleterre, à
l'habitation & au fort, avec le plus de solemnité qui leur fut possible,
ayans au préalable osté celles de France. Apres midy le sieur de
Champlain, les RR. PP. Jesuites, & tous les François de Kebec furent
commandez de s'embarquer pour Tadoussac dans les trois vaisseaux excepté
le sieur du Pont, lequel pour son indisposition on lassa avec deux ou
trois de ses serviteurs pour le vaisseau qui nous embarqueroit, qui ne
fut que six ou sept sepmaines après.
Le vent ayant esté contraire, nos Anglois avancerent fort peu ce
jour-là, mais de malheur pour le sieur Emery de Caën, ils rencontrerent
deux François qu'il envoyoit descouvrir ce qui se passoit à Kebec,
lesquels interrogez par le Capitaine Louys, & sceu comme le sieur Emery
de Caën estoit au delà du cap de tourmente n'ayant pu advancer
d'avantage à cause des infortunes & disgraces qui l'avoient pensé
submerger en chemin, sans lesquelles il eut esté à Kebec premier, que
les Anglois, & par ce moyen eut sauvé le pays. Envoya promptement une
chalouppe à son frère le Capitaine Thomas pour observer ledit de Caën
qu'il chercha, mais en vain jusques à ce que de Caën ayant esté acertené
de la prise de Kebec par les descouvertures qu'il fit des pataches & du
navire du Capitaine Thomas qui le cherchoit. Il alla effrontement
combattre le dit Thomas, avec quarante hommes seulement, & quatre pieces
de Canon, & le contraignit de quitter le Tillac, mais comme il estoit
prest de l'aborder on dit que les huguenots de son équipage ne voulurent
jamais aller contre leurs freres, & poserent les armes bas, ce que
voyans les Anglois heureux de ceste lascheté, ils les sommerent de se
rendre par le moyen du sieur de Champlain, qu'ils firent monter sur le
Tillac avec tous les autres François, qu'il detenoit dans son bord; mais
qui ne peut esmouvoir ledit de Caën qui tascha de se saisir de l'un des
trois vaisseaux, par le moyen de ses Catholiques pour se deffendre
contre les deux autres qui approchoient sans lesquels le vaisseau
attaqué par son courage estoit indubitablement pris, ce qui ne luy
reussit pas & fallut à la fin se rendre, mais avec une composition
honneste & assez malheureuse, car si ledit de Caën eut remporté la
victoire, il eut facilement repris Kebec, & le fort ou le Capitaine
Louys faisoit travailler incessamment pour s'asseurer tout le pays, mais
il y avoit si peu de vivres pour son grand monde, & si peu d'esperance
d'en pouvoir recouvrer d'aileurs à cause que les grands vaisseaux
n'eussent sceu monter de Tadoussac à leur secourir qu'ils estoient pour
se rendre bien tost, de victorieux vaincus.
Or je ne puis taire en passant qu'après que ledit Caën eut esté conduit
à Tadoussac, les huguenots de son bord qui avoient posez les armes lors
qu'il estoit question de mener les mains contre leurs frères, furent
plus mal traictez des Anglois mesmes, que les Catholiques qui s'estoient
monstrez fidels à leur chef & Capitaine, tant est odieuse à Dieu, & au
monde la desloyauté qui fit surnommer du nom de traitres ces François
mal affectionnez.
Pendant que le combat se donnoit entre le sieur de Caën & l'Anglois, le
Capitaine Louys estoit fort en peine à Kebec de l'issue de ce combat, &
nous visitois fort souvent avec tout plein d'honneste complection que
nous luy rendions à point nommé, mais c'estoit avec un visage assez
triste de voir les pauvres Catholiques ainsi miserablernent dechassez, &
les Sauvages abandonnez, car on n'avoit plus d'esperance qu'au sieur de
Rasilly qui ne paroissoit point.
