Nous avons cy devant fait mention de plusieurs cheutes d'eau, & de
quantité de sauts très-dangereux, mais en comparaison de tous ceux-là,
celuy de la chaudiere, que nous trouvames demie heure de chemin après
celuy de la montagne est le plus admirable, & le plus perilleux de tous:
Car, outre le grand bruit que cause sa cheute de plus de sept ou huict
brasses de haut entre des rochers, qui se fait entendre de plus de deux
lieuës loin, il est large d'un grand quart de lieuë, traversé de
quantité de petites Isles, qui ne sont que rochers aspres & difficiles,
couverts en partie de meschants petits bois, le tout entrecoupé de
concavitez & precipices, que ces bouillons & cheutes ont fait à
succession temps, & particulierement à un certain endroict où l'eau
tombe de telle impetuosité sur un rocher au milieu de la riviere, qu'il
s'y est cavé un large & profond bassin; si bien que l'eau courant là
dedans circulairement y faict de tres-violans & puissans bouillons, qui
envoyent en l'air de telles fumées du poudrin de l'eau, qu'elles
obscurcissent par tout l'air où elles passent.
Il y a encore un autre semblable bassin, ou chaudiere plus à l'autre
bord de la riviere, presque aussi large, impetueux & furieux que le
premier, & de mesme, rend ses eauës en des grands précipices, & cheutes
de plusieurs toises de haut. Les Montagnais, & Canadiens, à raison de
ces deux grandes concavitez qui bouillonnent, & rendent ces grandes
fumées, ont donné à ce saut le nom Asticou, & les Hurons, Anoö, qui veut
dire chaudière en l'une, & en l'autre langue.
Or commme je m'amusois à contempler toutes ces cheutes & precipices
pendant, que mes Sauvages deschargeoient le canot, & portoient les
pacquets au delà du saut, je me prins garde que ces rochers, où je
marchois sembloient tous couverts de petits limas de pierre, & n'en peux
donner autre raison, sinon que c'est, ou de la nature de la pierre
mesme, ou que le poudrin de l'eau qui donne jusques là dessus, peut
avoir causé tous ces effects, ou comme il y a quelque apparence, qu'une
quantité de limas estans venus là mourir, (comme cette infinie multitude
de papillons que je vis noyez dans la riviere) se soient convertis en
pierre, par le continuel arrousement de la fraicheur, ou froideur de ce
poudrin, & ce qui m'en donne quelque croyance est d'avoir veu & manié
autrefois des poires, & un morceau de pain convertis en pierre ce qui ne
se peut neantmoins qu'avec une grande longueur de temps, & en des lieux
particulieres & fraiz, comme sont les quarrieres, où les poires, & le
pain avoient esté metamorphosez, au rapport du Matematicien du Roy, qui
me les fit voir environ l'an 1604.
Ce fut aussi en ces contrées où je trouvay des plantes de lys incarnats,
ils n'avoient que deux fleurs au coupeau de chacune tige, mais elles
estoient ravissantes, de plus curieux que moy en eussent apporté en
France, mais je me contentay de louer Dieu en les admirans, & de les
laisser pour l'amour du mesme Dieu.
Mes Sauvages arrivans à ce saut, me firent point les ceremonies
ordinaires, ou, pour avoir trop de haste, ou à raison que je les avois
reprist de semblables superstitions, lesquelles sont telles, selon que
nous l'avons appris du sieur de Champlain. Apres que les Hurons, &
Sauvages ont porté tous leurs pacquets, & les canots au bas du saut, ils
s'assemblent en un lieu, où un d'entr'eux avec un plat de bois, va faire
la queste, & chacun d'eux met dans ce plat un morceau de petun. La
queste faite, le plat est mis au milieu de la troupe, & tous dancent à
l'entour en chantans à leur mode; puis un des Capitaines fait une
harangue, remonstrant que des long-temps ils ont accoustumé de faire une
telle offrande, & que par ce moyen ils sont garantis de leurs ennemis,
qui les attendent souvent au passage, & qu'autrement il leur arriveroit
du desplaisir.
Cela fait je harangueur prend le plat, & va jetter le petun au milieu de
la chaudière, du dessus les rochers, puis tous d'une voix, font un grand
cry & acclamation, en finissant la ceremonie.
