Dans les disgraces plustost que parmy les prosperitez on recognoist le
vray amy du coeur, d'avec celuy qui ne l'est que par interest. Les
Sauvages Montagnais desireux de nouveautez, ayans sçeu la venue des
Anglois à Tadoussac & la prise du Cap de Tourmente sur les François nous
venoient tous les jours donner de fausses alarmes à Kebec, dont les uns
tesmoignoient assez ouvertement un desir de changement & d'en voir
chasser les François sous esperance de mieux que leur promettoient les
Anglois.
D'autres tout au contraire en eussent esté marris, comme de voir blesser
la prunelle de leurs yeux, particulièrement nostre Napagabiscou, qui
plein de ferveur comme l'Eunuque de Candax Royne d'Ethiopie, ne
cherchoit que l'occasion de rendre service à ses bien-facteurs, & de
faire voir que ce n'estoit pas en vain qu'on l'avoit fait Chrestien,
mais par inspiration du Ciel, s'adressa au Pere Joseph & luy dit; Pere
Joseph, à ce que j'ay pû apprendre les Anglois brusleront l'habitation,
(ce qu'il disoit pour leur avoir veu brusler le Cap de Tourmente) & vous
feront tous prisonniers, ce qui me seroit le plus sensible desplaisir
qui me sçauroit jamais arriver. Parquoy je te supplie que tu aye soin de
toy & de tes freres, & que tu me donne Frere Gervais, afin que je
l'emmeine avec toy au païs des Algoumequins, ce sera un bien pour vous &
pour moy, car outre que vous ne tomberez pas entre les mains des Anglois
vous vous perfectionnerez en nostre langue, me confirmerez en la foy &
enseignerez les autres qui ne sont pas encores instruicts comme moy, &
si tu veux me donner encor un autre de tes freres fais le venir
promptement, car j'en nouriray bien jusques à trois. Si je souffre de la
faim ils en souffriront & si j'ay de quoy manger ils en auront, & par
ainsi ils n'auront pas pis que moy, si mieux ils ne peuvent avoir.
Le P. Joseph demanda au F. Gervais s'il vouloit bien s'exposer à ce
danger & se resoudre de vivre & mourir parmy ses pauvres gens, veu le
péril eminent d'estre pris par les Anglois qu'on attendoit de jour en
jour à Kebec, mais le bon Religieux qui sçavoit l'importance de
l'affaire, & que ce sont choses que l'on doit meurement considerer avant
de les entreprendre, demanda temps de respondre & adviser à ce qu'il
auroit à faire, puis se resolut à la fin de se rendre miserable parmy
les miserables pour l'amour d'un Dieu qui s'estoit fait pauvre pour
l'amour de nous, avec cette esperance de profiter aux Sauvages & à luy
mesme en cet employ, & que tost ou tard, le païs seroit rendu aux
François, comme il est arrivé.
Cette resolution resjouit extremement le Pere Joseph & en loua Dieu, &
de ce pas s'en alla trouver les sieurs de Champlain & du Pont ausquels
il fist ouverture de leur bon dessein, & comme ils avoient resolu de
s'en aller parmy ces pauvres Barbares, travailler à leur conversion, &
pour y maintenir l'autorité des François attendant l'esloignement des
Anglois qu'on esperoit en bref à cause du secours qui approchoit, mais
qui ne reussit pas.
Messieurs les Chefs ayans ouy & consideré les raisons de ce bon Pere, &
que sans apprehension ny de la mort, ny de la faim, il vouloit s'exposer
dans des hasards autant perilleux que dangereux, louerent son zèle,
approuverent sa resolution & le prierent de partir au plustost, crainte
qu'estant surpris par les ennemis, ils ne vinssent à perdre une si belle
occasion, & l'offre de ce Sauvage nouvellement converty.
Ils se disposerent pour ce voyage & ayans laissé Frere Charles & les
autres Religieux avec les RR. PP. Jesuites & imploré le secours de leurs
sainctes prieres, ils partirent le 19e jour de Juillet 1628, par un
tres-mauvais temps, de maniere qu'encor bien qu'ils eussent le vent de
Nordest, & leur chemin au Surouest, ils ne purent faire se jour là que
huict ou neuf lieuës à raison d'une disgrace qui leur pensa arriver, car
allans à pleine voille par le milieu de la riviere ayans vent & marée,
lss flots donnoient si rudement contre leur canot & dedans le vaisseau
mesme, qu'ils penserent submerger, & furent contraints de tirer du costé
de la terre & jetter de leurs hardes dans la riviere, pour soulager ce
petit batteau d'escorce.
