Ce seroit vouloir cacher la lumière sous le boisseau, que de vouloir
nier au publiq les choses qui le peuvent édifier, ou luy apporter un
saint & innocent divertissement d'esprit, car l'homme infirme est de
telle nature en ce monde, qu'il est necessaire que son ame jouisse,
sinon tousjours du moins par intervalle, de quelque chose qui la
contente, & par ainsi c'est le servir & faire beaucoup pour luy, que de
luy donner matiere d'un divertissement pour l'empescher du mal, s'il n'a
de l'amour assez pour attirer en luy les divines consolations d'un Dieu,
après lesquelles il ny a plus de contentement, qui vaille, ny dequoy on
doive faire estat que pour parvenir à ce mesme amour.
Je vous ay dit comme nostre Pere Joseph de la Roche Daillon s'estoit
embarqué au cap de Victoire, pour le pays des Hurons, en intention de
travailler à leur conversion & de penetrer jusques aux dernières Nations
pour y porter son zele, & voir si elles estoient capables de
recognoistre leur Dieu, & se faire Chrestiens, mais pour ce que je n'ay
pas esté bien informé du succés de ce voyage, & que je me pourrois
tromper en ma relation, je me contenteray de vous tracer icy en abrégé
une lettre que ce bon Pere escrivit à un sien amy d'Angers, où il luy
mande principalement, l'excellence des contrées Neutres, ce qui luy
pensa arriver, & la manière de leur gouvernement en ces termes.
MONSIEUR, humble salut en la misericorde de Jesus. Encore
est-il permis quoy qu'esloigné, de visiter les amis par
missives, qui rendent les personnes absentes presentes. Nos
Sauvages s'en sont estonnez voyans que souvent nous
escrivions à nos Peres esloignez de nous, & que par nos
lettres ils apprenoient nos conceptions, & ce que les mesmes
Sauvages avoient geré au lieu de nostre residence. Apres
avoir fait quelque sejour en nostre Convent de Canada, &
communiqué avec nos Peres, & les Reverends Peres Jesuites,
je fus porté d'une affection religieuse de visiter les
peuples Sedentaires, que nous appellons Hurons, & avec moy
les Reverends Peres Brebeuf, & de Noue Jesuites, y estans
arrivez avec les peines que chacun peut penser, à raison des
mauvais chemins, je receu lettre (quelque temps après) de
nostre Reverend Pere Joseph le Caron, par laquelle il
m'encourageoit de passer outre à une Nation que nous
appellons Neutre, de laquelle le Truchement Bruslé disoit
des merveilles, encouragé par un si bon Pere, & le grand
recit qu'on me faisoit de ces peuples, je m'y acheminé, &
partis des Hurons à ce dessein, le 18 Octobre 1626 avec un
nommé Grenolle, & la Vallée, François de Nation.
Passans par la Nation du Petun, je fis cognoissance & amitié
avec un Capitaine qui y est en grand crédit, lequel me
promit de nous conduire à cette Nation Neutre, & fournir de
Sauvages pour porter nos pacquets, & le peu de vivres que
nous avions de provision, car de penser vivre en ces
contrées de mendicité s'est se tromper, ces peuples
n'entendans à donner qu'en les obligeans, & faut faire
souvent de longues traictes, & passer mesme plusieurs nuicts
sans trouver autre abry que celuy des Estoiles. Il executa
ce qu'il nous avoit promis à nostre contentement, & ne
couchasmes que cinq nuicts dans les bois, & le sixiesme jour
nous arrivasmes au premier village, où nous fusmes fort bien
receus graces à nostre Seigneur, & à quatre autres villages
en suitte, qui à l'envie les uns des autres nous apportoient
à manger, les uns du cerf, les autres des citrouilles, de la
neintahouy, & de ce qu'ils avoient de meilleur, & estoient
estonnez de me voir vestu de la sorte, & que je ne
souhaitois rien du leur sinon que je les conviois par signes
à lever les yeux au Ciel, & faire le signe de la saincte
Croix, & ce qui les ravissoit en admiration estoit de me
voir retirer certaines heures du jour pour prier Dieu, &
vaquer à mon interieur, car ils n'avoient jamais veu de
Religieux, sinon vers les Petuneux & les Hurons leurs
voisins.
En fin nous arrivasmes au sixiesme village, où l'on m'avoit
conseillé de demeurer; j'y fis tenir un conseil, ou vous
remarquerez en passant, qu'ils appellent conseils toutes
leurs assemblées, lesquelles ils tiennent assis contre
terre, toutes les fois qu'il plaist aux Capitaines, non dans
une salle, mais en une cabane, ou en pleine campagne, avec
un silence fort estroit, pendant que le Chef harangue, &
sont inviolables observateurs de ce qu'ils ont une fois
conclu & arresté.
