Ce me seroit chose impossible de pouvoir rapporter icy en detail tous
les discours, & les diverses demandes de nos Mariniers, car comme
l'oisiveté règne puissamment sur les Navires, aussi y agissent ils
ardamment pour charmer leurs ennuys: J'avois tout sujet de me contenter
du sieur du Pont nostre Vice-admiral, & des officiers de son bord, quoy
qu'en partie de contraire Religion, pour ce que ne faisoit aucun mal à
personne, aucun ne nous vouloit de desplaisir, & s'abstenoient mesme à
nostre considération, de beaucoup de vains discours ordinaires à gens de
marine.
A l'issue des repas si autre chose ne les occupoit, ses questions
roulloient sur le tapis, ou plustost sur le tillac, car les tapis n'ont
point là de lieu, & falloit excuser le tout, car la paix n'en a jamais
esté interrompue, ny nos discours alterez, & pour ce qu'en matière
d'entretien il se faut rendre capable de tout, ou fausser compagnie, &
de demeurer muet il ne seroit pas tousjours possible, pour ce que
l'homme est d'une telle nature, que s'il n'a sa consolation en Dieu, il
la cherche aux créatures.
Le sieur du Pont comme Chef, fut le premier qui nous interrogea, car
comme il estoit d'un naturel complaisant & jovial, il avoit tousjours le
petit mot en bouche pour rire. D'où vient le proverbe qui dit:
l'Affrique n'apporte elle rien de nouveau.
Je ne luy respondit autre chose sinon avoir leu que cela procedoit de ce
que pour le grand deffaut d'eau qu'il y a, à cause des chaleurs
excessives, les animaux y meurent de soif, de maniere que toutes sortes
de bestes courans pour boire se meslent ensemble, & de là nouveaux
animaux s'engendrent.
Qui a esté le premier inventeur des couriers, dit un autre. Resp. Pirrhe
Roy des Epirotes, car comme il eut trois armées en diverses parties du
monde, & qu'il demeurast assiduement en la cité de Tarente, sçavoit les
nouvelles de Rome en un jour, celles de France en deux, celles
d'Allemagne en trois, & celles d'Asie en cinq.
D'où est venue la coustume de donner les estrenes, à sçavoir le don
qu'on presente au commencement de l'année. Resp. Elle est venue des
anciens Romains: car les Chevaliers souloient par chacun an au premier
jour de Janvier offrir au Capitole les estrennes à Cesar Auguste, qu'oy
qu'il fut absent, laquelle façon de faire est depuis venue jusques à
nous.
Mais dit le Cuisinier qui a esté l'inventeur des masques, & momeries,
lesquels mesmes sont en usage chez les Hurons ainsi que m'aviez appris.
Resp. Je ne vous en puis dire autre chose, sinon avoir leu que les
Corybantes prestres de la Deesse Cybele en avoient esté les inventeurs,
& s'embarbouilloient le visage avec du noir, d'où est venu ce mot
maschurée, qu'on dit en Italien mascarati.
Un parpaillot d'un humeur assez discourtoise, & qui voulut donner son
mot, nous demanda d'où venoit la coustume que nous autres Catholiques
faisions le signe de la Croix en baillant, & donnions le salut de paix à
ceux qui esternuoient.
Resp. L'an de nostre salut 619, en Italie, courut une sorte de maladie
qu'en esternuant on mouroit soudain quelquefois. Ce qui donna des lors
entrée à la coustume que quand on voyoit quelqu'un commencer à
esternuer, on luy disoit, Dieu vous ayde. Le bailler estoit
semblablement occasion de mort soudaine, pour remedier à quoy en
baillant on commença en l'Eglise Romaine à faire le signe de la Croix
sur la bouche; & delors, comme on dit, tel inconvenient cessa.
Monsieur Goua. Qui est celuy qu'on doit estimer sage. Resp. Celuy qui
mesprise les biens & honneurs de ce monde, pour servir à Jesus-Christ.
