Dieu, qui a peuplé la terre de diverses especes d'animaux, tant pour le
service de l'homme, que pour la decoration & embelissement de cet
univers, a aussi peuplé la mer & les rivieres d'autant, ou plus, de
diversité de poissons, qui tous subsistent dans leurs propres especes, &
en nombre presque infiny, bien que tous les jours l'homme en tire une
partie de sa nourriture, & les poissons gloutons qui font la guerre aux
autres dans le profond des abysmes, en engloutissent & mangent à
l'infiny: ce sont les merveilles de Dieu.
Il est vray que les poissons n'ont rien de commun avec les hommes, &
qu'il y en a bien peu qui s'accoustument, & adoucissent avec eux, &
entendent quand on les appelle, & prennent à manger de leur main, comme
la Murène du Romain Crassus tant celebrée de tous; & toutesfois ils ont
esté creez avant les autres animaux, & avant l'homme mesme, & n'ont
jamais esté sujets à la malediction non plus que les eauës, qui les
environnent, car Dieu maudissant Adam n'a maudit les eaux, pour ce qu'il
n'a beu de l'eau contre le commandement de Dieu, mais bien mangé du
fruict de la terre, qui luy estoit deffendu. On sçait par experience,
que les poissons marins se delectent aux eaux douces auffi bien qu'en la
mer, puis que par fois on en pesche dans nos rivieres; Mais ce qui est
admirable en tout poisson, soit marin, ou d'eau douce, est; qu'ils
cognoissent le temps & les lieux qui leur sont commodes & ainsi nos
pescheurs de molues jugèrent à trois jours prés, le temps qu'elles
devoient arriver, & ne furent point trompez, & en suitte les maquereaux
qui vont en corps d'armée, serrez les uns contre les autres comme un
bataillon bien rangé, le petit bout du museau à fleur d'eau, pour
descouvrir les embuches, des pescheurs.
Cela est admirable, mais bien plus encore de ce qu'ils vivent & se
resjouissant dans la mer salée, & neantmoins s'y nourrissent d'eau
douce, qui y est entre-meslée, que, par une maniere admirable, ils
sçavent discerner & succer avec la bouche parmy la salée, comme dit
Albert le Grand: voire estans morts si l'on les cuit avec l'eau salée,
ils demeurent neantmoins doux. Mais quand aux poissons, qui sont
engendrez dans l'eau douce & qui s'en nourrissent, ils prennent
facilement le goust du sel, lors qu'ils sont cuits dans l'eau salée. Ce
font secrets de la nature.
Or de mesme que nos pescheurs ont la cognoissance de la nature de nos
poissons, & comme ils sçavent choisir les saisons & le temps pour se
porter dans les contrées qui leur sont commodes, aussi nos Sauvages
aydez de la raison & de l'expérience, sçavent aussi fort bien choisir le
temps de ls pesche, quel poisson vient en Automne ou en Esté, ou quel en
l'une ou en l'autre saison.
Pour ce qui est des poissons qui se retrouvent dans les rivieres & lacs
au païs de nos Hurons, & particulièrement à la mer douce. Les principaux
sont l'assihendo, duquel nous avons parlé ailleurs, & des truites qu'ils
appellent ahouyoche, lesquelles sont de desmesurée grandeur pour la
pluspart, & n'y en ay veu aucune qui ne soit plus grosse que les plus
grandes que nous ayons par deçà: leur chair est communement rouge sinon
à quelqu'unes qu'elle se voit jaune ou orangée, mais excellemment bonne.
Les brochets, appellez soruissan, qu'ils y peschent aussi, avec les
esturgeons, nommez hixrahon, estonnent les personnes, tant il s'y en
voit de merveilleusement grands, & friands au delà de toutes nos especes
de poissons: je le sçay par experience, car j'en ay fait les espreuves
dans la necessité, qui me faisoit trouver la sauce à l'eau douce & bonne
comme beurre fraiz, & puis on dira qu'on ne sçauroit manger le poisson,
sans le sel, l'espice ou le vinaigre, on se trompe, car je le mangeois
sortant de l'eau seule & le trouvois bon.
