Nonobstant que les femmes voyent d'autres hommes que leurs maris, & les
maris d'autres femmes que les leurs, si est ce qu'ils ayment tous
grandement leurs enfans, gardans cette loy que la nature a entée és
coeurs de tous les animaux d'en avoir le soin.
Or, ce qui faict qu'ils ayment leurs enfans plus qu'on ne faict par
deçà, est à mon advis qu'ils sont le support des peres & meres en leur
vieillesse, soit pour les ayder à vivre, ou bien pour les deffendre de
leurs ennemis, & la nature conserve en eux son droict tout entier pour
ce regard: à cause dequoy ce qu'ils souhaittent le plus est d'avoir
nombre d'enfans, pour estre tant plus forts & asseurez de support au
temps de maladie ou de vieillesse, & neantmoins entre les Hurons les
femmes n'y sont pas si fecondes que par deçà: peut estre à cause de tant
d'amis ou du climat, ou pour autre raison que je ne cognois point, non
plus que celles qui donnent davantage d'enfans aux Françoises qu'aux
Espagnoles & Italiennes.
La femme estant preste d'accoucher toute la cérémonie qu'il s'y
apportent n'est pas grande, & les preparatifs encores moins curieux, car
ils plantent simplement 4 ou 5 bastons en un coin de la cabane qu'ils
entourent de peaux & couvertures, comme un habitacle dedans lequel ils
couchent la malade à platte terre, ou, pour le plus sur quelque fourures
ou rameaux de sapin, & là elle faict son fruict assistée de quelque
vieille qui luy sert de sage femme il y en a qui accouchent d'elles
mesmes & en peu de temps, & peu meurent de ce travail, qui semble leur
estre moindre qu'aux femmes delicates de par deçà.
L'enfant estant nay, le premier office qu'il faict, est de sonner de la
trompette en pleurant, pour dire qu'entrant au monde il entre à la
guerre, comme en effect ce monde n'est qu'une guerre continuelle, un
sejour de miseres & une vallée de larmes, où à peine avons nous gousté
de la vie qu'il faut gouster de la mort.
Il y en a qui ont remarqué que si l'enfant est masle, il profere dés
aussi-tost, A, & E, si c'est une femelle, comme si chacun en son sexe
accusoit Adam & Eve, d'où nous tirons toutes nos miseres & calamitez,
mais cela vient d'une autre cause que les Medecins sçavent & que je ne
peux expliquer.
En quelque contrée dés l'instant de la naissance de l'enfant, on leur
frotte tout le corps d'huyle & de peintures comme au Bresil, & parmy nos
Canadiens mesme les meres leur peignent le visage de noir, aussi bien
qu'en la mort de leurs parens, comme si entrant au monde il falloit
desja penser au trespas, car le noir signifie deuil & tristesse.
Il y en a qui leur font avaller de la graisse fondue, ou de l'huyle, si
tost qu'ils sont sortis du ventre de leur mere, je ne sçay à quel
dessein ny pourquoy sinon que le diable (singe des oeuvres de Dieu) leur
ait voulu donner cette invention pour contrefaire en quelque chose le S.
Baptesme ou la confirmation.
Les Canadiennes leur tordent aussi les deux genouils en dedans, leur
faisant tourner les deux talons en dehors, en sorte que en marchant ils
jettent les orteils en dedans & les talons en dehors & ce afin qu'ils
prennent leur ply, & qu'estans grands, ils puissent plus facillement &
commodement porter leurs raquestes & se tenir avec plus de fermeté dans
les canots quand il faut estre debout, & en effect nous trouvons par
expérience qu'ils ont raison, & qu'ils les portent mieux que les
François, qui jettent tousjours, la pointe du pied en dehors, & par,
ainsi font que la queue de leurs raquettes allans en dedans, les
entrelassent souvent & se laissent tomber, comme il m'a pensé
quelquefois arriver au commencement que j'y estois moins stilé, où les
Sauvages au contraire ont tousjours la queue de leurs raquettes en
dehors, & hors de crainte de pouvoir marcher dessus & s'entretailler
comme nous faisons, dont nos chevilles en pourroient souvent dire des
nouvelles, chauffez de sandalles de bois, comme nous sommes & peu
souvent de cuirs.
L'usage de porter des oreillettes est tellement ancien, qu'il est dit de
Job qu'après son affliction, ses parens & amis se conjouissans de sa
convalescence, luy firent present chacun d'une brebis & d'un pendant
d'oreille de fin or.
Nos Sauvages les ont fort en usage, non d'or ny d'argent qu'ils ne
cognoisent point, mais de quoy que ce soit, c'est pourquoy la femme dés
qu'elle est accouchée, suivant la coustume du païs, perce les oreilles
de son petit en un, deux, trois, quatre ou cinq endroits, avec une
aleine ou un os de poisson non sans quelque compassion & apprehension de
leur faire douleur, mais peur qu'attendant plus tard les maux leurs
soient plus sensibles & insupportables, puis y met des tuyaux de plumes
ou autre chose pour entretenir les trous, estans gueris ils y pendent
des patinotres de pourceleines ou autres bagatelles pareillement à son
col quelque petit qu'il soit.
