Priez les uns pour les autres afin que vous soyez sauvez, disoit
l'Apostre sainct-Jacques. Je ne m'estendray pas davantage pour vous
faire voir combien merite celuy qui prie pour son prochain, que de vous
rapporter une memorable sentence de la Bien heureuse saincte Angelique
de Foligny laquelle à autant gravement que veritablement dit ces mots
dignes de sa perfection: peut estre que l'on se mocquera de moy de ce
que je vay vous dire, mais neantmoins il est vray; que j'ay receu plus
de graces de Dieu, priant pour autruy que priant pour moy mesmes.
Ce qui s confirme par l'histoire suivante extraicte des Croniques de
nostre sainct Ordre, aprés laquelle il ne faut plus de preuve ny
d'autres tesmoignage du bien qui nous revient de prier pour autruy, quoy
que nous soyons grand pecheurs, car Dieu ne se laisse jamais vaincre de
courtoisie, & est tousjours prest à donner pour peu qu'on le prie avec
foy. Un certain Religieux & parfaict Frere Mineur homme de tres-saincte
vie, prioit ordinairement tous ceux à qui il parloit d'avoir memoire de
luy en leurs prières. Advint un jour, comme il entroit en quelque ville,
qu'il rencontra une femme fort visieuse,& malvivante, qui le saluant,
luy rendit aussi-tost le réciproque, & la pria tres-humblement de prier
Dieu, & la Vierge pour luy. Mais ceste femme toute estonnée d'un propos
si nouveau en son endroit, luy respondit, helas! mon pere, mes prières
vous seroient inutiles & ne vous serviroient de rien: parce que je suis
la plus grande pecheresse du monde. Qu'elle que vous soyez, repart le
Religieux, je vous supplie de m'obliger de ce bien, ô chose admirable:
si-tost qu'elle fut entrée en l'Eglise, elle fit la reverence à une
image de la saincte Vierge, & alors elle se ressouvint du Religieux,
incontinent se mit à genoux devant icelle image, disant, l'_Ave Maria_
pour luy, elle n'eust si-tost achevé ladite oraison, qu'elle fust ravie
en esprit, & vit la Vierge Mere de Dieu, tenant son fils bien aymé entre
ses bras, qui le prioit pour elle, luy disant, (Monseigneur, je vous
supplie escoutez, s'il vous plaist l'oraison de ceste pecheresse,) &
quoy ma mere, respondit l'enfant, (comment voulez-vous que j'escoute
l'oraison odieuse de ma grande ennemie, encores qu'elle prie pour mon
grand amy?) he! mon fils, repliqua la Vierge, de grace, faites luy
misericorde, & vous la rendez amie, pour l'amour de vostre grand amy.
Ceste pauvre femme retournée à soy, grandement estonnée d'une telle
apparition, courut incontinent trouver le Religieux, & luy raconta ce
qu'elle avoit veu en son esprit, aprés luy fit une entière & parfaite
confession de tous ses pechez, & depuis s'estudia du tout à fuir le
vice; & servir devotement ceste tant secourable Advocate des pecheurs.
Environ les mois d'Avril & May les pluyes furent tres-grandes & presque
continuelles au païs de nos Hurons (au contraire de la France qui fut
fort seiche cette année là) de sorte que les Sauvages estoient dans de
grandes appréhensions que tous les bleds des champs deussent perir, &
dans cette affliction qui leur est fort sensible, ne sçavoient plus à
qui avoir recours sinon à nous, car des-ja toutes leurs inventions &
superstitions avoient esté inutilement employées, c'est ce qui les fist
recourir au vray Dieu qui leur départit misericordieusement les effects
de sa divine providence. Ils tindrent donc conseil entre les principaux
Capitaines & vieillards, & adviserent à un dernier & salutaire remede,
qui n'estoit pas vrayement Sauvage, mais digne de personnes plus
illuminées. Ils firent apporter un tonneau de médiocre grandeur, au
milieu de la cabane du grand Capitaine ou se tenoit le conseil, &
ordonnerent que tous ceux du bourg qui auroient un champ de bled
encemencé y apporteroient une escuellée de bled de leur cabane, & ceux
qui avoient deux champs en apporteraient deux escuellées,& ainsi des
autres, puis l'offreroient & dedieroient à l'un de nous trois, pour
l'obliger avec ses deux autres confreres, de prier Dieu pour eux.