Quelques sepmaines après la pesche des grands poissons, ils vont à celle
de l'einchataon, qui est un poisson un peu approchant aux barbeaux de
par deça, long d'environ un pied & demy, ou peu moins: ce poisson leur
sert pour donner goust à leur sagamité pendant l'Hyver, c'est pourquoy
ils en font autant d'estat comme du grand, poisson, & afin qu'il fasse
mieux sentir leur potage, ils ne l'esventrent point, & le conservent
pendu par monceaux aux perches de leurs cabanes; mais je vous asseure
qu'au temps de Caresme, ou quand il commence à faire chaud, qu'il put et
sent si extremement mauvais, que cela nous faisoit bondir le coeur, & à
eux ce leur estoit muse & civette.
En autre saison ils y peschent à la ceine une certaine espece de
poisson, qui semblent estre de nos harangs, mais des plus petits,
lesquels ils mangent frais & boucanez. Et comme ils sont tres-sçavants
aussi bien que nos pescheurs de moluës, à cognoistre un ou deux jours
prés, le temps que viennent les poissons de chacune espece, ils ne
manquent point d'aller au petit poisson, qu'ils appellent auhaitsique, &
en peschent une infinité avec leur ceine, & cette pesche du petit
poisson se faict en commun, qu'ils partagent entr'eux par grandes
escuellées, duquel nous avions nostre part comme bourgeois de leur
bourgade sainct Joseph, ou Quieunonascaran.
Ils peschent aussi de plusieurs autres especes de poissons, mais comme
ils nous sont incognus, & qu'il ne s'en trouve point de pareils en nos
rivieres, je n'en fais point aussi de mention.
L'anguille en sa saison, est une manne qui n'a point de prix chez nos
Montagnais. J'ay admiré l'extreme abondance de ce poisson en quelqu'unes
des rivieres de nostre Canada où il s'en pesche tous les ans vers
l'Automne une infinité de centaines & qui viennent fort à propos, car
n'estoit ce secours on se trouveroit souvent bien empesché en quelques
mois de l'année principalement les Sauvages & nos Religieux en usent
comme viande, envoyée du Ciel, pour leur soulagement & consolation. Ils
la peschent en deux façons, avec une nasse ou avec un harpon, ce qui se
faict la nuict à la clarté du feu. Ils font des nasses avec assez
d'industrie, longues, & grosses, capables de contenir cinq & six cens
anguilles: la mer estant basse les placent sut le sable en quelque lieu
propre & reculé, les asseurent en sorte que les marées ne les peuvent
emporter; aux deux costez ils amassent des pierres, qu'ils étendent
comme une chaisne ou petite muraille de part & d'autre, afin que ce
poisson qui va tousjours au fond rencontrant cet obstacle, se glisse
doucement vers l'emboucheure de la nasse où le conduisent ces pierres:
la mer venant à se grossir couvre la nasse, puis se rabaissant, on la va
visiter: par fois, on y trouve cent ou deux cens anguilles d'une marée,
quelquefois plus, & d'autrefois point du tout, selon les vents & les
temps. Quand la mer est agitée, on en prend beaucoup, quand elle est
calme, peu ou point, mais alors ils ont recours à leur harpon, comme je
vis faire en la mer douce, proche un village des cheveux relevez, tirant
aux Hurons.
Voicy comme les Sauvages font seicherie de ces poissons. Ils les
laissent un peu egouster, puis leur couppent la teste & la queuë, il les
ouvrent par le dos, puis les ayans vuidés ils les tailladent, afin que
la fumée entre par tout: les perches de leurs cabanes en sont toutes
chargées, estans bien boucanez, ils les accouplent & en font de gros
paquets environ d'une centaine à la fois. Voyla leurs vivres principaux
jusques à la neige, qui leur donne de l'orignac & autres animaux.
Comme j'estois en nostre Convent de Kebec prest de partir pour les
Hurons, nos freres eschaperent un loup marin s'esgayant au Soleil sur le
bord de l'eauë, car leur canot n'ayant pû assez tost ranger la terre à
cause de la violence du flux, il s'eschappa, autrement il estoit à eux
pour quelque coups de baston, qui est la maniere de les tuer, car ne
pouvans courir ils sont aysement pris s'ils sont tant soit peu esloignez
de leur element naturel. Voyla comment les Montagnais en prennent
souvent, & en font de bons festins, mais ils ne se prennent qu'en de
certaines saisons.
Au lieu nommé par les Hurons Onthrandéen, & par nous le Cap de victoire,
ou diverses Nations de Sauvages s'estoient assemblés; je vis, en la
cabane d'un Montagnais un certain poisson, que quelqu'uns appellent
Chaousarou gros comme un grand brochet, il n'estoit qu'un des médiocres,
car il s'en voit de beaucoup plus grands & qui ont jusque à 8, 9, & 10
pieds à ce qu'on dit; il avoit un bec d'environ un pied & demy de long,
fait à peu prés comme celuy d'une becasse, sinon qu'il a l'extremité
mousse & non pointu, gros à proportion du corps.