Là je leur fis dire par le Truchement que j'estois venu de
la part des François, pour faire alliance & amitié avec eux,
& pour les inviter de venir à la traicte, que je les
suppliois aussi de me permettre de demeurer en leur pays,
pour les pouvoir instruire en la loy de nostre Dieu, qui est
le seul moyen d'aller en Paradis. Ils accepterent toutes mes
offres, & me tesmoignerent qu'elles leur estoient fort
agréables, dequoy consolé, je leur fis un present du peu que
j'avois, comme de petits cousteaux, & autres bagatelles
qu'ils estimerent de grand prix, car en ces pays là on ne
traicte point avec les Sauvages, sans leur faire des presens
de quoy que ce soit, & en contreschange, ils m'enfanterent
(comme ils disent) c'est qu'ils me declarerent citoyen, &
enfant du pays, & me donnerent en garde (marque de grande
affection) à Souharissen qui fut mon pere, & mon hoste, car
selon l'aage ils ont accoustumé de nous appeller cousin,
frere, fils, oncle, ou nepveu &c. Celuy là est le Capitaine
du plus grand credit & authorité qui aye oncques elle en
toutes les Nations, car il n'est pas seulement Capitaine de
son village, mais de tous ceux de sa Nation en nombre de
vingt huict, tant bourgs, villes, que villages, faicts comme
ceux du pays des Hurons, puis plusieurs petits hameaux de
sept à huict cabanes, bastis en divers endroits commodes
pour la pesche, pour la chasse, ou pour la culture de la
terre.
Cela est sans exemple aux autres Nations d'avoir un
Capitaine si absolu, il s'est acquis cest honneur & pouvoir
par son courage, & pour avoir esté plusieurs fois à la
guerre contre les dix sept Nations qui leur sont ennemies, &
en avoit apporté des testes de toutes, ou amené des
prisonniers.
Ceux qui sont vaillants de la sorte sont fort estimez parmy
eux. Et quoy qu'ils n'ayent que la massue, & l'arc, si est
ce qu'ils sont très-belliqueux, & adextres à ses armes.
Apres tout ce bon accueil, nos François s'en estans
retournez, je resté le plus content du monde, esperant d'y
advancer quelque chose pour la gloire de Dieu, ou au moins
d'en descouvrir les moyens, ce qui ne seroit peu, & de
tascher d'apprendre l'embouchure de la riviere des
Hiroquois, pour les mener à la traicte.
J'ay fait aussi mon possible pour apprendre leurs moeurs, &
façons de vivres, & durant mon sejour je les visitois dans
leurs cabanes, pour les sçavoir, & pour instruire, & les
trouvois assez traictables & souvent aux petits enfans qui
sont fort esveillez, tous nuds, & eschevelez, je leur
faisois faire le signe de la saincte Croix, & ay remarqué
qu'en tous ces pays, je n'en ay point treuvé de bossus,
borgnes, ou contrefaicts.
Je les ay tousjours veu constans en leur volonté d'aller au
moins quatre canots à la traicte, si je les voulois
conduire, toute la difficulté estoit que nous n'en sçavois
point le chemin, jamais Yroquet Sauvage cogneu en ces
contrées, qui estoit venu là avec vingt de ses gens, à la
chasse au castor, & qui en print bien cinq cens, ne nous
voulut donner aucune marque pour cognoistre l'emboucheure de
la riviere, luy & plusieurs Hurons nous asseuroient bien
qu'il ny avoit que pour dix jours de chemin jusques au lieu
de la traicte, mais nous craignions de prendre une riviere
pour une autre, & nous perdre, ou mourir de faim dans les
terres.
Trois mois durant j'eus toutes les occasions du monde de me
contenter de mes gens. Mais les Hurons ayans descouvert que
je parlois de les mener à la traicte firent courir par tous
les villages, où ils passoient de fort mauvais bruits de
moy, que j'estois un grand Magicien, que j'avois empesté
l'air en leur pays, & empoisonné plusieurs, que s'ils ne
m'assommoient bien tost, je mettrois le feu dans leurs
villages, ferois mourir tous les enfans, enfin j'estois à
leur dire un grand Atatanite, c'est leur mot, pour signifier
celuy qui faict les sortileges qu'ils ont le plus en
horreur, & en passant sçachez qu'il y a icy force sorciers,
& qui se meslent de guarir les maladies par marmoteries, &
autres fantaisies, en fin ces Hurons leur ont tousjours dit
tant de mal des François qu'ils se sont pû adviser pour les
divertir de traicter avec eux, que les François estoient
inacostables, rudes, tristes & melancholiques, gens qui ne
vivent que de serpens, & venins, que nous mangions le
tonnerre, qu'ils s'imaginent estre une chimere nompareille,
faisans des comptes estranges là dessus, que nous avions
tous une queue comme les animaux, & les femmes n'ont qu'une
mammelle, située au milieu du sein, qu'elles portent cinq où
six enfans à la fois, & y adjoustent mille autres sottises
pour nous faire hayr d'eux.
