Si nos Freres qui sont à present devant Dieu, & ceux qui restent en tres
grand nombre dans toutes les parties de la terre habitable, estoient
blasmable en quelque chose, ce seroit pour avoir esté trop retenus, &
n'avoir descrites leurs sainctes actions & les grands fruicts qu'ils ont
faits, & font actuellement en l'Eglise de nostre Seigneur, qui eussent
servy pour nostre exemple & edification; mais comme leur sentiment a
esté bon & ne cherchent que l'honneur & la gloire de Dieu, ils se
contentent de bien faire sans se soucier des vaines louanges du monde,
de maniere que si nous sçavons quelque chose d'eux, ça esté plustost,
par autruy que par eux mesmes, car ils ne se sont jamais amusez à faire
des Relacions annuelles, qui ne sont pour l'ordinaire que redites, & un
desguisement de Rhetoriciens, autant plein de fueilles que de fruicts.
Nos pauvres Religieux ont esté en effet des ames choisies de Dieu pour
le salut des peuples ont peu parlé, moins escrit, & beaucoup operé, car
le vray serviteur de Dieu, en operant, patissant, & souffrant, non plus
qu'en jouissant n'a que la seule voix de l'agneau à l'imitation du vray
agneau J.-Christ, ouy & non. Leur vie & leurs actions sont vrayement
admirables, & comme parfun très odoriferant devant Dieu, mais la
recompence qu'ils en attendent est au delà de tout espoir humain, puis
qu'un Dieu si bon ne peut petitement remunerer, donnant dés ce monde le
centuple, & aprés la mort, la vie eternelle. La vertu porte tousjours
son prix, & n'y a rien qui gaigne tant les coeurs que la douceur, & le
bon exemple, & particulierement entre les Infidelles le mespris de
l'honneur, & des richesses qu'ils admirent entre toutes les actions de
vertu plus difficiles, pour ce que naturellement l'homme est porté d'en
avoir, & de fuyr la disette, & le mespris le plus qu'il peut, & il est
vraysemblable que cette pauvreté volontaire & le mespris de l'honneur &
des richesses de la terre, est un tres-puissant moyen pour terrasser
Satan, & luy faire lascher prise des ames qu'il traine dans la
perdition, & c'est en cette vertu principalement, que nos Saincts Freres
se sont faits admirer entre tous les Religieux qui ont passé depuis eux
en ces terres Infidelles pour les acquerir à Dieu.
Plusieurs s'estoient imaginez que le monde se convertissoit plustost par
la science des Doctes, que la bonne vie des simples, & c'est en quoy ils
se sont trompez, car encor bien que l'un & l'autre soit necessaire, de
peu sert le discours docte & eloquent sans l'exemple de vertu. Nostre
Seraphique P. S. François souloit dire aux Predicateurs de son ordre qui
sembloient avoir quelque vanité de leur science & du sujet de leur
Predication: Ne vous enflez point Prédicateurs, de ce que le monde se
convertit à Dieu par vos predications, car mes simples Frères
convertissent auffi par leurs prieres & bon exemple, qui est la
Prédication que principalement je desire & souhaite à tous mes Freres.
Il appelloit simples Freres ceux qui par humilité refusans la Prestrise,
desiroient estre Freres Layz, qu'il appelloit par excellence les
Chevaliers de sa table ronde, & les meres de la S. Religion, qu'il
caressoit & embrassoit amoureusement & paternellement d'autant plus
volontiers qu'il sçavoit le dire de David estre véritable, qu'il vaut
beaucoup mieux estre le plus petit en la maison de Dieu que le plus
grand en la maison des pecheurs, car la Prestrise est un estat qui
requiert une si grande perfection, que sainct François par humilité ne
l'a jamais voulu estre, & ses premiers compagnons, qui estoient tous
gentils-hommes & lettrez n'aspirerent au Sacerdoce, ains choisirent
estre freres Laiz par humilité comme ont eu faits beaucoup d'autres
saincts personnage, qui s'en jugeoient indignes, tellement qu'au siecle
d'or de nostre sacré ordre, à peine se trouvoit il des Religieux qui
voulussent estre Prestres, & ce grand Anacorette Pacomius ayant jusques
au nombre de 1400 Religieux en son Monastere, ne voulut jamais permettre
qu'aucun fut _in sacris_, pour maintenir l'humilité en sa maison, &
eviter le mespris de ceux qui se picquent de vanité, car un Prestre d'un
village voisin, leur venoit à administrer les Sacremens.