Il a double rang de dens fort aigues & dangereuses, d'abord ne voyans
que ce long bec qui passoit au travers une fente de la cabane en dehors,
je croyois que ce fust de quelque oyseau rare, ce qui me donna la
curiosité de le voir de plus prés, mais je trouvay que c'estoit d'un
poisson qui avoit toute la forme du corps tirant au brochet: mais armé
de tres-fortes & dures escailles, de couleur gris argenté, & difficile à
percer.
Ce poisson a une industrie merveilleuse (à ce qu'on dit,) quand il veut
prendre quelque oyseaux, il se tient dedans des joncs ou roseaux, qui
sont sur les rives du lac, & met le bec hors de l'eau sans se bouger de
façon que lorsque les oyseaux viennent se reposer sur le bec, pensant
que ce soit un tronc de bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il
tient entr'ouvert, il les tire pat les pieds sous l'eau & les devore. Il
ne fait pas seulement la guerre aux oyseaux, mais à tous les autres
poissons qui ne luy peuvent resister. Les Sauvages font grand estat de
la teste, & se saignent avec les dents de ce poisson à l'endroit de la
douleur, qui se passe soudainement à ce qu'ils disent.
Les castors nommez par les Montagnais Amiscou, & par nos Hurons
Tfoutayé, sont la cause principale que plusieurs marchands François
traversent ce grand Ocean, pour s'enrichir de leur despouilles, & se
revestir de leurs superfluitez, desquels ils apportent si grande
quantité toutes les années, que je ne sçay comment on n'en voit la fin.
Ces animaux à ce que l'on tient, sont fort feconds, les femelles portent
jusques à cinq & six petits chaque année: mais les Sauvages trouvans une
cabane tuent tout, grands & petits, & masles & femelles: il y a danger
qu'en fin il n'exterminent tout à fait l'espece en ces païs, comme il en
est arrivé aux Hurons.
Cest animal est à peu prés gros comme un mouton tondu ou peu moins, &
qui se peut apprivoiser, car nos Religieux de Kebec en avoient un qui
les suivoit comme un petit chien & moy mesme en ay veu un autre pareil
qu'on nourissoit de tendrons de Vigne. Il a le poil fort doux & le duvet
plus que le velour, de couleur chastaignée, & y en a peu de bien noirs.
Il a les pieds fort cours & fort propres pour nager, particulièrement
ceux de derriere, car ils ont une peau continue entre les ongles, à la
façon des oyseaux de rivieres, ou des loups marins; sa queuë n'a point
de poil, ny d'escailles qui se puissent lever, elle est toute platte &
faicte presque comme une sole sinon qu'elle est plus en ovale & n'a
point de bouquet au bout, elles sont de diverses longueurs & grosseurs
selon l'animal, je n'en ay point manié ny mangé, qui passent un pied,
mais d'un manger fort bon & plus excellent que la chair du corps, qui
est tenu pour amphitie, c'est à dire qu'on en peut manger en tout temps,
quoy que j'en aye veu faire quelque difficulté en quelque lieu de nostre
Europe, car un gentil-homme de ma cognoissance, en ayant tué un en
caresme proche de Nancy, nous n'en mangeâmes que la queue & les pattes
de derriere, qu'on tenoit pour poisson & le reste viande. Quant à la
teste elle est courte & presque ronde, ayant en gueule sur le devant
quatre grandes dents tranchantes comme rasoirs, sçavoir deux en haut &
deux en bas, desquelles un certain pensa avoir le bras coupé, en en
voulant prendre un qu'il avoit blessé à mort d'un coup d'arquebuse au
bord de la riviere.
De ces dents il couppe aysement des petits arbres & des perches en
plusieurs pieces, dont il bastit sa maison, & mesme à succession de
temps, il en couppe parfois de bien gros, quand il s'y en trouve qui
l'empeschent de dresser son petit bastiment, lequel est fait de sorte
(chose admirable) qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout est
couvert & fermé avec du bois & de la terre, si bien liez & unis par
ensemble qu'il n'y a mousquet qui la transperce à ce qu'on dit: il y a
un trou qui conduit dessous l'eau, & par là se va pourmener le castor où
il veut; puis une autre sortie par où il va à terre, & tromper le
chasseur. Et en cela, comme en toute autre chose, & voit appertement
reluire, la divine providence, qui donne jusqu'aux moindres, animaux de
la terre, l'insctinct naturel, & le moyen de leur conservation.