Et en effet ces bonnes gens qui sont fort faciles à
persuauder, me prindrent en grand soupçon, sitost qu'il y
avoit un malade, ils me venoient demander s'il estoit pas
vray que je l'eusse empoisonné, qu'on me tueroit
asseurement, si je ne le guarissois, j'avois bien de la
peine à m'excuser & deffendre, en fin dix hommes du dernier
village appelle Ouaroronon, à une journée des Hiroquois,
leur parens, & amis, venans traicter à nostre village me
vindrent visiter, & me convierent de leur rendre le
reciproque en leur village, je leur promis de n'y pas
manquer lors que les neiges seroient fondues, & de leur
donner à tous quelques bagatelles, dequoy ils se monstrerent
contents, là dessus ils sortirent de la cabane où je
logeois, couvant tousjours leur mauvais dessein sur moy, &
voyant qu'il se faisoit tard me revindrent trouver, &
brusquement me firent une querelle d'Allemand, l'un me
renverse d'un coup de poing, & l'autre prist une hache, &
m'en pensant fendre la teste, Dieu qui luy destourna la
main, porta le coup sur une barre qui estoit là auprès de
moy, je receus encores plusieurs autres mauvais traictemens,
mais c'est ce que nous venons chercher en ces pays.
S'appaisans un peu, ils deschargerent leur cholere sur le
peu de hardes qui nous restoient, ils prindrent nostre
escritoire, couverture, breviaire, & nostre sac, où il y
avoit quelques jambettes, esguilles, alaines, & autres
petites choses de pareille estoffe, & m'ayant ainsi
devalisé, ils s'en allerennt toute la nuict fort joyeux de
leur emploite, & arrivez en leur village faisans reveuë sur
leurs despouilles, touchez peut-estre d'un repentir venu du
très-haut, ils me renvoyerent nostre breviaire, cadran,
escritoire, couverture, & le sac, mais tout vuide.
Lors de leur arrivée en mon village, appellé Ounontisaston,
il n'y avoit que des femmes, les hommes estans allez à la
chasse du cerf, à leur retour ils me tesmoignerent estre
marris du desastre qui m'estoit arrivé, & puis n'en fut plus
parlé.
Le bruit courut incontinent aux Hurons que j'avois esté tué,
dont les bons Peres Brebeuf, & de Noue qui y estoient restez
m'envoyerent promptement Grenolle pour en sçavoir la vérité,
avec ordre que si j'estois encore en vie de me ramener, à
quoy me convioit aussi la lettre qu'ils m'avoient escrite
avec la plume de leur bonne volonté, & ne voulu leur
contredire, puis que tel estoit leur advis, & celuy de tous
les François, qui apprehendoient plus de disgraces en ma
mort que de profit, & m'en revins ainsi au pays de nos
Hurons, où je suis à present tout admirant les divins
effects du Ciel.