Un bon Charpentier bien devot: comment peut-on parvenir à cette union de
l'ame avec Dieu. Responce. En pratiquant ces quatre mots: Moy, Toy,
Esclave, Roy. En l'Oraison s'imaginer estre seul au monde avec Dieu. Se
faire esclave & valet de tout le monde pour l'amour de Dieu, Estre Roy &
dompteur de ses passions & propres affections pour l'amour du mesme
Dieu.
Combien de coeurs faut-il avoir pour acquerir la perfection. Resp.
Trois. Un coeur de fils envers Dieu, un coeur de mere envers son
prochain & un coeur de juge envers soy-mesme.
Quelle est la pensée la plus profitable à salut. Resp. Croire que tous
les autres sont dignes du Paradis, & nous seuls dignes de l'Enfer, c'est
à dire juger bien d'un chacun, & ne juger mal que de soy mesme.
Un certain. Quel est l'estat le plus noble, le plus parfait, & le plus
asseuré à salut qui soit au monde.
Responce. Le Religieux & solitaire.
Monsieur Joubert: par quel raison.
Resp. Par la mesme que Jesus-Christ a dit, si tu veux estre parfait; va
& vend tous tes biens, & les donne aux pauvres, & me fuit. Saint Laurent
Justinian disoit que Dieu avoit caché la grace de la Religion aux
hommes, par ce que si tous la cognoissoient, tous voudroient estre
Religieux. J'aymerois mieux une grace en la Religion, que douze au
monde, disoit le B. Frère Gille, car ma grace peut estre facilement
conservée, & augmentée en la Religion par le bon exemple de mes Freres,
& mes douze au monde facilement perdues par les divers objets, & mauvais
exemples qui s'y donnent. Nous donnons l'arbre & le fruict à Dieu, & les
mondains que le seul fruict.
Un jeune homme un peu libertin nous demanda par quel reigle quelqu'uns
tenoient qu'il y va plus de femmes en Paradis que d'hommes, veu la
fragilité de leur sexe, & un si grand nombre qui s'adonnent au mal; Mon
sentiment fut que la femme estoit plus portée à la pieté que l'homme, &
moins fragile, puis qu'elle s'adonnoit moins au mal, & que s'il y en a
un grand nombre de mauvaises, il y a un bien plus grand nombre d'hommes
vicieux.
Le sieur de la Vigne. Pourquoy dit l'escriture, que mieux vaut
l'iniquité de l'homme, que la femme bien faisante. Resp. Pour ce qu'il y
a plus de danger de tomber en peché en communiquant trop familieremnt
avec une belle femme qu'en frequentant un homme vicieux.
Le Pilotte. Pourquoy les Turcs gens Infidelles croyent ils les femmes
bannies du Paradis Resp. Pour ce qu'elles ne sont point circoncises.
Disans que personne n'entre dans le Paradis qui ne soit circoncis. Or
les femmes ne sont point circoncises entr'eux, & par consequent il n'y a
point de Paradis pour elles. Il n'en est pas de mesme des femmes des
Perses, lesquels ont trouvé l'invention de les circoncire, & leur faire
esperer un Paradis Mahometique.
Un petit parpaillot changeant de discours dit, que c'estoit grand pitié
de voir le Ecclesiastiques seculiers estre si peu portez à la pieté & à
faire du bien aux pauvres, et que parmy les personnes mariées, on y
voyoit plus de charité.
Responce. Vous avez raison Monsieur, mais encores s'en trouve il un
grand nombre fort gens de bien, & qui abhorrent l'avarice, & s'adonnent
à la vertu, avec une humilité qui me fait honte à moy mesme, je ne dis
pas seulement des simples Prestres, mais des Cardinaux, Evesques, Curez,
Docteurs, & Chanoines, que je n'oze icy nommer, dont je prie Dieu me
faire la grâce d'egaler un jour leur vertu.