Ils ne sont ainsi nommez freres Layz que pour les distinguer des freres
du Choeur, car au reste ils sont vrayement Ecclesiastiques & de mesme
profession & egalité en nostre Religion que les Religieux du Choeur, ils
portent aussi ou peuvent porter, comme eux Ordonnances & Offices de
nostre Custodie de Lorraine enjoignoient, une petite couronne clericale
conformement à la volonté du Pape, qui en fist porter aux premiers
compagnons de sainct François, & estoient indifferemment esleus
Superieurs, Commissaires, Provinciaux, Gardiens & Vicaires, comme il
s'est pratiqué en plusieurs lieux, & mesme de nostre temps nous avons
veu Gardien de nostre Convent de Verdun un vénérable P. Daniel, frere
Lay, à laquelle charge il est mort, chargé de gloire & de mérite.
Il y a quelques années, que demeurant, de communauté en nostre Convent
de S. Germain en Laye, un jeune Religieux Dominicain actuellement venant
de la grand ville de Goa, capitale des Indes Orientales, qu'il avoit
demeuré l'espace de dix année consecutives, nous dit que nos freres y
sont tellement reverés pour leur vertu & egalement tous les Religieux
des autres Ordres, qui sont dans les païs Indiens, que sans offencer
aucun autre Religieux de nostre Europe, il n'avoit rien veu de pareil en
toute la France, en Italie, ny par toutes les Espagnes.
Et veritablement je dois croire que ce bon Religieux parloit du fond de
son ame & disoit verité, car bien qu'il fut actuellement retournant d'un
si long & penible voyage, qui luy auroit pû causer de la distraction, il
estoit neantmoins si retenu eu ses parolles, si modeste en ses actions,
& si mortifié de la veue, qu'à peine levoit il les yeux en nous parlant.
Il estoit neantmoins François de nation, lequel s'estant transporté en
Espagne, fut faict page d'un Seigneur du païs, qui s'embarqua pour Goa,
d'où le Viceroy pour sa Majesté Catholique, l'envoya depuis Ambassadeur
vers le Roy de la grand Chine, qui le logea l'espace de six sepmaines
dans l'un des plus beaux departemens de son Palais Royal, d'où il alla
de là passer par la Perse. L'Ambassade finie, & l'Ambassadeur estant de
retour à Goa, ce bon page faisant fruict de son voyage & de tant de
merveilles, grandeurs & richesses qu'il y avoit vuës, comme les images &
l'ombre des beautez du Ciel, prit resolution de quitter le monde &
prendre le party de Dieu en l'Ordre S. Dominique, où il a acquis les
vertus & les graces necessaires à un bon Religieux.
Je m'informé de luy des principales raretez du Royaume de la Chine, de
cette grande muraille qui separe cet Estat de celuy des Tartares, sur
laquelle il avoit marché quelque temps. De ce grand, riche & admirable
Palais Royal. Des salles lambrissées de plaques d'or massif, couvertes &
enrichies d'escarboucles & de diverses pierres precieuses, dans
lesquelles l'Ambassadeur son maistre avoit esté receu. Des boulles d'or
massif eslevées pour embellissement sur des colomnes, & par dessus les
coins & saillies des architectures, & de tous, les pais par où il avoit
passé, & trouvay ses responces conformes à tout ce que j'en ay pû
apprendre dans l'histoire, & quelque chose de plus que les autres
Autheurs, n'avoient point remarquées.