Apres que toutes les petites ceremonies ont esté faictes à l'enfant
nouveau né, on faict le festin aux amis où la tarte & le bon vin n'est
point espargné icy, ny le petun & la sagamité là. Mais pour l'imposition
des noms, ils les donnent par tradition, c'est à dire, qu'ils ont des
noms en grande quantité, lesquels ils choisissenr & imposent à leurs
enfans, aucuns desquels sont sans signification & les autres avec
signification, qu'ils disent rarement à quiconque leur demande, car ils
sont autant retenus à dire leur propre nom, comme libres de dire celuy
des autres.
Je veux bien advertir aussi les nouveaux François qui vont entr'eux que
s'ils ne sont soigneux de leur dire leur nom propre dés leur arrivée,
que les Sauvages ne manqueront pas de leur en imposer de ceux qu'ils
croiront leur mieux convenir.
A ce jeune garçon qui vint demeurer avec nous dans le païs des Hurons à
cause qu'il estoit jeune, petit & frétillant, ils l'appellerent
_Aubaitsique_, qui veut dire petit poisson. A un autre François un peu
turbulant & léger de la main, ils luy donnèrent le nom _Houaonton_, qui
signifie fascheux & querelleur. A moy ils m'avoient donné le nom de
grand Chef de guerre, je ne sçay par quelle raison, (car je n'avois ny
espée, ny mousquet,) sinon que je n'aprehendois aucun peril ny danger,
ou pour la recommandation des Chefs de l'habitation, lesquels avoient de
l'affection & du respect particulier pour moy qui estois le moindre de
tous nos frètes.
Aprés que j'eu sçeu par le moyen du Truchement Bruslé & du sieur du
Vernet la signification de ce nom nullement convenable à un pauvre frère
Mineur, je leur dis qu'ils m appelassent par mon nom propre Gabriel,
comme ils faisoient mes deux autres confrères, Joseph & Nicolas, ce
qu'ils firent, sinon par les champs & parmy les autres nations qu'ils
usoient du mot _Garihouanne_ grand Capitaine.
On dit que les Roys du Peru, avoient accoustumé de prendre les noms des
principaux animaux, des principales plantes ou des plus belles fleurs de
leur pais, pour donner à entendre & s'instruire eux mesmes, que comme
ces choses excelloient par dessus celles de leur espece, il falloit de
mesme qu'ils parussent plus excellemment vertueux que tous les autres
hommes du commun. Aussi ce nom que mes Hurons m'avoient imposé
m'obligeoit à une plus exacte pratique de la vertu, non en paroles
seulement, mais à la patience & à souffrir genereusement les choses qui
contredisoient à mon esprit & desplaisoient à mes sens, car pour la
guerre contre les hommes elle n'estoit pas de mon gibier.
J'ay cogneu un homme d'entr'eux qui se nommoit _Onniannetani_ qui veut
dire je suis empeché, un autre _Tarby_, arbre, je pensois au
commencement avec plusieurs autres qu'il vouloit dire Tharé, le nom du
père d'Abraham mais je me mesprenois avec eux. Aucuns portent le nom de
quelque animal, autres des montagnes, & vallées, du vent, ou de quelque
partie du corps humain, & un qui s'appelloit Joseph, mais je n'ay pû
sçavoir qui luy avoit imposé ce nom là, & peut estre que parmy un si
grand nombre de noms qu'ils ont en usage, il s'y en peut trouver
quelqu'uns approchans des nostres, ou par rencontre ou à dessein.
L'on tient que nos Montagnais ont cela de particulier qu'ils imposent
souvent deux noms à leurs enfans, & quelquefois trois comme celuy qui
fut nommé _Mahican, Atic, Ouche_ Loup, Cerf, Canot. Et un autre _Mahican
Atic_, Loup, Cerf. Puis _Choumin_, Raisin, _Aric_ Crapaut,
_Petitchiouan_ la mer monte. _Amiscoueian_, vieille robe de Castor, &
plusieurs autres sortes de noms à la fantasie des parens, car aussi tost
est donné le nom d'un oyseau, ou d'une beste, à l'enfant comme d'une
autre chose materielle ou impropre.