A une petite lieue de là, nous passames à main droite devant un autre
saut, ou cheute d'eau admirable, d'une riviere qui vient du costé du Su,
laquelle, tombe d'une telle impetuosité de 20 ou 25 brasses de haut dans
la riviere où nous estions, qu'elle fait deux arcades, qui ont de
largeur prés de deux ou trois cens pas. Les jeunes hommes Sauvages se
donnent quelquefois le plaisir de passer avec leurs canots par dessous
la plus large, & ne se mouillent que du poudrin de l'eau, mais je vous
asseure qu'ils font en cela un acte de grand folie & temerité, pour le
danger qu'il y a assez eminent: & puis à quel propos s'exposer sans
profit dans un sujet qui leur peut causer un juste repentir, & attirer
sur eux la risée & moquerie de tous les autres.
Autrefois les Hiroquois venoient jusques là surprendre nos Hurons,
allans à la traite, mais à present ils ont comme, desisté d'y plus
aller, jusques en l'an 1632 qu'ils firent des courses jusques à Kebec,
pensans surprendre de nos François, & Montagnais au despourveu, &
l'année suivante le second jour de Juin, furent aux trois rivieres, où
ils tuerent deux François à coups de haches, & en blesserent cinq autres
à coups de fleches dont l'un mourut bientost aprés. Ils eurent bien la
hardiesse d'aborder encore la chalouppe avec leurs canots, & sans qu'un
François les coucha en joue avec son harquebuze, où il ny avoit ny
balle, ny poudre, il est croyable que pas un n'en fut eschappé, & qu'ils
se fussent rendus maistres de la chalouppe, & de tout l'equipage des
François.
Le sieur Goua qui commandoit à la barque à demye lieue de là, ayant ouy
les cris du combat, despescha aussi-tost une chalouppe au secours, & luy
mesme suivit aprés avec sa barque, mais trop tard, car quand ils
arriverent là, les Hiroquois avoient desja fait leur coup, & faisoient
leur retraite, dedans les bois, où aucun François n'eust ozé les suivre
pour aucun commandement de leur Chef, s'excusant sur le danger trop
eminent, & par ainsi ces Hiroquois nous ayans bravé & battus jusques
dans nos terres, s'en retournerent glorieux avec les testes des
meurtris.
On peut admirer en cecy la hardiesse de ces Sauvages, d'avoir ozé, sans
crainte des espées ny des mousquets, traverser tant de pays, & de
forests, & attaquer de nos François és contrées de l'habitation, sans
que jamais on en aye pû tirer de revanche, & puis il y en a qui veulent
dire qu'ayans leur harquebuze chargée, ils tiendraient teste à dix
Sauvages, ce seroit bien assez à deux bien deliberez, car ils sont
prompts de l'oeil & du pied pour s'esquiver, & grandement adroits de
l'arc pour vous tirer, & puis gard les surprises.
Mes Hurons à tout evenement se tindrent tousjours sur leur garde, peur
de surprise, & s'allerent cabaner hors du danger, & comme nous
souffrimes les grandes ardeurs du Soleil pendant le jour, il nous fallut
de mesme endurer les orages, les grands bruits du tonnere, & les pluyes
continuelles pendant la nuict, jusques au lendemain matin qu'elle nous
perça jusques aux os.
Qui fut alors bien empesché de sa contenance ce fut moy, car je ne
sçavois mesme comment me gouverner dans nostre habit trempé, qui
m'estoit fort lourd, & froid sur les espaules où il fut deux jours à
seicher, dont je m'estonne que je n'en tombé malade, mais Dieu tres-bon
me fortifioit tousjours au plus fort de mes peines & labeurs.
Un surcroy d'affliction nous arriva dans nos incommoditez de deux
Algoumequins, lesquels nous estans venus voir aprés la pluye passée,
nous firent croire du moins à mes gens, que la flotte Françoise estoit
perie en mer, & que c'estoit perdre temps de vouloir passer outre, mes
Hurons furent vivement touchez de cette mauvaise nouvelle & moy d'abord
avec eux, mais ayant un peu ruminé à par moy & consideré ce qui en
pouvoit estre, je me doutay incontinant de la malice des Algoumequins,
qui avoient controuvé ce mensonge pour nous faire rebrousser chemin & en
suitte persuader à tous nos Hurons de n'aller point à la traicte, pour
en avoir eux mesmes tout le profit, ce que je fis sçavoir à mes gens qui
reprirent courage, & continuerent leur voyage, avec esperance de bon
succés.