Ma curiosité me porta encores de m'enquerir du Royaume de Calicut, qu'il
me dit estre voisin de celuy de Goa, mais commandé par un Roy idolatre,
& que ce qu'il avoit le plus admiré estoit le nombre presque infiny de
diamans & autres pierres precieuses desquelles brilloient toutes les
niches & places où estoient posées leurs idole, & luy reprochoient comme
gens terrestre & grossiers, que le Dieu des Chrestiens de l'Europe
estoit un Dieu bien pauvre & necessiteux puis que son peuple & ses gens
estoient contraincts de passer les mers jusques dans les dernieres
extremités de la terre pour avoir de l'or & des pierreries, desquelles
leurs Dieux avoient en abondance & de tous biens, comme en effect c'est
un tres-riche païs.
Ce ne sont pas seulement les idoles de Calicut & les peuples idolatres,
qui en sont enrichis jusques dans un furieux excés, mais mesmes les
peuples des Royaumes convertis & particulierement les dames de Goa quoy
que Chrestiennes, en portent jusques sur leurs petits patins enchassées
en des lames d'or, les oreillettes brillantes, leur pendent sur les
espaules, qu'elles ont simplement couvertes jusques à la ceinture d'une
fine chemise de cotton, qui debat avec la blancheur de leur chair, & la
Thiarre de pierreries que les grandes Dames ont sur la teste leur semble
donner grâce avec leur petite jupe volante de fine soye, & dans toutes
ces mignardises & parmy tous ses puissans attrais, encore y voit on
reluire de la vertu & plus de pudeur que l'on ne s'imagineroit pas, qui
est neantmoins chose rare & bien difficile en une femme, qui veut estre
estimée belle, & faict ce qu'elle peut pour sembler l'estre, il est vray
qu'elles ont un advantage du climat, que les porte naturellement dans
l'honnesteté, voyent de la devotion & une grande modestie aux
courtisans, jusques au Viceroy mesme, qui faict souvent ses devotions
dans nostre Convent, où sa pieté & les diverses mortifications, que nos
freres exercent tous les Vendredys l'attirent, & puis l'amour qu'elles
ont pour l'honneur & la bonne renommée, les tient en bride, mais
tousjours y a il du hasard pour elles ou pour autruy.
Ce n'est pas seulement dans les Indes, que la vertu & la pauvreté
Evangelique des Freres Mineurs a esté admirée & bien receuë d'un chacun,
mais par tous les autres endroits du monde où ils ont habité. Jacques de
Vitriac Cardinal, dit, que au Levant les Sarrazins admiroient leur
perfection & humilité, & pour ce leur pourvoyent librement de vivres &
logemens & qu'il avoit veu nostre Seraphique Pere sainct François
prescher avec un tel zele & ferveur au Soldan d'Egypte, que le renvoyant
de crainte de tumulte & souslevement de son peuple, îl luy avoit dit,
prie pour moy afin qu'il plaise à Dieu me reveler la loy & la foy qui
luy est plus agreable, tellement que ce S. Pere esbranla
merveilleusement l'esprit & la constance de ce grand Prince, lequel se
fut deslors converty, sans ceste damnable maxime d'estat, qui luy fist
préférer la terre au Ciel; & l'enfer au Paradis, par une crainte de
souslever son peuple & perdre son Empire, comme si Dieu ne protegeoit
point les Princes & les Roys, qui le recognoissent & embrassent son
party. Véritablement il est bien difficile & non point impossible, que
les grands se sauvent, pour ce qu'ils se flattent eux mesmes & veulent
estre flattez, & estre estimez Savans, lors que bien souvent ils
irritent Dieu, & font desesperer un peuple.
