Le lac des Skecaneronons, est un lac beau à merveille, profond & fort
poissonneux duquel les Sauvages qui habitent ses rives, tirent une bonne
partie de l'année leur principale nourriture & aliment, car les
esturgeons, Brochets, & autres diverses especes de poissons qu'il y a en
grand nombre sont tres-excellent & delicats au possible pour estre l'eau
fort claire & nette. Il est de forme sur-ovale c'est à dire un peu plus
long que large, ayant de circuit plus de 25 lieuës selon que je pu juger
à la traverse. Le petites Isles qu'il enceint, servent fort à propos de
retraicte aux Sauvages du pays, pour le temps de la pesche, ou ils ont
la commodité du bois pour faire chaudiere & de la prairie pour faire
seicherie.
Quand il fait tant soit peu de vent, les Sauvages les traversent avec
grandes apprehensions, pour ce qu'il s'enfle alors comme une petite mer,
mais ce qui est le plus admirable & dequoy je m'estonnois le plus en ce
lac, est (si je ne me trompe) qu'il se descharge par les deux extremités
opposites: car du costé des Hurons il desgorge cette grande riviere qui
se va rendre dans la mer douce, & du costé de Kebec, il se descharge par
un canal de sept ou huict toises de large, mais tellement embarrassé du
bois que les vents y ont fait tomber à succession de temps, qu'on n'y
peut passer qu'avec peine & en destournant continuellement les bois de
la main, ou des avirons.
On dit que la chasse est abondante dans le païs, mais il me semble que
sans ce lac, les Sauvages Ebiceriniens auroient de la peine à vivre, car
le poil & la plume ne se prennent pas aysement, si les neiges ne sont
hautes, pour le poil, & la saison propre pour la plume.
Le païs n'est pas beaucoup aggreable à cause des rochers & terres
sablonneuses qui se voyent en beaucoup d'endroits, & neantmoins les
habitans en font estat comme de l'Arabe heureuse, & pour ce disoient de
fort bonne grace à Jean Richer leur truchement, que c'estoit la seule
beauté de leur païs qui l'avoit attiré, dont ils inferoient de là, que
la France estoit peu de chose en comparaison, puis qu'il l'avoit quittée
& vouloit vivre avec eux.
Tout nostre petit fait estant dressé, je fus visiter le village des
Sorciers à la portée du pistolet, desquels je traictay un morceau
d'esturgeon pour un petit cousteau fermant, car ils ne firent point
estat de rassade rouge, qui est celle que toutes les autres Nations
estimoient principalement.
Le matin venu nous nageames par le canal environ un petit quart de
lieuë, puis nous primes terre, & marchames par des chemins tres-fascheux
& difficiles plus de quatre bonnes lieuës, excepté deux de nos hommes
qui pour se soulager d'une partie du chemin conduirent leur canot par un
ruisseau auquel neantmoins ils se trouverent souvent embarassés & fort
en peine, tant pour son peu d'eau, que pour le bois tombé dedans qui les
empeschoit de passer, ce qui les contraignit à la fin, de quitter ce
ruisseau, prendre le canot, & les marchandises sur leurs espaules, &
d'aller par les terres comme nous.
Je portois les avirons du canot pour ma part du bagage, avec
quelqu'autre petit pacquet, avec quoy je pensay tomber dans un profond
canal, marchant sur des boises mal asseurées: mais nostre Seigneur qui
me voyoit des-ja assez en peine m'en garentir & tombay favorablement sur
le sable sans me blesser; & puis me relevay un peu mouillé & en peine
qu'estoient devenus mes gens, car ils estoient si legers du pied que je
les perdois de veuë à tout moment à cause des bois, vallées & montagnes
& qu'il n'y avoit point de sentiers battus, mais à leur appel je me
remettois, & allois à eux, lesquels au lieu de me crier m'encourageoient
& excusoient ma lassitude qu'ils eussent bien desiré soulager, & ne me
contraignoient en rien; d'une chose estois je bien asseuré qu'ils ne
m'abandonneroient pas & me laisseroient à la mercy des ours, plustost
ils m'eussent porté sur leurs espaules que de me laisser malade, ou
miserablement mourir sur les champs, comme font les Sauvages errants
leurs parens, malades, trop vieux, ou du tout impotans.