Or ces animaux voulans bastir leurs petites cavernes, ils s'assemblent
par troupes dans les forests sombres & espaisses s'estans assemblez ils
vont coupper des rameaux d'arbres à belles dents, qui leur servent à cet
effect de cognées & les traisnent jusques au lieu ou ils bastissent, &
continuent de le faire jusqu'à ce qu'ils en ayent assez pour achever
leur ouvrage.
Quelques uns tiennent que ces petits animaux ont une invention admirable
à charier le bois, & disent qu'ils choisissent celuy de leur trouppe,
qui est le plus faineant ou accablé de vieillesse, & le faisant coucher
sur son dos, vous disposent fort bien des rameaux entre ses jambes, puis
le traisnent comme un chariot jusqu'au lieu destiné, & continuent le
mesme exercice tant qu'il y en ait à suffisance. J'ay veu plusieurs de
ces cabanes sur le bord de la grand riviere au pais des Algoumequins,
mais elles me sembloient admirables & telles que la main de l'homme n'y
pourroit rien adjouster: le dessus sembloit un couvercle à lescive, & le
dedans estoit departy en 2 ou 3 estages, l'estage d'embas est sur le
bord de l'eau, celuy d'en haut est au dessus du fleuve, quand le froid a
glacé les rivieres & les lacs, le castor se tient retiré en l'estage
d'en haut, où il a faict sa provision de bois pour manger pendant
l'Hyver, il ne laisse pas neantmoins de descendre de cest estage, en
celuy d'embas, il se glisse sous les glaces, mais sa retraité plus
ordinaire est en l'estage d'en haut, d'autant qu'il craint l'inondation
& la pluye.
La chasse du castor se faict ordinairement en hyver, pour ce
principallement qu'il se tient dans sa cabane, & que son poil tient en
cette saison là & vaut fort peu en esté. Les Sauvages voulans prendre le
castor, ils occupent premierement tous les passages par où il se peut
eschaper, puis percent la glace du lac gelé, l'endroit de la cabane,
puis l'un d'eux met le bras dans le trou attendant sa venue, tandis
qu'un autre va par dessus cette glace frappant avec un baston sur icelle
pour l'estonner & faire retourner à son giste; lors il faut estre habile
pour le prendre au colet, car si on le happe par quelque endroit où il
puisse mordre, il fera une mauvaise blessure comme j'ay dit. Ils le
prennent aussi à la rets & sous la glace par cest autre invention, on
fend la glace en long, proche de la cabane du castor, on met par la
fente un rets & du bois qui sert d'amorce, ce pauvre animal venant
chercher à manger s'enlace dans ces filets faicts de bonne & forte
ficelle double, & encor ne faut il pas tarder à les tirer, car ils
seroient bien-tost en pièces; estant sorty de l'eau pat l'ouverture
faite en la glace, ils l'assomment avec un gros baston.
Au Printemps le castor se prend à l'attrappe amorcée du bois dont il
mange, les Sauvages sont très-bien entendus en ces attrappes, & nous en
monstrerent de plusieurs sortes au païs des Hurons, pour diverses sortes
d'animaux, dont j'admirois les inventions que nous n'avons pas icy, de
l'une desquelles le P. Joseph se servit pour attraper deux renars qui
glapissoient toutes les matinées & au soir és environs de nostre cabane,
d'où ils ne pouvoient avoir rien à manger. Quelquefois les chiens
rencontrant la castor hors la cabane d'où il sort souvent pour paitre ou
pour s'aprovisionner, le poursuivent & le prennent aisement, car il ne
peut courir viste & n'a de deffence que de sa dent.
Il y en a quelqu'uns, qui disent que si l'on prend du castor trempé en
eau, & qu'on le respande sur la mer, c'est un remede asseuré pour faire
fuyr la troupe des baleines, & les faire enfoncer dans la mer, combien
qu'elles rugissent horriblement, & que cela s'observe en Laponie &
Norvegie mais comme je n'en ay point veu l'experience je ne le veux
asseurer ny maintenir une chose que je tiens fort douteuse.