Ce S. Pere eut douze compagnons qui le suivirent de prés, qui sont les
douze premiers Martirs de l'Ordre que l'Eglise a canonisé; Le Pape
Gregoire IX qui canoniza S. François, dans la certitude qu'il eut du
grand fruict que faisoient nos Freres, leur donna pouvoir de prescher &
confesser par tout le monde, où ils se sont depuis espandus, comme il
appert par une Epistre d'Alexandre 4, qui siegeoit l'an 1254, 28 ans
aprés la mort de S. François que j'ay inserée icy pour vostre
edification, Alexandre &c. A nos fils & bien aymés les Freres Mineurs,
voyageant aux terres des Sarrazins, Payens, Grecs, Bulgares, Cumanes,
Ethyopiens, Syriens, Hyberiens, Alains, Garites, Gots, Rutheniens,
Jacobites, Nubians, Nestoriens, Georgiens, Armeniens, Indiens,
Mossellaniques, Tartares, Hongrois, de la haute & basse Hongrie,
Chrestiens captifs entre les Turcs, & autres nations infidelles du
Levant, ou quelque autre part qu'ils soient, salut & Apostolique
benediction. Ceste lettre est capable d'annoblir pour jamais l'essence
de cet Ordre, & r'allumer dans les coeurs de ses professeurs un vehement
amour de l'amour de Dieu & du prochain car 1. on void nos Freres semés
aux principales parties du monde, Europe, Asie & Afrique, 2. Ils font
espandus par toutes les Provinces & nations plus esloignées, plus
Sauvages & Barbares de la terre. 3. Ils entreprennent la conversion de
toute sorte d'Infidelles, Schismatiques, Idolatres, Payens, Mahometans,
Heretiques, Sarrazins, Turcs, & Juifs, qui est tout le plus grand
service qu'on peut rendre à Dieu en ce monde icy.
Environ l'an 1271 fut envoyé és Grece & Tartarie Hierosme d'Ascoli,
depuis General, Cardinal, & Pape Nicolas IV, par le Pape Grégoire X, qui
mesnagea si bien & si heureusement la reconciliation de l'Eglise Grecque
avec la Latine, qu'il amena au Concile General de Lyon, l'Empereur des
Grecs, & quarante Princes, qui se vinrent prosterner aux pieds de sa
Saincteté, & luy protesterent toute sorte d'obeyssance. Les Ambassadeurs
des Tartares, conduits par le mesme furent Baptisez fort solemnellement
à la grande Esglise avec un honneur incroyable des Freres Mineurs,
occasion pourquoy plusieurs Religieux de cet ordre y furent prescher &
enseigner la Foy & la Religion Chrestienne, & derechef Benoist XI, l'an
1341, envoya deux freres Mineurs pour ses Legats, pour restablir la Foy,
& eurent permission de l'Empereur d'y prescher l'Evangile, qui profita
estrangement.
L'an 1289, Frere Raimond Geoffroy, Provincial esleu General, fut prié
par le Roy d'Armenie d'envoyer des Frères Mineurs pour les instruire en
la Foy. Il y en depeicha six qui publierent l'Evangile avec un admirable
succez, desquels Frere Pierre de Tolentin y receut la couronne du
Martyre.
1322. En la ville de Thamné de l'Inde Orientale, furent martyrisez,
quatre Religieux passans de Thauris à Carhai, puis à Olmus, de là ils
s'embarquerent pour aller à Tharnné, distant trois mois de navigation de
Thauris, où ils baptizerent grand nombre de ces Infidels. L'un deux
nommé frere Jacques fut exposé par d'eux fois au feu sans brusler Dieu
le conservant miraculeusement aussi bien que les trois enfans dans la
fournaise de Babylone. Et les habitans du pays prenant de la terre où
ont esté martyrisez ces Saincts & la trempant dans l'eauë, & la beuvant
se sont guéris miraculeusement de leurs maladies.
1332. A la requeste de Zacharie Archevesque de sainct Thadée en la
grande Armenie obeyssant au Pape, le General de l'Ordre envoya grand
nombre de Religieux d'Aquitaine & Provence pour la conversion de ses
peuples. Le Pere Arnaut demeurant avec Imperatrice Latina de la maison
de Savoye, convertit son mary, qui obtint du Pape Jean XXII, des
Religieux pour la conversion de ses peuples.