Quinze jours après la prise de Kebec, le General Quer fut visiter nostre
Convent, où il fist la collation, & protesta à nos Religieux (esmeu
peut-estre du bon récit que les François & Sauvages luy avoient fait
d'eux) que si le Conseil d'Angleterre n'en eut autrement ordonné, il les
eut laissé dans le pays pour suivre la conversion des Sauvages, & qu'il
approuvoit fort la Regle de S. François, qui ne thesaurise point en la
terre, que demeurassions dans nostre Convent, tant qu'il faudrait
necessairement partir, & qu'aucun ne nous ferait de desplaisir qui vint
à sa cognoissance sans un exemplaire chastiment dequoy nos Religieux le
remercierent.
De plus il leur accorda de dire la saincte Messe tous les jours dans
nostre Chapelle, & n'ayant point de vin le Capitaine Louys son frère ne
voulut point qu'on en usast d'autre que du sien qu'il nous envoyoit fort
librement & nous visitoit aussi souvent estant bien ayse qu'on luy
rendit la pareille, dont je peux inferer qu'il n'estoit pas mauvais
huguenot, il y eut mesme quelques Anglois qui assistèrent à la saincte
Messe, mais en cachette, car un sauta nos rampars peur d'estre surpris &
descouvert Catholique.
Le 9e jour de Septembre 1629, toutes les despeches des Anglois, estans
expediées ils firent partir le petit navire pour la dernière fois dans
lequel s'embarqua le sieur du Pont, le reste des François, & tous nos
pauvres Religieux qui se rendirent à Tadoussac, où ils trouverent le
sieur de Champlain, & les RR. PP. Jesuites en bonne disposition à leur
disgrace pres, & le juste mescontentement dudit de Champlain de ce que
les Anglois, contre leur promesse & le traicté signé, n'avoient jamais
voulu embarquer pour France deux filles Sauvages qu'il avoit nourrie &
fait instruire depuis deux ans sous esperance de les y faire conduire,
car la troisiesme qu'il avoit nommée la foy s'en estoit retournée parmy
ceux de nation.
Nos Religieux eussent bien desiré avoir du crédit assez pour donner lieu
au bon dessein du sieur de Champlain, mais leur pouvoir ne portoit pas
si haut. Il falloit calmer ou prieres ne servoient de rien & attendu que
le pays fut rendu aux François, ce que nos Religieux esperoient
tellement, & d'y retourner dans quelques temps qu'ils se contenterent de
passer seulement deux coffres, & de cacher le reste de leur usencilles &
emmeublement en divers endroits sous la terre & emmy les bois, le
surplus de nos ornemens fut serré dans une saisse de cuir en un lieu à
part fort decemment, dont en voicy la liste.
Un Calice d'argent doré se demontant en trois pieces avec son estuit, un
chasuble de taffetas de la Chine, deux aubes, 4 amis. Quelques
ceintures: les coussins, le devant d'Autel de camelot vert, deux
burettes d'estain, 4 serviettes, le fer à faire les Osties avec les
outils pour les couper. Il y a aussi un corporalier avec deux corporaux,
un voyle de tafetas, & deux nappes d'Autel. De plus la cloche de quoy on
se sert à l'habitation est de nostre Convent de Paris. Desquels ornemens
Messieurs de la Société à present remis en possession du Canada se
servent, à l'habitation pour la saincte Messe, ayans promis de nous en
faire rendre d'autres en leur place, car ils sont des aumosnes des
pauvres mandiées par de nos Religieux, dont leurs Majestez y ont
contribué, Monsieur & Madame de Pizieux & autres.
Les RR. PP. Jesuites y firent anssi des pertes notables, & beaucoup
d'autres particuliers excepté le sieur de Champlain qui eut la pluspart
de son bagage conservé duquel neantmoins il faisoit moins d'estat que de
ces deux pauvres filles pour lesquelles il promettoit aux Anglois de
leur rendre une promesse de mille livres qu'ils luy devoient faire
donner en Angleterre à la charge de luy laisser conduire ces deux
pauvres Sauvagesses en France, comme elles le desiroient avec passion,
mais il n'y eut pas moyen d'obtenir cela d'eux, car quelques desloyaux
François l'empescherent disans qu'il n'estoit pas expedient, & qu'on
seroit mieux de les retenir à Kebec, ce que tous les gens de bien
trouverent fort mauvais, je ne veux pas juger qu'ils eussent l'intention
mauvaise, mais tousjours peut-on dire qu'ils empescherent un fort grand
bien.