J'ay veu, dit un Catholique, beaucoup de Temples des Huguenots, tant en
France, qu'aux pays estrangers, mais ils sont tous bastis de neuf. Resp.
Une Religion nouvelle ne peut avoir de Temples vieux, & ce fut la raison
pour laquelle le villageois ne voulut point escouter le Ministre
Huguenot disant qu'il n'y avoit pas encor de lierre aux murailles de son
Eglise, & que les nostres estoient toutes chenues de vieillesse.
Ah dit un parpaillot, nous sommes venus de nouveau pour vous reformer
vous avez raison dit un Mattelot, car vous mariez les Prestres, vous
avez retranché les Caresmes, abbatez les Autels, & faites les Demons
converties pauvres Catholiques, quels miracles avez vous jamais faits.
Or dit un autre laissons là les disputes de Religion, qui bien fera bien
touverra, car nous sommes asseurez que le Paradis n'est que pour les
gens de bien Mais qu'ont fait ces deux jeunes Genrilhommes qui sont là à
la chaisne. R. Ils s'estoient voulu battre, dit le Contre-Maistre, &
pour les mettre d'accord on les a tous deux mis à la quesne, dit il en
son Normand.
D'où vient dit un certain, que nous autres François changeons si souvent
de mode en nos habits; & que les Nations estrangeres sont si constantes
en leur façon de s'habiller qu'on n'y voit jamais de changement. Resp.
C'est qu'ils ont l'esprit plus solide que nous, ou qu'ils ont moins de
curiosité. Nous le voyons mesme aux personnes sages d'entre nous
lesquels se tiennent tousjours à la modestie, & n'outrepassent jamais la
bienseance deue à leur condition.
Le Chirurgien qui jusques alors avoit gardé le silence, dit qu'il
s'estonnoit fort que nous razions nos barbes, estant l'ornement de
l'homme.
Resp. Nostre vie doit estre conforme à celle de nostre Pere, & si un si
grand Sainct s'est conformé aux anciens, & observé l'ordonnance de
l'Eglise qui enjoint à tous les Ecclesiastiques de razer leur barbe, il
ne faut point d'autre raison pour nous faire mespriser cette
superfluité.
Ouy dit un gros Mattelot, & s'est il conformé aux anciens avec son
bonnet pointu, comme nous voyons porter à quelques Religieux de vostre
ordre. Resp. La consequence n'en est pas bonne, car s'il y en a qui
ayent trouvé bon de le porter de la sorte, n'est pas à dire que S.
François l'ait porté pointu, s'est une liberté qu'ils se font donnée,
aussi n'estoit il point rond, ains de forme quarrée à peu prés comme
celuy que nous portons.
Garçon, dit Monsieur du Pont au Mattelot, il n'importe pas qu'un capuse
soit rond, quarré, ou pointu, mais que le Religieux observe bien sa
regle & pour moy j'ay quelquefois leu les Chroniques de S. François, &
ay tousjours aymé les Religieux de son Ordre, mais à dire vray,
l'obeissance qu'on dit autrement les Cordeliers, a donné un grand nombre
de Saincts à l'Eglise, & y a encores parmy eux de grands serviteurs de
Dieu, que le monde ne cognoist point, lesquels s'y perfectionnent en
bien faisant, & non point en regardant à la vie de quelques libertins,
desquels le Collège de Jesus Christ n'a pas esté exempt, ny l'Ordre
pendant le vivant mesme de S. François.
Mais à quel propos tant de sortes de Religieux répliqua le Mattelot.
Resp. Le lustre d'un Roy, & la grandeur d'un Prince gist en la bonne
conduite, & se fait voir en la multitude, & diversité de ses serviteurs,
comme la beauté de l'Eglise en ses ceremonies, & au grand nombre, &
union de ses Religieux & Ecclesiastiques.