1336. A la requeste de Robert, Roy de Sicile frere de S. Louys Evesque
de Tholose, le Turc octroya aux Religieux de sainct François, le mont de
Syon, le S. Sepulchre de nostre Seigneur & Bethleem, où estoit autrefois
le devot Monastere de Paule & Eustachium, que les Recollects possedent à
present avec Nazaret. Le mont Liban, ou ils ont edifié plusieurs
Convents depuis deux ans, en ont un en Galata lez Constantinople, avec
une residence, & un autre des Conventuels, & en beaucoup d'autres lieux
sur les terres des Turcs, où ils souffrent souvent de grandes
persecutions, comme nous font foy les lettres que nous en recevons de
nos Freres.
1340. Le Chapitre General envoya des Religieux en Sclavonie, & au
Royaume de Bosna infectez d'heresie, & y firent, tel fruict qu'après la
conversion de ces peuples, ils y bastirent sept Custodies de Convents.
Ce fut la mesme année que F. Gentil fut martyrisé preschant en Perse,
lequel auparavant estant en Babylone, ne pouvant apprendre la langue
Arabique, resolu de s'en retourner en son pays, il rencontra un Ange en
chemin qui la luy enseigna miraculeusement, ayant depuis heureusement
presché en cette langue là.
1341. L'Empereur des Tartares duquel nous avons parlé, fist bastir, quoy
que Payen un Convent aux freres Mineurs en la ville d'Amalech, &
appelloit F. François d'Alexandrie son pere, qui l'avoit divinement
guery d'une fistule, & luy bailla son fils pour estre catechizé &
baptizé.
1342. F. Paschal ayant appris la langue Carmanique, de laquelle on use
par tout l'Empire des Tartares, des Perses, Chaldeens, Medes, & Carhai;
voyagea & prescha jusques à la ville de Burgaut & Amalech, qui sont aux
derniers confins des Perses & Tartares, où aprés plusieurs travaux il
fut martyrisé: deux autres le furent encor preschant à Valnacastre &
Livonie par le commandement du Duc Idolatre.
Et pour ne parler que des plus insignes missions, Urbain V, 1370; envoya
60 Religieux de sainct François sous la conduite de Frère Guillaume du
Prat, qu'il fist Evesque & son Legat au Royaume de Carhai, au mesme au
Frere Jean de Naples prescha la Foy au Roy de Gaza où il fut mis à mort
aussi bien que quatre autres en Bulgarie par la faction des Grecs.
Voicy derechef un solemnel Ambassade d'Eugène quatriesme, qui depute F.
Albert de Sartian, insigne Predicateur, & grand homme d'affaires avec 40
Religieux au Preste-jan, duquel il obtient pouvoir d'aller par tout son
Empire, & l'an 1439, il retourna à Florence où se tenoit le Concile
General, ayant amené avec soy R.P. en Dieu F. André Abbé du Monastere
sainct Anthoine, Legat & Commissaire du Preste-jan, qui desiroit
recevoir instruction, & rendre obeyssance à l'Eglise Romaine. Il fut
receu avec toute sorte de magniscence & joye, & enseigné en la Foy &
doctrine orthodoxe. Au mesme temps F. Jean de Capistran Vicaire General
de l'Ordre estant allé en Levant pour là Reformation des Convents de
l'Ordre, y amena les Ambassadeurs Arméniens, & depuis fut Legat en
Lombardie, où il ramena le Duc de Milan qui favorisoit le Concile de
Basle. Martin V le fit Inquisiteur General du sainct Office par toute la
Chrestienté où il se trouvoit. Eugene 4 luy confirma cette dignité, & le
fit son legat contre les Juifs, Payens & Heretiques, & convertit un jour
à Rome 40 Juifs avec le Prince de la Synagogue nommé Sagelas, lequel il
rendit muet & vaincu en dispute publique, & refusa, plusieurs Eveschez
pour estre plus libre à prescher, à la requeste de l'Empereur Frederic,
de l'Archiduc d'Austriche, d'Eneas Sylvius Evesque de Sienne Legat du
sainct Siege, depuis Pape Pie Second, Nicolas V l'envoya en Hongrie &
Allemagne, où il avoit acquis une si grande créance qu'Eneas Sylvius en
dit ses mots: Frere Jean est un homme de Dieu, les peuples d'Allemagne
le tiennent comme un Prophete, il a le pouvoir, s'il vouloit au moindre
signe de la main, d'eslever une grande multitude; il se trouva avec un
Crucifix en main à la bataille que les Chrestiens gaignerent en Hongrie
contre Mahomet second, qui avoit tout fraischement envahy l'Empire de
Constantinople, & se promettoit là conqueste de toute la Chrestienté,
mais, ce serviteur de Jesus-Christ anima tellement par ses prédications
les Chrestiens, qu'ils furent victorieux, ce que tesmoignent Nicolas
Calcondile, Grec, & le livre _Fasciculus temporum_, autheurs qui
vivoient au mesme temps.