Cependant les pauvres filles ne faisoient que pleurer & ne vouloient, ny
boire, ny manger de regret qu'elles voyent de ne faire un si heureux
voyage. Elles attaquerent une fois un certain François revolté, & luy
dirent assez brusquemcent c'est toy meschant qui avec cet autre desloyal
François empeschez que n'allions en France avec Monsieur de Champlain
qui nous a servy de pere depuis un si long-temps, nous voulons estre
baptisées & vivre parmy les Chrestiens, & vous serez cause de nous en
faire perdre l'occasion. Tu pense jouyr de nous, mais sçache que si tu
m'en parle plus desormais que je te donneray d'un cousteau dans le
ventre, & ne mourras que de mes mains, elles luy firent tout plein
d'autres reproches, & l'asseurerent qu'il se trompoit bien fort, & tous
les autres meschans comme luy, de penser qu'elles deussent demeurer à
Kebec, & qu'elles vouloient s'en retourner avec ceux de leur nation
ausquels elles feroient leurs plaintes, dequoy ce François revolté resta
tout honteux, & ne sçavoit que respondre sinon qu'elles estoient folles.
Le sieur de Champlain les recommanda à Guillaume Coliart gendre de la
Dame Hébert, afin qu'il en prist le soin, & les gouvernast comme ses
filles propres, ce qu'il promist faire & l'effectua car il estoit
très-honneste homme & craignant Dieu, & avoit esté conseillé par nos
Religieux de ne point quitter sa maison de Kebec, puis que les Anglois
luy faisoient un party advantageux, & qu'il y avoit esperance que les
François y retourneroient bien-tost, le Roy n'estant pas pour en
souffrir l'affront qu'il falloit dissimuler pour un temps, & non pour
une éternité comme l'expérience à fait voir du depuis à nostre
contentement.
Les filles estant parties avec ledit Coliart, & quelques Anglois dans la
premiere barque qu'il mist sous voile pour Kebec. Le 14e jour de
Septembre, nos gens leverent aussi l'ancre pour Angleterre & chercherent
en vain le sieur de Rasilly pour le combatre qui ne se trouva point,
mais je voy pour moy qu'ils n'avoient pas envie de le rencontrer, n'y de
risquer en un combat douteux ce qu'ils avoient gaigné sur les François,
& pour ce reprirent leur route, non sans quelques disgraces ordinaires à
la mer, les grands vents, les orages & la mauvajse nourriture.
Le 18 Octobre, ils arriverent au port de Plemus auquel ils sejournerent
cinq ou six jours, de là nos Religieux furent conduits avec quelques
François à Londres, où ils en mirent quelques uns à terre, & nos
Religieux dans de meschans bachots jusques à Douvre, & de là à Calais où
ils arriverent avec la grâce de nostre Seigneur le Lundy 19e jour
d'Octobre 1629, environ les dix heures du matin, puis de leur pieds en
nostre Convent de Paris, où ils rendirent graces à Dieu qui avoit pris
soin de leur conservation, auquel soit honneur, gloire & louange au
siecle des siecles. Amen.
_Fin du 4ieme & dernier Livre de ce present Volume._
DECRETUM SAC.