Vostre raison est très bonne, dit lors un passager, mais vous estes
beaucoup qui vous dites de sainct François, & si on ne sçait à qui
attribuer la Regle. Il y a des Tertiaires qui se veulent dire de
l'Ordre, & passent mesme souvent pour Recollects, & Capucins, ainsi que
j'ay veu en quelques lieux, & cependant je cognois plusieurs de leurs
Convents qui possedent de bonnes rentes, ont des colombiers, & glapiers,
& reçoivent argent & pecune, & vous dites que cela ne vous est pas
permis, ils sont donc transgresseurs de vostre Règle, & manquent à cette
union.
Response. Ils ne sont point transgresseurs de nostre Règle, car ils ne
l'ont jamais professée ny observée, ains une troisiesme, qui avoit esté
faicte pour les personnes seliers seulement, laquelle n'a rien de commun
avec la nostre, qui est celle mesme que sainct François a observée
durant sa vie.
Ils auroient donc grand tort s'ils se disoient Capucins, ou Recollects,
par cela seroit vous scandalizer, & faire passer pour Religieux qui
faites profession d'une Reigle & ne l'observez point.
Response. Cela est bien véritable Monsieur, mais pour couper broche à
tous ces discours, & vous faire une fois sçavant pour toutes. Je vay
vous distinguer les Ordres de sainct François, & puis nous parlerons
d'autres choses, ou bien nous prierons Dieu, car desja la chandelle est
à l'habitacle.
Je seray fort ayse d'apprendre ces distinctions, dit Monsieur du Pont, &
est mesme necessaire que chacun les sçache pour beaucoup de raisons,
poursuivez donc vostre discours.
Il faut que vous sçachiez, Messieurs, que sainct François nostre Chef &
Patriarche, establit trois Ordres, le premier qu'il nomme des Frères
Mineurs, est aujourd'huy divisé en trois corps d'Observantins dits
Cordeliers, Recollects & Capucins, qui sont tous trois les vrays Freres
Mineurs & Observateurs d'une mesme Règle & Profession.
Le second de pauvres Dames, ou filles de saincte Claire. Le troisiesme
qui estoit quasi à la mode des Confrairies d'aujourd'huy est des
penitens de l'un, & l'autre sexe, d'hommes, & de femmes vivans en leur
propres maisons.
Les seuls Freres Mineurs sont obligez par leur Regle de vivre des seuls
aumosnes offertes, ou mandées, & ne doivent recevoir argent, rentes n'y
revenus, sans licence expresse du sainct siege, auquel ont eu recours
les Frères Mineurs conventuels, qui par ce moyen vivent en conscience
possedans du revenu.
Les filles de saincte Claire doivent estre pauvres & mendiantes, sinon
celles qui sont privilegiées, non qu'elles mesmes puissent sortit de
leur Monastere pour mandier leur vie, car ce n'est pas le propre de
filles, mais on leur ordonne des Tertiaires ou Frères au chappeau, qui
ont soin d'elles en cest office.
Pour les Penitens du troisiesme Ordre de l'un & l'autre sexe, mariez, &
non mariez vivans en leurs propres maisons, ils n'ont autre loix que
celle des Chrestiens, & d'observer une Reigle fort facile, que sainct
François leur a laissée pour contenter leur devotion, & non pour en
faire aucun corps de Religion, comme il est très probable en ce que plus
de deux cens cinquante ans après la mort de ce sainct Pere, il n'y en a
point eu d'estably, & n'estoit pas necessaire de faire outre l'intention
au Sainct, & apporter trouble en son Ordre, par cette multiplication de
Religion, desja trop grande aujourd'huy en l'Eglise.