Ce long & penible chemin fait, nous trouvames un lac, long d'une lieuë
ou environ, au bout duquel ayant porté à un petit saut, nous
rencontrames la grand riviere des Algoumequins qui descend à Kebec, sur
laquelle nous nous embarquâmes.
Depuis le païs des Hurons sortans de la mer douce jusques à l'entrée du
lac des Ebicerinys, nous avions toujours eu le courant de l'eau
contraire, mais depuis le canal du mesme lac qui se descharge par deçà,
jusques à Kebec, nous l'eumes tousjours & les ruisseaux & rivieres
favorables, tellement qu'on peut inferer de là, que la terre des
Ebicerinys est plus haute que celle des Hurons & de Kebec.
Nous ne suivimes pas tousjours en descendant, le mesme chemin que nous
prismes en montant, comme je remarquay très bien en ce que nous fusmes
un long-temps destournez par les terres & les lacs, sans tenir de
rivieres, ne sçay par qu'elle consideration, car le chemin en estoit
plus long & penible, sinon que nous evitames le saut des cousteaux que
les Sauvages nomment ainsi, à cause que les pierres dures y coupent les
pieds nuds comme cousteaux, ny par beaucoup d'autres endrois que nous
avions passé en montant.
En fin aprés avoir bien trainé, heurté & porté nostre pauvre canot, il
fallut luy donner congé car il n'en pouvoit plus, faisoit force eau, &
nous menaçoit de couler à fond si on ny remedioit promptement. Il fut
donc question d'en faire un autre pour le reste du voyage, car de
demeurer en chemin il n'y avoit point d'apparence, & d'avancer il n'y
avoit plus moyen, mes Sauvages furent donc chercher des escorces de
bouleaux dans les plus prochaines forests pour y travailler en toute
diligence, pendant que je restay seul en nostre cabane joignant deux
autres d'Algoumequins avec lesquels je m'entretins.
Ces Algoumequins avoient deux jeunes ours privez, gros comme moutons,
qui continuellement luttoient, couroient & se jouoient par ensemble,
puis c'estoit à qui auroit plustost monté un arbre qu'ils embrassoient
comme un homme & descendoient, de mesme: mais l'heure du repas venue,
ces meschans animaux ne nous donnerent aucun repos, car de leur dents &
de leurs pattes, ils nous vouloient arracher nos escuelles pour en
manger la sagamité.
Mes Sauvages rapporterent avec leurs escorces, une tortue pleine
d'oeufs, qu'ils firent cuire vive les pattes contre-mont sous les
cendres chaudes, et m'en firent manger les oeufs gros & jaunes corne le
moyeu d'un oeuf de poule, sa chair sembloit veau, mais j'eusse est fort
ayse de m'en priver, plustost que de voir ensevelir dans les brasiers
ardans cette pauvre beste en vie, qu'ils accommoderent de la sorte, peut
estre, en sacrifice, car comme j'ay dit ailleurs ils en ont quelque
espece.
Ce lieu estoit fort plaisant & aggreable, accommodé d'un tres-beau bois
de gros pins fort hauts, droits & presque d'une egale grosseur &
hauteur, sans meslange d'aucun autre bois que de pins, net & vuide de
broussailles, & halliers, de sorte qu'il sembloit estre l'oeuvre & le
travail d'un excellent jardinier.
Avant partir de là, mes Sauvages y afficherent les armoiries du bourg de
S. Joseph, autrement Quieunonascaran; car chacun bourg ou village des
Hurons a ses armoiries particulieres, qu'ils affichent sur les chemins
faisans voyages, lorsqu'ils veulent qu'on sache qu'ils ont passé celle
part, ou pour autre raison qu'ils ne m'ont point fait sçavoir.