Cela faict, ils me manderent par un nommé Grenole de me trouver au
conseil, où ils desiroient me communiquer quelque affaire d'importance,
aussi pour recevoir un tonneau de bled qu'ils m'avoient dédié.
Avec l'advis de mes confreres je m'y en allay, & m'assis auprés du grand
Capitaine, lequel me dit: Mon Nepveu: nous t'avons envoyé quérir, pour
t'adviser que si les pluyes ne cessent bientost, nos bleds se
pourriront, & toy & tes confreres avec nous, mourrons tous de faim, mais
comme vous estes gens de grand esprit, nous avons eu recours & vous &
esperons que vous obtiendrez de vostre Pere qui est au Ciel, quelque
remede & assistance à la necessité presente, qui nous menace d'une
totale ruyne.
Vous nous avez tousjours annoncé qu'il estoit tres-bon, & avoit tout
pouvoir au ciel & en la terre si ainsi est qu'il soit tout puissant &
puisse ce qu'il veut; il peut donc nous retirer de nos miseres, & nous
donner un temps favorable & propice, prie le donc, avec tes autres
confrères, de faire cesser les pluyes & le mauvais temps, qui nous
conduit infailliblement dans la famine. S'il continue encore quelque
temps, & nous ne te serons pas ingrats ny mescognoissans: car voyla
des-ja un tonneau de bled que nous t'avions dedié en attendant mieux.
Son discours finy, & ses raisons deduites, je luy remonstray que tout ce
que nous leur avions dit & enseigné estoit tres-veritable, mais qu'il
estoit à la liberté d'un Pere d'exaucer oa rejetter les prières de son
enfant, & que pour chastier, ou faire grâce & misericorde, il estoit
toujours la mesme bonté, y ayant autant d'amour au refus qu'à l'octroy,
& luy dis, pour exemple: voy la deux de tes petits enfans, Andaracouy &
Aroussen, car ainsi s'appelloient ils, quelquefois tu leur accorde ce
qu'ils te demandent, & d'autres fois non, que si tu les refuses & les
laisse contristez, ce n'est pas pour hayne, que tu leur portes, ny pour
mal que tu leur veuille; ains pour ce que tu juge mieux qu'eux que cela
ne leur est pas propre, ou que ce chastiment leur est necessaire. Ainsi
en use Dieu nostre Pere très sage, envers nous ses petits enfans, &
serviteurs.
Ce Capitaine un peu grossier en matière spirituelle, me répliqua, & dit:
Mon Nepveu, il n'y a point de comparaison de vous à ces petits enfans,
car n'ayans point d'esprit ils font souvent de folles demandes, & moy
qui fuis père sage & de beaucoup d'esprit je les exauce ou refuse avec
raison. Mais pour vous qui estes grandement sages & ne demandez rien
inconsiderement & qui ne soit tres-bon & equitable, vostre Pere qui est
au Ciel n'a garde de vous esconduire, que s'il ne vous exauce & que nos
bleds viennent à se perdre, nous croyrons que vous n'estes pas
véritables, & que vostre Jesus n'est point si bon ny si puissant que
vous nous avez annoncé. Je luy repliquay tout ce qui estoit necessaire
là dessus, & luy remis en mémoire que des-ja en plusieurs occasions ils
avoient experimenté le secours d'un Dieu & d'un Créateur si bon &
pitoyable, & qu'il les assisterait encore à cette presente & pressante
necessité, & leur donneroit du bled plus que suffisamment, pourveu
qu'ils nous voulussent croire & quitassent leurs vices, & que si Dieu
les chastioit parfois, c'estoit pour ce qu'ils estoient tousjours
vicieux & ne sortoient point de leurs mauvaises habitudes, & que s'ils
se corrigeoient, ils luy seroient agréables & les traitteroit aprés sans
qu'ils manquassent de rien.
Ce bon homme prenant goust à tout ce que je luy disois, me dit: ô mon
Nepveu je veux donc estre enfant de Dieu comme toy, je luy respondis tu
n'en es point encore capable, ô mon oncle & il faut encore un peu
attendre que tu te sois corrigé, car Dieu ne veut point d'enfant s'il ne
renonce aux superstitions & qu'il ne se contente de sa propre femme,
sans aller à celles d'autruy, & si tu le fais nous te baptiserons, &
aprés ta mort ton ame s'en ira bienheureuse avec luy en Paradis.