L'Ordre des Peres Tertiaires que l'on appelle à Paris Picpuces, ou
Capucins de Picpuces est le mesme que S. François établit pour les
seculiers de l'un & l'autre sexe, que le R. P. Vincent premier fondateur
de cette Congregation a accommodé à son usage, & à celuy de ses Freres,
avec le pied nud, & un habit non bleu, ou perse, avec une couroye de
cuir pour ceinture, comme j'ay veu en quelques Tertiaires, mais tel
qu'il ne differe presque en rien du nostre, qu'à leur long manteau, à
leur grande barbe, & à deux grandes moizettes ou pièces de drap
attachées à leur capuce qui leur descedent jusque à la ceinture & à la
couleur du drap, lequel ils portent de laine obscure, comme les Minimes,
& non ourdy de blanc, & tissu de noir, comme les Freres Mineurs, ce qui
n'empeche pas qu'ils ne passent souvent pour Recollects ou capucins,
quoy qu'ils ne le soient point, & nous soient bien differents en Règle &
maniere de vie, comme ayans argent, rentes & revenus, & nous chose qui
soit que pauvreté, à laquelle nostre S. Patriarche nous a reduit par sa
Règle, ce que je dis, non pour les blasmer, car je ne touche pas à leur
vertu, mais pour ce qu'il est necessaire que soyez esclaircy, &
destromper ceux qui s'estoient laissé persuader qu'ils estoient Freres
Mineurs, Recollects, ou Capucins, & ne le sont point ains Tertiaires ou
Tiercelins, c'est à dire du troisiesme Ordre estably par S. François,
pour les seculiers, mariez ou non mariez, vivans dans leur propres
maisons.
Or dit le Maistre du Navire, fort honneste homme, à sa pretendue
Religion prés, car luy mesme s'offrit de me monstrer la Sphère: vous
vous dites d'un mesme Ordre & profession, les Cordeliers, les Capucins,
& vous, qui sont les premiers, & plus anciens de vous trois, car pour
les Tertiaires ou Picpuces, leur fondateur est encor vivant.
Estant ainsi pressé & honnestement obligé, je fus contraint de rappeller
ma memoire, songer à ce que j'avois autrefois leu, & puis je leur parlay
de la sorte.
Messieurs, Les Pères Recollects ont eu leur commencement des l'an 1486,
deux cens septante sept ans après l'institution de la Règle qui commença
en l'an mille deux cens neuf, & septante & un an après la reformation
des Pères de l'Observance, dits Cordeliers, qui ne prennent leur origine
de plus haut que du Concile de Constance, tenu l'an mille quatre cens
quinze, duquel ils receurent leur confirmation par les peres assemblez
(le Siège Apostolique vaquant) bien qu'il ayt eu son commencement l'an
mille trois cens octante, par le vénérable. Frere Paul de Trinci Lay qui
en est le fondateur, Dieu ayant voulu establir cette saincte Reforme sur
le baze, & fondement de l'humilité, de laquelle ce serviteur de Dieu
estoit particulierement doué, bien qu'il eut esté tres-noble au monde.
Les Pères Capucins qui sont venus du depuis ont commencé leur
Reformation l'an mille cinq cens vingt cinq, laquelle ne prend
neantmoins son origine que l'an mille cinq cens vingt huict, le
treiziesme de Juillet, que le Pape approuva cette Religion trente neuf
ans après les Peres Recollects.
Le fondateur ou celuy qui a donné commencement à la Reformation des
Peres Recollects, a esté le vénérable Frere Jean de la Puella Ferrara,
personnage tres-insigne en saincteté & merite. Il prit naissance dans
l'Espagne des Ducs de Beiar, il estoit propre nepveu du Roy Catholique
Dom Ferdinand V. & possedoit la Comté de Benalcazar, & ensemble de
grands biens.
Estant touché d'une inspiration divine il quitta les grandeurs de la
terre, & rompit tout à faict avec le monde, pour se consacrer
entierement au service de nostre Dieu, sous les enseignes du Seraphique
sainct François, & depuis il obtint du Pape Innocent VII, par
l'entremise d'Elizabeth Reyne d'Espagne, licence de bastir quelques
Monasteres de Recollection, pour y garder estroittement la Règle de
sainct François, avec ceux seroient portez de la mesme volonté que luy.