De là nous allames cabaner à la petite Nation que nos Hurons appellent
Quieunontateronons, ou nous eumes à peine pris terre, & dressé nostre
cabane, que les députez du village nous vindrent visiter, & supplierent
nos gens d'essuyer les larmes de 15 ou 20 pauvres femmes vefves, qui
avoient perdu leur marys l'Hyver passé; les uns par la faim, & les
autres de diverses maladies.
Voyant mes hommes un peu trop retenus à faire plaisir à ces estrangers,
je les priay de ne les point esconduire & que tout ne consistoit qu'à
quelque petit present qu'il falloit faire à ces pauvres vefves, comme il
se pratiquoit mesme entr'eux pour semblables occasions. Ils en firent en
effect leur petit devoir & leur donnerent une quantité de bled d'Inde, &
de farine qui les resjouyt fort & en sus moy mesme bien ayse, tant elles
me faisoient compassion & puis c'est une Nation si honneste, douce &
accommodante d'humeur, que je m'en trouvay fort edifié, & satisfaict.
Ce fut icy où je trouvay dans les bois, à un petit quart de lieuë du
village, ce pauvre Sauvage malade, enfermé dans une cabane ronde, couché
de son long auprès d'un petit feu, duquel j'ay faict mention cy-devant
au chapitre des malades.
Me promenant par le village de cabane en cabane pour mon divertissement,
un jeune garçon me fit present d'un petit rat musqué, pour lequel je luy
donnay en eschange un autre petit present duquel il fist autant d'estat,
que moy de ce petit animal.
Le Truchement Bruslé, qui s'estoit là venu cabaner avec nous, traicta un
chien, duquel nous fismes festin le lendemain matin en compagnie de
quelque François, puis nous partimes encores dans de nouveaux, doutes de
la perte des Navires de France, que les Algoumequins nous asseuroient
indubitable, comme en effet il y avoit pour lors, quelque apparence, en
ce qu'ils tardoient à venir beaucoup plus qu'à l'ordinaire, je tenois
neantmoins tousjours bonne mine à mes gens & les asseurois; du contraire
peur qu'ils s'en retournassent, comme ils en faisoient souvent le
semblant.
Passans au saut S. Louys, long d'une bonne lieue & tres-furieux en
plusieurs endroits, mes Sauvages ne voulurent pas tousjours tenir la
terre, comme on a accoustumé, mais aux endroits moins dangereux, ils
remettoient leur canot dans l'eau, où nostre Seigneur me preserva d'un
precipice & cheute d'eau, où je m'en allois tomber infailliblement: car
comme mes Sauvages en des eaux basses conduisoient le canot à la main,
estant moy seul dedans, pour ce que je ne les pouvois suivre dans les
eaux à cause de mon habit, ny par terre où les rives estoient trop
hautes & embarassées de bois & de rochers, la violence du courant leur
ayant faict echapper des mains, je me jettay fort à propos (aydé de
Dieu), sur un petit rocher en passant, puis en mesme temps le canot
tomba par une cheute d'eau dans un precipice, parmy les bouillons & les
rochers d'où ils le retirerent fort blessé avec la longue corde que
(prevoyans le danger) ils y avoient attachée, & après ils le
racommoderent avec des pièces d'escorces qu'ils cherchèrent dans le bois
& me vindrent requerir sur mon rocher.
Depuis nous souffrimes encores plusieurs petites disgraces & des coups
d'eau dans nostre canot, avec des grandes, hautes & perilleuses
elevations, qui faisoient dancer, hausser & baisser nostre vaisseau
d'une merveilleuse façon, pendant que je m'y tenois couché & racourcy,
pour ne point empecher mes Sauvages de bien gouverner, & voir de quel
bord ils devoient prendre.
De là nous allames cabaner assez incommodement dans une sapiniere au
pied dudit saut, d'où nous partimes le lendemain matin, encore tout
mouillez & cotinuames nostre chemin entre deux Isles, par le lac dans
lequel se descharge ledit saut, & de ce lac par la riviere des prairies
autrement des Algoumequins, d'où il y a jusqu'au lac des Bisserinys,
plus de 80 saut à passer tant grands que petits, dont les uns sont
tres-dangereux principalement à descendre, car à monter cela ne se peut
sinon à bien peu par le moyen d'une corde, attachée au canot.