Congregationis de Prop. Fid. habitae
die XXVIII. Februarii
M. DC. XXXV.
_Referente Eminentissimo Mentio, Sacra Congregatio censuit,
missionem Recollectorum Provincia Parisiensis ad Canadam
Amerca Septentrionalis sub foel. rec. Pauli V. snstitutam
confirmandam esse & ut de caetero illa melius dirigatur,
sopiosioremque referat fructumt in primis censuit, eiusdem
missionis praefectum constituendum, & deputandum esse
Provincialem pro tempore protemtorum Recollectorum cum
facultate instituendi Vicarium, seu Vicepraefectum dictae
missionis, cui in dicta Canada Provincia resideat, &
missionarios ad eiusdem Canadae populationes tum antea, tum
super repertas, ac in futurum reperiendas, ubi tamen non
sunt aliae missiones, dirigat, eorumque curam habeat, ac in
disciplina regulari contineat. Secundo, missionem propteream
augenâam esse alius viginti religioses eiusdem Ordmis ab
eodem Provinciali, eiusque Diffinitorio cum seitu,
consensuque Nunty Galliarum approbandis, ac prout opus
fuerit, unica, vel pluribus vicibus ad praefatam Provinciam
mittendis. Tertio, eidem Provinciali pro temporr, uti
praedictae missionis Profecto, concedenda esse ad decennium
facultates, quae missionaris indiarum concedi consueverunt,
cum potestate illas in tetum, vel in parte communicandi
dicto Vicario seu Vicepraefecto, ac missionarus uteribus, &
nouis, easque toties quoties opus fuerit, suspendendi, ac
revocandi, prout missionis necessitas exegerit. Quarto,
iniungendum esse eidem Provinciali, ut singulis annis à
Vicepraefecto relationem progressuum paradictae missionis
exquirat ad Eminentissi, huius Sacra Congregationis
Praefectum transmittendam. Quinto & postremo jussit pro
praedictarum facultatum expeditione adiri sanctum Officium._
_DECRET DE LA SACREE
Congregation de la propagation de la
foy donné le 28 Fevrier de
l'année 1635._
Au rapport de Monseigneur l'Eminentissime Cardinal Monty, la
sacrée Congregation a ordonné que la mission des PP.
Recollets de la Province de Paris, pour aller en l'Amerique
Septentrional, dicte communement Canada, & establie sous les
auspices d'heureuse memoire Paul V devoit estre confirmée, &
afin que d'oresnavant elle soit mieux conduite & qu'elle
apporte un plus grand fruict, en premier lieu elle a trouvé
à propos que le P. Provincial des susdits Recollets durant
son temps fut estably & constitué Prefet de ladite mission
avec tout pouvoir de s'establir un Vicaire ou Vice-prefet,
lequel sera obligé de resider audit pays, & aura tout
pouvoir sur tous les missionnaires qui seront audit pays de
Canada descouvert dez long-temps ou bien depuis peu, ou bien
qui se descouvrira à l'advenir pourveu toutefois qu'ils
n'ayent point d'autre mission, & aura soin d'eux & fera en
sorte qu'ils se maintiennent en la discipline reguliere. En
2 lieu elle veut qu'avec le sceu & consentement du non
resident en France ledit Pere Provincial, & son definitoire
augmentent la susdite mission de vingt Religieux, lesquels
ils pourront envoyer tous à la fois ou bien à diverses fois
comme ils trouveront durant son temps à propos. En 3. lieu
elle concede audit Provincial prefet de la fusmentionnée
mission pour l'espace de 10 ans, les mesmes Privileges qui
sont concedés aux missionnaires des Indes avec tout pouvoir
d'en faire participant son Vicaire ou Vice-prefet, & les
missionnaires mesmes tant de la vieille que de la nouvelle
mission en tout ou en partie, toute & quante fois que bon
luy semblera, & les en pourra aussi suspendre & priver mesme
tout à fait ainsi que la necessité de le mission le
requerera. En 4. lieu elle enjoint au mesme Provincial qu'il
aye à tirer tous les ans de son Vice-prefet la relation du
progrez de la mission, laquelle il envoyra à l'eminentissime
Prefet de cette sacrée Congregation: en dernier lieu elle
commande que pour l'exécution des susdictes facilitez on ait
recours à la saincte inquisition.
ANTOINE BARBERIN, Cardinal
& Préfet.
Lieu du sceau.
FRANÇOIS INGOLUS, Secretaire.
FACULTATES CONCESSAE
à sanctissimo D. N. D.
Urbano divina Providentia
Papa Octavo Provincial, pro
tempore Parisiorum praefecto
missionis ordinis Recollectorum
ad Provinciam Canadae
Americae Septentrionalis.
1. Administrandi omnia Sacramenta etiam Parrochialia
exceptis confirmatione, & ordine.