Les armoiries de S. Joseph, furent depeintes sur un morceau d'escorce de
bouleau, de le grandeur d'une fueille de papier, où il y avoit un canot
grossièrement crayonné avec autant de traicts noirs tirez dedans; comme
ils estoient d'hommes, & pour marqué que j'estois en leur compagnie, ils
avoient grossierement dépeint un homme au dessus des traictes du milieu,
& me dirent qu'ils faisoient ce personnage ainsi haut eslevé par dessus
les autres, pour donner à entendre aux passans, qu'ils avoient un
Capitaine François avec eux (car ainsi m'appelloient ils) & au bas de
l'escorce pendoit un morceau de bois sec, d'environ demy pied de
longueur, & gros comme trois doigts, attaché d'un brin d'escorce, puis
ils pendirent cette armoirie au bout d'une perche fichée en terre, en
peu penchante sur le chemin.
Toute cette ceremonie estant achevée, nous partimes avec nostre nouveau
canot, & portames encore ce jour là mesme tout nostre équipage à 6 ou 7
sauts, mais comme nous pensasmes après descendre un courant d'eau, nous
fusmes portez si rudement contre un rocher, qu'il fist un trou dans
nostre canot, qui le pensa couler à fond, si la diligence de nos hommes
ne nous eut mis promptement à terre, où nous recousimes une piece à la
blessure.
Je ne fay point icy mention de tous les hazards & dangers que nous
courusmes en chemin, ny de tous les sauts où il nous fallut porter tous
nos pacquets par de très-longs & fascheux chemins, ny comme beaucoup de
fois nous courusmes risque de nostre vie & d'estre submergez dans des
cheutes d'eau espouvantables, comme a esté du depuis le bon P. Nicolas,
& un jeune garçon François nostre disciple, qui le suivoit de prés dans
un autre canot, pour ce que ces dangers & perils sont si frequents &
ordinaires, qu'en les descrivans tous, ils sembleroient des redites par
trop rebatues, c'est pourquoy je me contente d'en rapporter icy
quelqu'uns, & lors seulement que le sujet m'y oblige.
Le soir aprés un long travail, nous cabanames à l'entrée d'un saut, d'où
je fus long-temps en doute que vouloit dire un grand bruit accompagne
d'une grande & obscure fumée qui s'elevoit jusques à perte de veue. Je
disois, ou qu'il y avoit là un village ou que le feu estoit dans la
forest à une lieuë de nous, mais je me trompois en toutes les deux
sortes, car ce grand bruit & ces fumées provenoient d'une cheute d'eau
de 25 ou 30 pieds de haut entre des rochers que nous trouvames le
lendemain matin. Aprés ce saut, environ la portée d'une arquebuzade,
nous rencontrames sur le bord de la mesme riviere, ce puissant rocher,
duquel j'ay fait mention au chap. 30 de ce 2e livre que mes Sauvages
croyoient avoir esté homme mortel comme nous & puis metamorphosé en
ceste pierre par la permission & le vouloir du Createur, à un quart de
lieuë de là, nous trouvames encore une terre fort haute, entremeslée de
rochers, plate & vide au dessus & qui tenoit comme d'une haute muraille
à cette riviere Algoumequine.
Ce fut icy ou mes gens pour ne me pouvoir persuader que ceste montagne
eut un esprit vivant dans ses entrailles, qui la regit & gouverne m'en
monstrerent un visage assez austere contre leur ordinaire: aprés nous
portasmes encore tout nostre equipage à 3 ou 4 sauts, au dernier
desquels nous nous arrestames un peu à couvert sous des arbres pendant
un grand orage, qui nous avoit des-ja percé de toutes parts jusques aux
os, puis aprés avoir encore passé un grand saut où le canot fut en
partie porté & en partie traisné, fusmes cabaner sur une pointe de terre
haute eslevée entre la riviere qui vient du Saguenay & va à Kebec, &
celle-cy qui se rendoit & perdoit dedans tout de travers.
Les Hurons descendent jusqu'icy pour aller au Saguenay, & vont
contre-mont l'eau, & neantmoins la riviere du Saguenay, qui entre dans
la grand riviere de S. Laurens à Tadoussac, a son fil & courant tout
contraire, tellement qu'il faut necessairement que ce soient deux
rivieres distinctes, & non une seule, puis que toutes deux se rendent &
se perdent dans le mesme fleuve S. Laurens, il est vray, qu'il y a de la
distance, d'un lieu à l'autre prés de 200 lieuës, c'est pourquoy je
n'asseure nullement de rien puis mesmes que nous changeames si souvent
de chemin, allans & revenans des Hurons à Kebec, que cela m'a fait
perdre l'entière certitude & la vraye cognoissance du droit chemin & de
la situation des lieux, autrement je l'aurois mieux observée.