Nous avions esté fort mal couchez la nuict passée, mais nous ne fumes
pas mieux la suivante, car il nous la fallut passer à deux lieuës du Cap
de victoire, sous un arbre bien peu à couverts des pluyes, qui durerent
jusques au lendemain matin, que nous nous rendimes audit Cap, où des-ja
estoit arrivé depuis deux jours le truchement Bruslé, avec deux ou trois
canots Hurons, duquel j'appris la deffence que les Montagnais &
Algoumequins leur avoient faites de passer outre, voulans à toute force
qu'ils attendissent là avec eux, les barques de la traicte, & qu'ayans
pensé leur resister ils s'estoient mis en hazard d'estre tous assommez,
particulierement luy Truchement Bruslé, qui en avoit esté pour son sac à
petun, & craignoit encore un autre plus mauvais party, s'y on n'y
apportoit quelque remede.
Je trouvay ce procédé fort mauvais & en fis quelque reproches à ces
mutins qui me dirent pour excuses que si personne ne descendoit, les
barques seroient contrainctes de les venir trouver là, sans avoir la
peine de trainer leurs femmes & leurs enfans jusques à Kebec où il n'y
avoit dequoy disner pour eux. Je leur dis que j'y avois necessairement
affaire, & que je desirois d'y descendre & que pour eux qu'ils en
fissent comme ils voudroient, cette resolution ne les contenta pas
beaucoup, neantmoins ils ne voulurent pas me violenter comme ils avoient
faict le Truchement, mais ils trouverent une autre invention plus
favorable pour intimider nos Hurons & tirer d'eux quelque petit present.
Ils firent donc semer un faux bruit qu'ils venoient de recevoir vingt
colliers de pourceleines des Ignierhonons (ennemis mortels des Hurons) &
à la charge de les envoyer advertir à l'instant de l'arrivée desdits
Hurons, pour les venir tous mettre à mort, & qu'en bref ils seroient
icy.
Nos gens vainement espouventez de cette mauvaise nouvelle, tindrent
conseil là dessus, un peu à l'écart dans le bois où je fus appellé avec
le Truchement qui estoit d'aussi légère croyance qu'eux, & pour
conclusion ils se cottizerent tous, qui de rets, qui de petun, bled,
farine Se autres choses, qu'ils donnerent aux Capitaines des Montagnais
& Algoumequins, pour estre protegez contre leurs ennemis. Il n'y eut que
mes Sauvages qui ne donnerenr rien, car m'ayant demandé d'y contribuer,
je leur dis que je ne fournissois rien pour authoriser un mensonge, &
qu'asseurement les Canadiens avoient inventé cette fourbe pour avoir
part à leur commoditez & les empescher de descendre, comme il estoit
vrays.
Mais puis que nous sommes à parler des presens des Sauvages, avant que
passer outre, nous en dirons les particularitez, & d'où ils tirent
principalement ceux qu'ils font en commun, afin qu'un chacun sçache
qu'ils ne sont pas tout à fait denuez de police.
En toutes les villes, bourgs & villages de nos Hurons, ils font un
certain amas de colliers de pourceleine, rassades, haches, cousteaux, &
generalement de tout ce qu'ils gaignent & obtiennent pour le publique,
soit à la guerre, traicté de paix, rachapt de prisonniers, peages des
Nations qui passent sur leurs terres, & par toute autre voye & maniere
d'où ils ont accousturmé tirer quelque profit.
Or est-il que toutes ces choses sont mises, & deposées entre les mains &
en la garde de l'un des Capitaines du lieu, à ce destiné, comme
Thresorier de la République: & lors qu'il est question de faire quelque
present pour le bien & salut commun de tous, ou pour s'exempter de
guerre, pour la paix, ou pour autre service qui concerne le publique,
ils assemblent le conseil auquel, après avoir deduit la necessité
urgente qui les oblige de puiser dans le thresor, & arresté le nombre &
les qualités des marchandises qui en doivent estre tirées, on advise le
Thresorier de fouiller dans les coffres de l'espargne, & d'en apporter
tout ce qui a esté ordonné, & s'il se trouve espuisé de finances, pour
lors chacun se cottise librement de ce qu'il peut, & sans violence
aucune donne de ses moyens selon sa commodité & bonne volonté; jusques à
la concurrence des choses necessaires & Ordonnées, qui ne manquent point
d'estre trouvées.