Mais comme les furies de la riviere alloient croissans, pensans renger
la terre ils furent jettez du vent & des flots sur un rocher, où ils
eurent plus de peur que de peine, jusques à un autre rencontre qui
blessa en deux ou trois endroits l'un de leurs canots, en rompit un
autre & précipita tous les Sauvages dedans l'eau, qui se sauverent à la
nage. Il y avoit encore environ vingt lieues de là jusques aux trois
rivieres, que ces pauvres submergez furent contraints de faire à pied
avec des peines infinies, à cause de certains petites rivieres qu'il
faut traverser en chemin.
Avant d'arriver ils raccommodèrent les deux canots blessez au milieu
d'une prairie vers le lieu appelle de saincte Croix où des-ja estoient
arrivez deux canots du païs, qui tous quatre restèrent le reste du jour
& de la nuict couchez à l'enseigne de la Lune en mesme hostellerie.
L'appetit leur devoit estre fort aiguisé, car ils n'avoient mangé de
tout le jour fors un peu de sagamité à cinq heures du matin, & puis
adjoustez y les fatigues nompareilles de la riviere irritée par les
vents, & vous trouverez qu'ils eussent bien merité quelque autre de plus
excellent qu'un peu de sagamité de six ou sept morceaux de galettes
qu'on leur donna avec quelque poix rostis pour tuer leur plus grand
appetit. Il est vray que j'ay aucunefois experimenté une faim si
furieuse sur le chemin des Hurons, que je me fusse volontiers jetté à en
broutter les herbes & les racines, si je n'en eusse appréhendé le poison
de quelqu'unes, c'est ce qui me faisoit courir les bois & les lieux
escartez pour y chercher des petits fruits que la nature y produit, mais
qui sont aussi tost enlevez par les enfans des Barbares.
Environ la mi-nuict la marée fut grande & tellement dilatée, qu'elle
s'estendit par tout où ils estoient couchez & les obligea de se remettre
sur les eaues, où ils furent encores tellement tourmentez & agitez des
vents & des pluyes continuelles, qui leur donnoient de tous costez
qu'ils ne sçavoient comment se pouvoir conduire avec les seuls flambeaux
d'esorces qu'il avoient pour toute clarté & leur faisoient souvent
eclipse.
Le premier canot qui faisoit l'avant garde, donna si rudement contre un
rocher qu'il y pensa couler à fond sans que la diligence des Sauvages le
pû empêcher d'estre blessé, ce que voyans & qu'ils ne pouvoient en façon
de monde se gouverner, ils descendirent 4 filles à terre pour chercher
lieu de se cabaner, (car c'est un de leur soin avec les femmes,) mais
elles ne rencontrerent par tout que des eaues & des fanges, où elles
enfoncerent en quelque endroit jusques à la ceinture dont l'une s'y
pensa noyer, car l'obscurité de la nuict estoit si grande qu'ainsi
embarassées elles ne purent retourner à leurs canots & fallut
promptement battre le fuzil & allumer des flambeaux pour les aller
retirer, aprés quoy on chercha place pour y passer le reste de la nuict,
mais ô mon Dieu qu'elle nuict où le repos estoit un martyre.
Environ les six heures du matin arriverent à eux quatre canots, qui
alloient à Kebec querir des vivres, ils advouerent avoir soufferts les
mesmes disgraces de nos hommes, un canot perdu & des peines au delà de
leur pensée, qui les avoient reduits jusques à l'extrémité, mais comme
j'ay peu quelquefois pratiquer estre nos Hurons, aprés estre sortis de
quelque malheureux passage, où à la fin de quelque tournée laborieuse,
ils firent festin & chanterent par ensembles, puis se separerent &
allerent chacun leur chemin, conduis d'un vent que Dieu leur donna fort
favorable, lequel les rendit en peu d'heures jusques aux trois rivieres,
où estoit pozé un camp de Montagnais & d'Algoumequins, qui les receurent
avec une joye & applaudissement d'un peuple affectionné envers nos
pauvres Religieux, ils estoient là attendans la maturité de leurs bleds
& citrouilles des ja assez advancez, pour la saison.
Ces bons Peres avec leurs hostes se cabanerent là avec eux, où à peine
eurent ils passé huict jours de temps, qu'il leur arriva nouvelle de
l'esloignement des Anglois, avec lettres des Chefs de Kebec, par
lesquelles ils les supplioient de retourner à leur Convent, puis que les
plus grands dangers sembloient estre passez, neantmoins qui furent bien
déplorables quelques temps aprés, & la ruyne de tout le païs.