Ce qui arriva l'an de grâce mille quatre cens octante neuf.
Il fut le premier qui porta le tiltre de Custode, & exerça cette charge
depuis l'an mille quatre cens nonante, jusques à l'an 1495 qu'il deceda.
Le fondateur ou celuy qui a donné commencement à la Reformation des PP.
Capucins a esté le Vénérable Frère Mathieu Basci, personnage très
insigne en saincteté & merite natif du Chasteau de Basci, situé aux
confins de Monfestre en Italie, lequel prit habit de Religion en un
Monastere appellé sainct Sixte des Peres de l'observance, puis les
quitta & donna commencement à la Reformation des Pères Capucins l'an
1525.
Et ayant attiré quelque compagnons comme le Venerable Frere Louys &
quelque autres, ils obtindrent du Pape Clément VII par l'entremise de la
Duchesse d'Urbin la confirmation de leur Ordre par une Bulle dattée du 1
Juillet l'an 1528 les soumettant neantmoins tousjours aux Freres Mineurs
Conventins en la confirmation de leur Prelat, comme nous le sommes au
General de tout l'Ordre S. François.
Or les Annales de leur Ordre nous asseurent que ce P. Louys qui avoit
souvent infinis travaux, pour establir & amplifier cette sainte
Reformation par un secret jugement de Dieu il quitta tout, & s'alla
faire Hermite. Et le Pere Mathieu ne mourut point dans l'Ordre, ains
s'en retourna quelque années devant son trespas à Venize, entre les
Pères de l'Observance où il mourut dans la maison du Curé de S. Moyse le
5 Aoust, aprés avoir receu ses derniers Sacremens des Pères de
l'Observance & fut enterré dans le Convent des Observantins de Venize,
appellé la Vigne.
Voyla en general le commencement de ces saincts Ordres, desquels Dieu a
pris un soin très-particulier, & ne faut point s'estonner si le Pere
Louys aprés avoir bien peiné pour restablissement des PP. Capucins,
s'est faict Hermite, il faut croire que ça esté par inspiration divine,
& pour avoir un peu de repos aprés le travail, cela s'est veu en
plusieurs autres bons Religieux, ausquels la solitude favorise la
perfection & la vertu de ceux qui ont vieilly en la Religion comme il
est dit en la vie des Peres.
Le bon Frere Mathieu qui a esté le premier commençant, a esté auffi le
premier qui retournant vivre au sein de la mere, d'où il avoit tiré les
enfans qui ont suivy la première pointe, on ne peut en cela qu'admirer
les jugemens de Dieu. Le Bon Frere Nicolas, tres-sainct personnage, qui
mourut il y a quelque années en Espagne avoit esté premierement
Cordelier, puis Recollect, se fit aprés Capucin, & retourna mourir
Recollect, & luy ayant esté demandé la raison de tous ces changemens il
respondit. Je ne puis faire autre chose que la volonté de Dieu, les
Cordeliers & Observantins sont Saincts, les Recollects sont Saincts, les
Capucins sont Saincts, & pour moy, je croy avec luy, & vous donne advis
que j'apperçois la terre que l'on appelle de la Heve & que bien tost
nous arriverons à Dieppe moyennant la grace de nostre Seigneur, comme
nous fismes fort heureusement le mesme jour, & de là de nostre pied à
nostre Convent de Paris, où nous rendimes nos actions de graces au tout
puissant & receumes la charité de nos Freres, autant consolez de nostre
retour que marris de ne nous pouvoir allez tesmoigner les effects de
leur bienveillance, laquelle je prie Dieu recompenser dans le Ciel,
Amen.
_Fin du troisiesme Livre._
HISTOIRE
DU CANADA,
ET
VOYAGES DES PERES
Recollects en la
nouvelle France.
en Canada.