Ils ont aussi des rats musqués qu'ils appellent ondathra, qui ne sont de
nostre Europe, ny de ceux d'Egypte, desquels on dit comme des musquez
qu'ils se servent des deux pieds de devant comme de mains, & marchent
debouts des deux pieds de derriere comme les singes. Le rat d'inde est
aussi differant de tous ceux là, duquel je diray un petit mot.
On l'appelle rat musqué, pour ce qu'en effet une partie de son corps
prise au Printemps sent le musc, en autre temps elle n'a point d'odeur.
Les Sauvages en mangent la chair qu'ils font rostir dedans le feu, &
conservent les peaux & roignons musquez: ils ont le poil noir, court &
doux, presque comme celuy d'une taupe, & les yeux fort petits, ils
mangent comme les escurieux avec leurs deux pattes de devant, ils
paissent l'herbe sur terre, & le blanc des joncs au fond des lacs &
rivieres Il y a plaisir à les voir manger & faire leurs petits tours
pendant qu'ils sont jeunes: car quand ils sont à leur entiere &
parfaicte grandeur qui approche celle d'un jeune levraut, ils ont une
longue queue de guenon, qui ne les rends point aggréables. J'en avois un
tres-joly, grand comme un escurieux suisse, que j'apportois de la petite
Nation à Kebec, je le nourrissois du blanc des joncs, & d'une certaine
herbe, ressemblant au chiendent que je cueillois sur les chemins, &
faisois de ce petit animal tout ce que je voulois, sans qu'il me mordit,
aussi n'y sont ils pas sujets, il estoit si mignard qu'il vouloit toutes
les nuits coucher dans l'une des manches de nostre habit, & cela fut la
cause de sa mort; car ayant un jour cabané dans une sapiniere, & porté
la nuit loin de moy ce petit animal pour la crainte que j'avois de
l'estouffer, car nous estions couchez à platte terre sur vn costeau,
fort penchant, où à peine nous pouvions nous tenir couchez sans rouller,
(le mauvais temps nous ayans contraints de cabaner en lieu si incommode)
cette bestiole, aprés avoir mangé ce que je luy avoit donné, me vint
retrouver à mon premier sommeil, & ne pouvant trouver l'ouverture de nos
manches, il se mit dans le replis de nostre habit; où je le trouvay mort
le lendemain matin, & servit pour le petit dejeuner de mon aigle, qui en
eut bien devoré d'autres, car comme disoient mes Sauvages, il estoit un
démon qui ne pouvoit estre rassasié.
En plusieurs rivieres & estangs, il y a grande quantité de tortues,
qu'ils appellent Angyahouiche, ils en mangent la chair cuite dans de
l'eau, ou sous les cendres chaudes, les pattes contre-mont, ce qui me
faisoit horreur & reprenois mes barbares, de cette rudesse, car j'eusse
mieux aymé les tuer auparavant que de les mettre sous les braziers & les
voir debattre. O mon Dieu ce n'est pas vertu en moy, mais je ne peux
faire de mal à une beste innocente. Elles sortent ordinairement de l'eau
quand il fait Soleil, & se tiennent arrangées, sur quelque longue pièce
de bois tombée, mais, à mesme temps qu'on pense s'en approcher, elles
s'eslancent toutes dedans l'eau comme grenouilles, & trouvay par
expérience que je n'estois pas assez habile, pour les prendre & n'en
sçavoit l'invention.
Il y a dans le pais des grandes couleuvres & de diverses sortes qu'ils
appellent Tioointsique, desquelles ils prennent les peaux des plus
longues, & en font des fronteaux de parade, qui leur pendent par
derrière une bonne aulne de longueur, & plus de chacun costé, c'estoit
bien n'apprehender point la salleté de ces animaux, veneneux que de les
escorcher, & s'en servir à un tel usage, mais je me suis plusieurs fois
estonné de voir les petits garçons se jetter l'un l'autre en se jouant
de petits serpens tout envie & n'en estre point offencé, & plus encore
du deffunct sieur Hebert habitant de Kebec, lequel trouvant des
couleuvres en son chemin les jettoit dans son desert pour en nettoyer
les crapaux & autres venins qui grattoient ses plantes.