Le conseil achevé, le bled d'Inde fut porté en nostre cabane, & m'y en
retournay, où j'advertis mes confreres de tout ce qui s'estoit passé, &
qu'il falloit serieusement & instamment prier Dieu pour ce pauvre
peuple, à ce qu'il daignast les regarder de son oeil de misericorde &
leur donnast un temps propre & necessaire à leurs bleds, pour de là les
faire admirer ses merveilles. Mais à peine eusmes nous commencé nos
petites prieres & esté processionnellement à l'entour de nostre petite
cabane (le P. Joseph revestu) en disant les Litanies & autres prières
propres, que N. S. tres-bon & misericordieux fist à mesme temps cesser
les pluyes, tellement que le Ciel, qui auparavant estoit par tout
couvert de nuées obscures qui se deschargeoienr abondamment sur la
terre, se fist serain, & toutes ces nuées se ramasserent en un globe au
dessus du bourg, qui tout à coup s'alla fondre derrière les bois, sans
qu'on en apperceut jamais tomber une seule goutte d'eau. Et ce beau
temps dura environ trois sepmaines au grand contentement, estonnement &
admiration des Sauvages, qui satisfaicts d'une telle faveur celeste nous
en resterent fort affectionnez, avec deliberation de faire passer en
conseil, que de là en avant ils nous appelleroient Peres, qui estoit
beaucoup gaigné sur leur esprit, & à nous une grande obligation de
rendre infinies graces à nostre Seigneur, qui nous avoit exaucé, veu
qu'il n'usent jamais de ce mot Pere, qu'envers les vieillards de leur
nation, & non envers les estrangers, par une certaine vanité qu'ils ont
de tenir, tousjours le dessus.
Quelqu'uns ensuitte nous appelloient Arondiouane, c'est à dire Prophete
ou homme qui predit les choses à venir & peut changer les temps, car
entr'eux il y a de certains Sorciers, Medecins ou Magiciens, qui ont
accez au diable & qui font estat de prédire les choses futures & de
faire tonner ou cesser les orages, & ceux là sont les plus estimez
entr'eux, comme entre nous les plus grands Saincts, non qu'ils les
estiment Saincts, mais admirables & sçachant les choses à venir. C'est
tout ce qu'ils pouvoient dire d'excellent de nous, car pour nous
appeller Oxiou Ondaki, qui veut dire demon ou Ange, cela estoit quelque
degré au dessous de ceste premiere qualité.
Bref les Sauvages nous eurent une telle créance & avoient tant
d'opinions de nous depuis ceste faveur celeste, que cela nous estoit à
peine, pour ce qu'ils en inferoient & s'imaginoient que Dieu ne nous
esconduiroit jamais d'aucune chose que luy demandassions, & que nous
pouvions tourner le Ciel & la terre à nostre volonté (par maniere de
dire) c'est pourquoy il leur en falloit faire rabatre de beaucoup & les
adviser que Dieu ne faict pas tousjours miracle, & que nous n'estions
pas digne d'estre tousjours exaucez mais souvent corrigez.
Il m'arriva un jourqu'estant allé visiter un Sauvage de nos meilleurs
amis, grandement honneste homme, & qui sentoit plustost son bon
Chrestien que non pas son Sauvage, comme je discourois avec luy &
pensois monstrer nostre cachet, pour luy en faire admirer l'image qui
estoit de la saincte Vierge, une fille subtilement s'en saisit & le
jette de costé dans les cendres pour n'en estre trouvée saisie & le
ramasser aprés ma sortie. J'estois marry que ce cachet m'eut esté ainsi
desrobé, & dis à ceste fille que je soupçonnois, tu te ris à present de
mon cachet perdu, mais sache que s'il ne m'est rendu, que tu pleureras
demain & mourras bien tost, car Dieu n'ayme point les larronnesses & les
chastie, ce que je disois simplement pour l'intimider & faire rendre son
larrecin, comme elle fist à la fin l'ayant moy mesme ramassé du lieu
qu'elle me monstra l'avoir jetté.