Ce sainct personnage estoit receu en toutes les villes avec un
applaudissement & joye incroyable, le peuple luy alloit au devant, il
estoit receu avec le son des cloches, conduit en la grande Eglise, où
l'on entonnoit le Cantique _Te Deum Laudamus_, avec la musique & les
orgues, chacun admirant sa doctrine, & ses miracles, il baptisa en la
Russie & Valachie plus de dix mille ames, chose incroyable par une seule
predication, mais accompagnée de l'esprit de Dieu, à Gabrie en Pologne
six vingts jeunes hommes estudians dirent à Dieu au monde pour endosser
l'habit de Religion, desquels cent se firent Religieux de S. François;
il fit brusler six chartées d'instrumens à jouer, & six cens, d'attifez
& vains ornemens des femmes, lequels servent de prise au diable pour
decevoir & perdre les ames.
Le Pape Calixte III, rapporta la victoire des Chrestiens sur les Turcs
assiegeant Bellegrade l'an 1456, aux prières de ce grand serviteur de
Dieu, en laquelle il n'y eut jamais que soixante Chrestiens de tués, & y
demeura bien, deux cents quarante mille Turcs, avec 160 pieces de canon
qui furent prises. Il mourut la mesme année le 13 Octobre aagé de
soixante dix ans quatre mois, desquels il en avoit passé 40 & six mois
en la vie Religieuse. Le Souverain, Pontife Calixte III pleura amerement
sa mort & permit dés lors d'exposer son image, en publique, & faire
l'office d'un sainct Confesseur, & Docteur en l'Evesché de Sulmona, d'où
il estoit natif: & depuis ayant operé quantité de miracles, Grégoire XV,
dernièrement decedé le déclara solemnellement bien heureux, avec
permission de celebrer sa feste & son office en tout l'ordre S.
François.
Le Bien heureux frere Jacques de la Marque l'an 1490, convertit à la Foy
le Royaume de Bosna; dans lequel y avoit plusieurs Payens. Il prescha
douze ans entiers par les commandemens d'Eugène IV, Nicolas V, & Calixte
III en la Hongrie, Sclavonie, Dalmatie, Pologne, Albanie, Prusse,
Dannemarc, & haute Allemagne, & fit un tel progrez, & profit qu'il
baptiza plus de deux cents mille ames, soient Payens convertis, ou
Schismatiques reunis à l'Eglise: suivant laquelle ils n'avoient pas esté
deuement baptisez, manquant quelque chose d'essentiel au Baptesme. Il
prescha 40 ans durant avec une infinité de miracles, mourut aagé de 90
ans, dont il en avoit vescu 61 en Religion, avec une rigueur & austerité
incroyable. Sixte IV, à qui il avoit prophetizé qu'il seroit General,
Cardinal, & puis Pape, commanda qu'on mit son image en l'Eglise pour y
estre venerée, son manteau au Convent de Montbrandon où il prit l'habit,
chasse les Diables encor à present, & sa corde & son habit font le mesme
au Convent de nostre Dame la neufve à Naples où il est enterré.
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_Des deux Indes Orientales & Occidentales, & des
conversions admirables que les Freres Mineurs y
ont operé, & comme dés l'an 1622, ils avoient
dans la seule Mexique plus ce cinq cens Convents
en 22 Provinces._