Outre les grenouilles que nous avons par deçà, qu'ils appellent
kiotoutsiche, ils en ont encore d'une autre espece qu'ils appellent
ouraon, quelqu'uns les appellent crapaux, bien qu'ils n'ayent aucun
venin & soient de la couleur des grenouilles, mais je ne les tient point
en cette qualité, quoy que je n'aye veu en tout les païs Hurons aucune
espece de nos crapaux, ny ouy dire qu'il y en ait, sinon en Canada où
j'en ay veu plusieurs avec adversion pour l'horreur naturelle que j'ay
contre ces animaux, telle que quand il n'y auroit point d'autre punition
du péché que d'habiter en lieux remplis de crapaux, je ne sçay comment
on se pourroit jamais porter à un seul peché mortel volontairement, &
cependant l'enfer est bien autre chose, car ce mal n'en est que le
moindre. Je viens de dire que je n'ay point veu de ces vilaines bestes
en la Province des Hurons, il ne s'ensuit pas neantmoins qu'il n'y en
puisse avoir, car une personne pour exacte qu'elle soit, ne peut
entièrement sçavoir ny observer tout ce qui est d'un païs, ny voir ny
ouyr tout ce qui s'y passe, & c'est la raison pourquoy les historiens &
voyageurs ne se trouvent pas tousjours d'accord en plusieurs choses.
Ces ouraons, ou gosses grenouilles, sont verdes, & deux ou trois fois
grosses comme les communes, m'ais elles ont une voix si puissante qu'il
sembleroit (à qui n'en auroit encore point veu) que ce fust d'animaux 20
fois plus gros: pour moy je confesse ingenuëment que je ne sçavois que
penser au commencement, entendant de ces grosses voix le soir sur le
bord des eaux à plus d'un quart de lieuë de moy, & m'imaginois que
c'estoit de quelque dragon, ou bien de quelqu'autre animal gros comme un
boeuf. J'ay ouy dire à nos Religieux dans le païs, qu'ils ne feroient
aucune difficulté d'en manger, en guise de grenouilles mais pour moy je
doute si je l'aurais voulu faire, n'estant pas encore bien asseuré de
leur netteté.
L'on m'a souvent fait récit du poisson remora, à qui l'on attribue la
vertu naturelle de pouvoir arrester les plus grands vaisseaux voguans en
pleine mer, mais je n'en ay veu aucun en toute nostre traverse, y en la
mer, ny dans les fleuves & rivieres de tout nostre Canada, qui me fait
croire ou que c'est une fable faicte à plaisir ou qu'ils sont rares, &
ne se retrouvent qu'en certaines mers: j'en ay veu seulement un de mort
à Paris que je contemplay à loisir, admirant qu'en un si petit animal
Dieu ait logé tant de vertu, car il n'est pas plus grand qu'un harang, a
le corps fait comme un rouget avec de certaines petites scies ou
rateliers faits de petites pointes comme aiguilles, qui leur prennent
par mesure & en droicte ligne depuis la teste jusques à la queuë que ce
soit en ses petites scies que gist sa force, je n'en sçay rien, car Dieu
seul le cognoist, mais nous pouvons admirer le Créateur en ceste
merveille & dire en nous humiliant que la foiblesse de l'homme est bien
grande & qu'il ne se doit point prendre à Dieu, puis qu'un si petit
animal a assez de force pour arrester un million d'hommes, & faire perir
les plus grands Roys.
O pauvres petits vermisseaux que nous sommes. Je dis que vous autres les
grands de la terre & qui faites trembler tout l'univers, avez un grand
sujet de vous abaisser devant Dieu, car estant hommes, vous estes moins
que poussiere devant luy, qui vous peut tous aneantir en un seul clein
d'oeil de sa divine volonté. Ne mesprisez donc personne de peur qu'un
moindre que vous ne vous surmonte: ne soyez pas comme ce grand Empereur
des Turcs, lequel méprisant le petit Scauderbeque, fut surmonté par sept
fois d'iceluy (juste punition de Dieu) ainsi voyons nous ce petit remora
arrester le cours des plus grands Navires qui sembloient se moquer des
plus grandes tourmentes de la mer, autant en dit on d'un autre petit
poisson qu'on nomme achan, si bien qu'outre le remora il y a un autre
poisson capable de rendre les vaisseaux immobiles.
On dit aussi du rat d'Inde qu'il fait mourir les plus grands
cocodrilles, ce qui est merveilleux, car il n'est pas plus grand qu'un
lapin & cependant l'emporte en dessus de ce grand furieux & tres-cruel
animal. J'en ay veu un duquel un castor beaucoup plus grand n'ozoit
approcher pour avoir esté une fois touché de sa dent. Il est d'un poil
gris argenté fort beau, & a un museau pointu comme un renard & la queuë
longue & estendue comme une guenon, mais non si difforme.
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_Des fruicts, plantes, arbres, & richesses du
pays._