Nous laissames le chemin de main gauche qui conduit en la Province du
Saguenay, & prismes celuy qui est à droite pour Kebec, mais il me
resouvient encore de l'estonnement admirable que causoit en nos yeux ce
meslange de rivieres, car nous fismes plus de 6 ou 7 lieuës de chemin,
que je ne pouvois encore sortir de l'opinion (ce qui ne pouvoit estre)
que nous allions contre mont-l'eau, & ce qui me mit en cet erreur, sur
la grande difficulté que nous eumes à doubler la pointe, & que le long
de la riviere jusqu au saut, l'eau se souslevoit, s'enfloit, tournoyoit
& bouillonnoit par tout comme une chaudiere sur un grand feu, puis, des
raports & traisnées d'eau qui nous venoient à la rencontre un fort long
espace de temps, & avec tant de vitesse, que si nous n'eussions esté
habiles de nous en destourner avec la mesme promptitude, nous estions
pour nous y perdre & submerger. Je demanday à mes Sauvages que c'estoit,
& d'où cela pouvoit proceder, ils me respondirent que c'estoit un oeuvre
du diable ou le diable mesme.
Approchant du saut, en un tres-mauvais & dangereux endroit, nous
receumes des grands coups de vagues dans nostre canot, & encor en danger
de pis, si les Sauvages n'eussent esté stilez & habiles à la conduite
d'iceluy, pour leur particulier ils se soucioient assez-peu d'estre
mouilliez, car ils n'avoient point d'habits sur le dos qui les empeschat
de dormir à sec, mais pour moy cela m'estoit un peu plus incommode, &
craignois fort pour nos livres particulièrement, mais cette crainte, ne
m'empeschoit pas d'estre bien mouillé, & de me lever le matin sans estre
seiché.
Nous nous trouvasmes un jour bien empesché dans des grands bourbiers, &
profondes fanges, approchant d'un lac, où il nous fallut passer avec des
peines nompareilles, & si subtilement & legerement du pied, que nous
pensions à toute heure enfoncer jusques par dessus la teste au profond
du lac, qui portoit en partie cette grande estendue de terre noire &
fangeuse: car en effet tout trembloit sous nous.
De là nous allasmes prendre nostre giste en une ancre de terre, où desja
estoient cabanez depuis quatre jours un bon vieillard Huron, avec deux
jeunes garçons, qui estoient là attendans compagnie, pour passer à la
traite par le pays de Honqueronons; car ils n'y osoient passer seuls,
pour ce que ce peuple est malicieux jusques là, que de ne laisser passer
par leurs terres au temps de le traite, un ou deux canots seulement,
mais veulent qu'ils s'attendent l'un l'autre, & passent tous à la fois,
pour avoir leurs bleds & farines à meilleur prix, qui leur contraignent
de traiter pour des pelleteries.
Le lendemain matin arriverent encor deux autres canots Hurons, qui
cabanerent auprés de nous; mais pour cela personne n'osoit encore se
hasarder de passer peur d'un affront. A la fin mes hommes qui n'estoient
pas en resolution de faire là un si long sejour, me supplierent
d'accepter la charge de Capitaine de leurs canots, & d'avouer pour
miennes toutes leurs marchandises, bleds & farines, ce que je fis par
charité, & pour leur conservation, car sans cette invention ils
n'eussent pas ozé passer, & passants ils eussent peut-estre esté aussi
mal traittez de ce peuple superbe, que deux autres canots Hurons, qui
n'estoient point de nostre bande, & voulurent tenter la fortune, contre
nostre advis, mais à leur despens, car leurs marchandises leur furent
ostées, & en partie vollées, & le reste payé à vil prix.
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_Des Honqueronons ou Sauvages de l'Isle, & de
leur humeur, & d'un lac couvert de papillons._