Le pays de cette Nation neutre est incomparablement plus
grand, plus beau & meilleur qu'aucun autre de tous ces pays,
il y a un nombre incroyable de cerfs, lesquels ils ne
prennent un à un comme on fait par deçà, mais faisans trois
hayes en une place spatieuse, ils les courent tout de front,
tant, qu'ils les reduisent en ce lieu, où ils les prennent,
& ont cette maxime pour toutes sortes d'animaux, soit qu'ils
en ayent besoin ou non, qu'ils tuent tout ce qu'ils en
rencontrent, de crainte, à ce qu'ils disent, que s'ils ne
les prenoient, que les bestes iroient raconter aux autres
comme elles auroient esté courues, & qu'en suitte ils n'en
trouveroient plus en leur necessité. Il s'y trouve aussi
grande abondance d'orignas ou eslans, castors, chats
Sauvages & des escurieus noirs plus grands que ceux de
France, grande quantité d'outardes, coqs d'Inde, gruës &
autres animaux, qui y sont tout l'Hyver qui n'est pas long,
ny rigoureux comme au Canada, & n'y avoit encores tombé
aucunes neiges le vingt-deuxiesme Novembre, lesquelles ne
furent tout au plus que de deux pieds de haut, &
commencerent à se fondre des le 26 Janvier, le huictiesme
Mars, il n'y en avoit plus du tout aux lieux descouvers,
mais bien en restoit il un peu dans les bois. Le sejour y
est assez recreatif & commode, les rivieres fournissent
quantité de poissons & très-bons, la terre donne de bons
bleds, plus que pour leur necessité. Il y a des citrouilles,
faisoles & autres legumes à foison, & de tres-bonne huile,
qu'ils appellent Touronton, tellement que je ne doute point
qu'on devroit plustost s'y habituer qu'ailleurs & sans doute
avec un plus long sejour y auroit esperance d'y advancer la
gloire de Dieu, ce qu'on doit plus rechercher qu'autre
chose, & leur conversion est plus à esperer pour la foy que
non pas des Hurons, & me suis estonné comme la compagnie des
marchands, depuis le temps qu'ils viennent en ces contrées
n'ont faict hyverner audit païs quelque François; je dis
asseurement qu'il seroit fort facile de les mener à le
traicte, qui seroit un grand bien pour aller & venir par un
chemin si court & si facile comme je vous ay ja dit, car
d'aller de la traicte aux Hurons parmy tous les sauts si
difficiles & tousjours en danger de se noyer, il n'y a guere
d'apparence, & puis des Hurons s'acheminer en ce païs six
journées, traversant les terres par des chemins effroyables
& espouventables comme j'ay veu, ce sont des travaux
insupportables, & seul le sçait qui s'y est rencontré.
Donc je dis que Messieurs les associez devroient (à mon
advis) envoyer hyverner des François, dans le païs des
Neutres moins esloignez que celuy des Hurons, car ils se
peuvent rendre par le lac des Hiroquois au lieu où l'on
traicte tout au plus en dix journées, ce lac est le leur
aussi, les uns sont sur un bord & les autres sur l'autre,
mais j'y vois un empechement qui est, qu'ils n'entendent
gueres à mener les canots, principalement dans les sauts
bien qu'il n'y en aye que deux, mais ils sont longs &
dangereux, leur vray mestier est la chasse & la guerre, hors
de là sont de grands paresseux, que vous voyez comme les
gueux de France, quand ils sont saouls couchez le ventre au
Soleil, leur vie comme celle des Hurons fort impudique, &
leurs coustumes & moeurs tout de mesme, le langage est
differant neantmoins, mais ils s'entendent comme font les
Algoumequins & Montagnais, d'habis ne leur en cherchez pas,
car memes ils n'ont pas de brayers, ce qui est fort estrange
& qui ne se treuve guere dans les Nations les plus
Sauvagines. Et pour vous dire au vray, il seroit expedient
qu'il ne passat icy toutes sortes de personnes, car la
mauvaise vie de quelques François leur est un pernicieux
exemple, & en tout ces païs les peuples quoy que Sauvages,
nous en font des reproches, disans que nous leur enseignons
des choses contraires à celles que nos François pratiquent,
pensez Monsieur de quel poix peuvent estre aprés nos
parolles, il est à esperer pourtant de mieux, car ce qui me
consola à mon retour fut de voir que nos compatriots avoient
fait leur paix avec nostre Seigneur, s'estoient confessez &
communiez à Pasques & avoient chassé leurs femmes, & depuis
ont esté plus retenus.
Il faut que je vous die qu'on a traicté nos Pères si
rudement que mesmes deux hommes desquels les Peres Jesuites
s'estoient privez pour les accommoder, ont esté retirez par
force, & ne leur ont voulu donner vivres quelconques, pour
nourrir & entretenir quelques petits Sauvages qui
souhaittoient de demeurer avec nous, bien qu'ils leur
promirent de leur faire satisfaire par quelqu'uns de nos
bienfaiteurs, il est cruel d'estre traicté de la sorte par
ceux mesme de sa Nation, mais puis que nous sommes Frères
Mineurs, nostre condition est de souffrir & prier Dieu qu'il
nous donne la patience.