La nouvelle n'en fut que tres-bonne, mais ce qui en augmenta la joye fut
l'arrivée de 20 canots Hurons, dans l'un desquels estoit le V. P. Joseph
de la Roche, haslé, maigre & deffait comme un homme à qui la necessité
avoit enjoint forces jeusnes, & le Soleil du hasle, car c'est le teint &
le maigre que l'on prend d'ordinaire, en si austere voyage où l'on ne
jouyt d'aucun contentement que celuy de la bonne conscience.
Tous les bons Pères s'entrecaresserent à l'envie & se regalerent
plustost de discours spirituels que de bonne chère, après avoir rendus
leurs actions de graces à Dieu, car avant toutes choses c'est à ceste
première cause qu'il faut rendre ses voeux.
Aprés le repas ils adviserent par entr'eux s'ils devroient retourner
tous trois à Kebec, ou non, d'autant que les Sauvages ayans appris que
l'on les mandoit de Kebec, en avoient tessmoigné du mescontemement,
particulierement le nouveau Chrestien & les anciens & vieillards, qui
après leur conseil s'offrirent de les nourrir tous trois, & de prendre
soin d'eux comme de leurs propres enfans.
Le P. Joseph superieur, les remercia de leur bonne volonté, & les
asseura de la tesmoigner par tout envers les François, qui ne s'en
rendroient jamais ingrats, ny luy partculierement, mais qu'au reste il
avoit à les supplier de vouloir agréer leur retour à Kebec, puisque les
Capitaines le desiroient & qu'il ne pouvoit les refuser. A tout le moins
laissé nous le Frere Gervais, repliquerent les Barbares, afin que ne
demeurions pas sans instruction, ce que le P. Joseph leur accorda,
dequoy ils furent fort contans & l'en remercièrent.
Mais comme ils estoient encores empechez à separer leurs hardes &
disposer de leurs paquets pour s'en aller les deux PP. Joseph à
l'habitation & le F. Gervais aux Algoumequins, ils receurent derechef un
nouveau mandement de s'en retourner tous à Kebec, le plus promptement
que faire se pourroit, ce fut icy où le pauvre baptizé monstra ses
sentimens, car les voyans tous trois resolus de s'en aller à Kebec, puis
que les Chefs le desiroient, il protesta en pleurant qu'il ne
descendroit d'un an aux François, deut il mourir de faim l'Hyver, non
pas mesme à la pesche de l'anguille, qui se fait tous les ans à la
riviere S. Charles, depuis la my-Aoust, jusques à la my-Octobre,
beaucoup en disoient de mesme & ne se pouvoient consoler pour n'avoir de
consolateur, car en fin ils se sentoient trop heureux d'avoir de nos
Religieux avec eux.
Je ne sçay si je dois blasmer ces Peres ou non, en cette action, car ils
pouvoient avoir des sujet preiguans, mais il est vray que j'eusse bien
esperé de mes excuses à Kebec, & n'eusse pû esconduire ces pauvres gens
en une prière si salutaire & raisonnable, puis que toute leur intention
n'estoit que pour leur propre salut & edifications; Helas! qu'eusent ils
pû esperer davantage d'eux, estans pauvres & desnuez de tous les biens
de la terre, & sujets à vivre des aumosne d'autruy, sinon leurs
instructions & l'effect de leurs prieres, c'est ce qui le faisoit
affliger & tenir bon dans la resolution que nostre Sauvage prist les
pensans gagner, de ne descendre à Kebec que l'Hyver ne fut passé, comme
il fist & alla huyverner avec les Algoumequins.
Neantmoins au mois de Mars ensuivant il revint en nostre Convent, non
les mains vuides & privé de bons sentimens, mais chargé de deux testes
d'eslans qu'il donna à nos Religieux disans, prenez pour vous monstrer
que je ne vous ay point mis en oubly, & que m'ayans quitté, pour obeir
aux Capitaines François, je n'ay point perdu la bonne affection que j'ay
tousjours eue pour vous. Tous les jours je regrettois vostre absence &
m'estimois miserable de me voir si esloigné de vous, car n'ayans pas de
memoire assez, pour retenir les choses que m'aviez enseignées, je
craignois de mourir en peché & d'aller point en Paradis pour ne les
avoir retenues & entièrement observées.
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_De la subtilité d'un Sauvage pour tromper les
Anglois, & de la necessité qu'on souffrit à
Kebec, auquel temps on nous donna deux petits
Montagnais à instruire._