Le lendemain matin à heure de dix estant retourné voir mon Sauvage, je
trouvay cette fille toute esplorée, malade & travaillée de grands
vomissemens, estonné & marry de la voir en cet estat je m'informay de la
cause de son mal & de ses pleurs, l'on me dit que c'estoit le chastiment
de Jesus que je luy avois predit & que devant mourir elle desiroit s'en
retourner à la nation du petun d'où elle estoit, pour ne mourir hors de
son païs, je la consolay alors & luy dis qu'elle ne mourroit point pour
ce coup ny ne sentiroit davantage de mal, puisque ce cachet avoit esté
retrouvé, mais qu'elle avisast une autre fois de ne plus desrober, puis
que cela desplairoit au bon Jesus, elle me demanda derechef si elle n'en
mourroit point, je luy dis que non, aprés quoy elle resta entièrement
guérie & consolée & ne parla plus de retourner en son païs comme elle
faisoit auparavant.
Comme ils estimoient que les plus grands Capitaines François estoient
douez d'un plus grand esprit, & qu'ayans un si grand esprit ils
pouvoient faire les choses plus-difficiles & non les pauvres qui
n'avoient point d'esprit. Ils inferoient de là que le Roy (comme le plus
grand Capitaine des François,) faisoit les plus grandes chaudières, &
les autres Capitaines les moindres & plus petits meubles. Je les tiray
de cette folle pensée lors qu'ils nous en presenterent à raccomoder, car
leur ayant dit que c'estoit l'ouvrage des pauvres artizans & non du Roy
ny des grands, l'admirant ils nous dirent: les pauvres ont donc de
l'esprit en vostre païs & d'où vient donc que ce sont les Capitaines de
Kebec qui ont toute les marchandises & non les autres, c'est que les
pauvres leur donnent leur travail, & les riches les nourrissent.
Ils nous prierent quelquefois de fort bonne grace, de faire pancher en
bas les oreilles droictes de leurs chiens, pour les rendre semblables à
ceux de Kebec, & de tuer cest importun Tonnere qui les estourdissoit de
son bruit, car ils croyoient qu'il estoit un oyseau fort délicat qu'on
mangeoit en France, couvert de fort belles plumes, & nous demandoient si
les pennaches de nos gens estoient de ses plumes, & s'il avoit bien de
la graisse, & pourquoy il faisoit tant de bruit, & de la cause de ces
esclairs, & de ces roulemens, & je satisfaisois selon ma petite capacité
à leur demande, & les détrompois leur faisant voir qu'ils ne devoient
penser si peu apparemment des choses, ny croire à tous esprits, de quoy
ils restoient fort contens & satisfaits, car ils sont bien ayse
d'apprendre, & d'ouyr discourir des choses qu'ils ignorent, pourveu
qu'on leur parle serieusement, & en vérité, & non point en gaussant, ou
niaisant, comme faisoient nos François.
Ils furent fort estonnez entre autre chose, aussi bien que plusieurs
simples gens d'icy, d'ouir dire que la terre fut ronde, & suspendue sans
autre apppuy que de la puissance de Dieu, que l'on yoyageast à L'entour
d'icelle, & qu'il y eut des Nations au dessous de nous, & mesme que le
Soleil fit son cours à l'entour; car ils pensoient que la terre fut
posée fur le fond des abysmes des eauës, & qu'au milieu d'icelle il y
eut un trou dans lequel le Soleil se couchoit jusques au lendemain matin
qu'il sortoit par l'autre extrémité.
Cette opinion est quasi conforme à celle des Peruennois, lesquels quand
ils voyoient que le Soleil se couchoit, & qui sembloit se précipiter
dans la mer, qui en toute l'estendue du Peru est du costé du Ponent, ils
disoient qu'il entroit dedans où par la violence de sa chaleur il
desseichoit la pluspart des eauës, & qu'à l'imitation d'un bon nageur,
il faisoit le plongeon par dessous la terre qu'ils croyoient estre sur
l'eau, pour sortir le jour d'après des portes de l'Orient ce qu'ils, ne
disoient que du coucher du Soleil sans parler de celuy de la Lune ny des
autres estoiles. De toutes lesquelles choses oa peut inférer, qu'ils
n'estoient gueres sçavans en l'Astrologie, & fort ignorans en ces
sçiences pour n'y avoir pas eu de Maistres.
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_Histoire d'une femme Huronne baptisée, & d'un
jeune Montagnais auquel le Diable s'apparut sous
diverses formes. Du festin qui fut fait à son
baptesme, & de la harangue des Sauvages._