On dit qu'il nous vient deux Peres nouveaux de France,
nommez le Pere Daniel Boursier & le Pere François de
Binville, qu'on nous avoit ja promis dés l'an passé, si cela
est, je vous prie pour surcroist de toutes vos peines que
prenez pour moy, de me faire seulement tenir un habit qu'on
m'envoye, c'est tout ce que je demande, car il ne se fait
point icy de drap, & le nostre estant tout usé, je ne m'en
peux passer, les pauvres Religieux de sainct François ayans
le vivre & le vestir c'est tout leur partage en terre, le
Ciel nous l'esperons sous la faveur du bon Dieu, pour lequel
servir très volontiers, pour le salut de ces peuples
aveugles nous engageons nostre vie, afin, qu'il luy plaise
si il l'agrée de nostre soing faire germer le Christianisme
en ces contrées, Dieu permet le martyre à ceux qui le
méritent, je fuis marry de n'estre pas en cet estat, &
n'ignore pas neantmoins, que pour estre recogneu vray enfant
de Dieu, il faut s'exposee pour ses freres. Viennent donc
hardiment les peines & les travaux, toutes les difficultez &
la mort mesme me seront aggreable, la grace de Dieu estant
avec moy, laquelle je mandie par le moyen des prières de
tous nos bons amys de par delà, desquels je suis & à vous
Monsieur, très humble serviteur en nostre Seigneur. Fait à
Toanchain village des Hurons ce 18 Juillet 1627.
Voyla tout ce qui est arrivé de plus remarquable au voyage de ce bon
Pere, duquel on peut remarquer ce que l'avois autrefois appris, l'envie
& malice de Hurons de ne vouloir pas permettre qu'allassions hyverner
parmy les Neutres, peur de les conduire à la traicte par un chemin
racourcy, ce qui leur seroit d'un grand prejudice à la vérité, entant
qu'ils ne pourroienr plus traicter avec eux & en tirer les castors que
les autres porteroient aux François. Le copiste de la lettre du Pere
s'est mespris à mon advis au mot Huron otoronton, qui veut faire
signifier de l'huyle, car c'est proprement à dire, beaucoup, ou ô qu'il
y en a beaucoup. Il y en a qui avoient voulu soustenir qu'il y avoit
plus de distance de Kebec aux Neutres, que non pas aux Hurons, mais ils
se trompoient par la confession mesme du P. Joseph qui advoue qu'en dix
journées on pourroit descendre à la traicte si on avoit trouve
l'emboucheure de la riviere des Hiroquois, ou nos Hurons ne peuvent
venir en moins de trois sepmaines. Je conjesture aussi facilement cest
approche des Neutres de Kebec, en ce que les Hiroquois sont plus proches
des François que les Hurons & les Neutres ne sont qu'à une journée des
Hiroquois qui sont tous tirant au Su.
Ces Neutres jouissent (selon l'advis d'aucuns) de quatre-vingts lieuës
du païs, où il se fait grande quantité de tres-bon petun, qu'ils
traictent à leurs voisins. Ils assistent les cheveux relevez contre la
Nation de Feu, desquels ils sont ennemis mortels: mais entre les
Hiroquois & nos Hurons, avant cette esmeute de laquelle j'ay fait
mention au 26e chapitre du second livre, ils avoient paix & demeuroient
Neutres entre les deux Nations, chacune desquelles y estoit la bien
venue, & où ils n'osoient s'entredire ny faire aucun desplaisir, & mesme
y mangeoient souvent ensemble, comme s'ils eussent esté amis, mais hors
de là s'ils se rencontroient, il n'y avoit plus d'amitié ny de caresse,
ains guerres & poursuittes qu'ils continuent à outrance, sans qu'on aye
encore pu trouver moyen de les reconcilier & mettre en paix, leur
inimitié estant de trop longue main enracinée & fomentée par les jeunes
hommes de l'une & l'autre Nation, qui ne demandent qu'à se faire valoir
dans l'exercice des armes & de la guerre pour la patrie, & non pour les
duels, qui sont detestez par tout ailleurs, fors de mauvais Chrestiens &
de ceux qui ne font point estat de leur salut, qu'ils prodigalisent à la
moindre pointille d'honneur qui leur arrive.
Je m'estois autrefois voulu entremettre d'une paix entre les Hurons &
les Hiroquois, pour pouvoir planter le S. Evangile par tout & faciliter
les chemins de la traicte à plusieurs Nations qui n'y ont point d'accez,
mais quelques Messieurs de la societé me dirent qu'il n'estoie pas
expedient & pour cause, d'autant que si les Hurons avoient paix avec les
Hiroquois, les mesmes Hiroquois meneroient les Hurons à la traicte des
Flamands, & les divertiroient de Kebec qui est plus esloigné.
------------------------------------------------------------------------
_De deux François tuez par un Montagnais qui fut
emprisonné aprés ses ostages rendus. Du lac
appellé sainct Joseph où les Sauvages allerent
hyverner & comme ils levent le camp._