Pour suivre le dessein que j'avois de partir du Cap de victoire pour
Kebec, nonobstant la contradiction de nos Algoumequins & Montagnais, je
fis jetter nostre canot en l'eau dés le lendemain de grand matin que
tout le monde dormoit encore, & n'esveillay que le Truchement pour me
suivre, comme il fist au mesme instant, & fismes telle diligence,
favorisez du courant de l'eau, que nous fismes 24 lieues ce jour là,
nonobstant quelques heures de pluyes & cabanames au lieu qu'on dit estre
le milieu du chemin de Kebec au Cap de victoire, où nous trouvames une
barque à laquelle on nous donna la collation, puis des poix & des
prunes, pour faire chaudière entre nos Sauvages, lesquels d'ayse, me
dirent alors que j'estois un vray Capitaine, & qu'ils ne s'estoient
point trompez en la croyance qu'ils en avoient tousjours eue, veu la
reverence & le respect que me portoient tous les François, & les presens
qu'ils m'avoient faits, qui estoient ces poix & ces pruneaux, desquels
ils firent bonne expedition à l'heure du souper, ou plustost disner, car
nous n'avions encore beu ny mangé de tout le jour, tant nous avions peur
que les Canadiens nous suivissent à mauvais dessein, pour avoir passé
contre leur volonté.
Je diray que le respect que les François nous ont quelquesfois tesmoigné
en la presence des Sauvages, nous a de beaucoup servy & donné de
l'authorité envers ces barbares qui sçavent faire estat de ceux que les
François honorent lequel honneur redonne au mérite des mesmes François.
Le lendemain dés le grand matin, nous partismes de là, & en peu d'heures
trouvasmes une autre barque, qui n'avoit encore levé l'anchre faute d'un
vent favorable, & aprés y avoir salué celuy qui y commandait, avec le
reste de l'equipage & fait un peu de collation, nous passames outre en
diligence, pour pouvoir arriver à Kebec ce jour là mesme, comme nous
fismes avec la grace du bon Dieu.
Sur l'heure du midy mes Sauvages cacherent sous du sable un peu de bled
d'Inde à l'ordinaire, & firent festin de farine cuite, arrousée, de suif
d'eslan: mais j'en mangeay tres-peu pour lors, (sous l'esperance de
mieux au soir:) car comme je ressentois des-ja l'air de Kebec, ces
viandes incipides & de mauvais goust, ne me sembloient si bonnes
qu'auparavant, particulierement ce suif fondu, qui sembloit proprement à
celuy de nos chandelles fondues, lequel seroit là mangé en guyse d'huyle
ou de beure frais, & eussions esté trop heureux d'en avoir quelquefois
pour nostre pauvre potage, au païs des Hurons où aucune douceur ne nous
envisageoit sinon le contentement de l'esprit.
A une bonne lieuë ou deux de Kebec, nous passames assez proche d'un
village de Montagnais, dressé sur le bord de la riviere, dans une
sapiniere, le Capitaine duquel avec plusieurs autres de sa bande, nous
vindrent à la rencontre dans un canot, & vouloient à toute force
contraindre mes Sauvages de leur donner une partie de leur bled &
farine, comme estant deu (disoient ils) à leur Capitaine pour le passage
& entrée dans leurs terres; mais les François qui là avoient esté
envoyez exprès dans une chalouppe pour empescher ces insolences, leur
firent lascher prise, & nous donnerent liberté, tellement que mes gens
n'en furent de rien incommodez que du reste de nostre sagamité du
disner, laquelle ces Montagnais mangèrent à pleine main toute froide,
sans autre ceremonie, & la trouverent tres-bonne, comme n'en ayans pas
souvent de telles.
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_De nostre arrivée à Kebec, & du mécontentement
des Sauvages que je les devois quitter, leur
fismes festin & donnames un chat pour leur pays.
Et puis je m'embarquay pour la France._