J'ay quelquefois ruminé en moy-mesme d'où pouvoient procéder ou deriver
les surnoms de nous autres Chrestiens, veu qu'ils ne sont point
ordinairement en usage chez les Juifs, Payens & Infidelles, desquels
nous sommes descendus, car en fin nous avons tous pris naissance, d'Eve
& d'Adam, des Juifs, ou des Gentils, & asseurement des Enfans de Noël, &
ay creu, que plusieurs ont esté imposez par le vulgaire, ou pour quelque
action, ou pour quelque accident, & que d'autres s'en sont imposez d'eux
mesmes prenans des noms de guerre, de ville, ou de seigneurie,
ensevelissans par ce moyen le leur ancien, mais je croy, & il y a bien
de l'apparence que nos surnoms sont pour la pluspart les noms propres de
nos anciens parens avant qu'ils fussent faits Chrestiens, ausquels on
imposoit un nouveau nom au sainct Baptesme, & le leur propre qu'ils
avoient auparavant leur a servy de surnom, qui est venu jusques à nous
de pere en fils, ainsi que nous pratiquons encores de present envers
plusieurs de nos Canadiens convertis, ausquels nous avons laissé leur
ancien nom Sauvage pour surnom.
Car que veulent dire la pluspart de nos surnoms, personne n'en sçauroit
rien dire, non plus que des noms des Payens, & Sauvages dont nous
ignorons les louanges, ou bien il faudroit, qu'eux-mesmes nous en
donnassent l'explication, car ils en ont peu sans signification, & si on
considere de prés on trouvera que jamais nos anciens qui ont imposé les
premiers noms aux hommes, n'en ont donné aucun sans consideration, & qui
n'aye signifié quelque chose, comme j'ay dit, laquelle signification
n'est point venue jusques à nous.
Or le nom que nos Sauvages ont imposé à leurs enfans en la naissance
leur reste tousjours, sinon que pour quelque occasion particuliere &
remarquable on leur change, ou qu'on leur en adjouste encore un autre de
vitupère ou d'honneur, comme j'ay dit en la resurrection des valeureux
Capitaine morts entre les neutres, ou l'on fait revivre leur memoire.
Nous avons, appris du sieur Champlain qu'il y eut un Sauvage de sa
cognoissance qui par consideration voulut changer son premier nom en
celuy de Loup & Cerf, on lui en demanda la raison & pourquoy il avoit
pris les noms de deux animaux si contraires, il respondit qu'en son païs
il n'y avoit beste si cruelle que le loup & animal plus doux que le
cerf, & qu'ainsi il seroit bon, doux & paisible envers un chacun
n'estant point offencé, mais que s'il estoit outragé, il seroit furieux
& vaillant, & ne pardonneroit à personne, non plus que le loup au cerf,
quand il le tient arresté.
J'ay desja dit en quelque endroit de ce volume la force des femmes
Sauvagesses, & comme elles accouchent sans grand travail, du moins qui
paroisse, mais je repete derechef qu'elles sont admirables, car elles
n'ont pas si tost mis un enfant au monde, qu'elles sont encores plustost
sus pieds, vont au bois, vont à l'eau, & font tout le reste de leur
petit mesnage comme si de rien n'avoit esté, de se geindre point de
nouvelle, & de faire la delicate encore moins, on se rie plaisamment en
France du caquet des accouchées, où toutes sortes de differens discours
s'estalent & se devident, car l'une y parle de son mary, & l'autre de sa
servante, du four, & du moulin, & du marché, de halles. O mon Dieu quel
cliquetits, il n'y a que les plus spirituelles qui parlent un peu de
Dieu mais encore sobrement, car la mode, & les collets, la juppe, & les
souliers ont là leur empire.
Un certain François fit un jour divers interrogats à une jeune femme
nouvellement relevée de ses couches, sur ce qu'elle n'avoit point parue
enceinte ny grosse, guère plus qu'à son ordinaire, (c'est que j'ay
admiré entre nos Huronnes) ne s'estoit point plainte, & n'avoit point
gardé la chambre, comme font les femmes de France. A cela toutes se
prirent à rire, disans que les Françoises estoient bien paresseuses, &
avoient bien peu de courage, que pour avoir mis un enfant au monde elles
voulussent tenir le lict, elles devroient tascher (dirent elles,)
d'accoucher en Hyver afin de faire comme les ours, qui se tiennent
quatre ou cinq mois enfermez, de peur du froid.
Et comme nostre Frere Gervais estoit un jour auprès du Sauvage
Napagabiscou malade dans sa cabane, sortit d'auprés de luy la femme de
ce bon homme pour aller faire ses couches à la cabane voisine, mais avec
tant de prudence que personne ne s'apperçeut de son incommodité, non pas
mesme son mary, que le lendemain matin que sa belle soeur luy apporta
une petite fille que Dieu luy avoit donnée, dequoy ils furent tous
estonnez car personne ne s'estoit apperceu de sa grossesse, ny le Frere
Gervais, qui demanda à cette femme, mais un peu trop simplement si cette
fille estoit d'elle, laquelle luy respondit en riant que ouy (car il n'y
avoit que 4 ou 5 mois qu'elle estoit accouchée) & puis dit, & quoy les
femmes de France en ont elle si souvent, non dit le Religieux que
d'année en année, & au plus de neuf en dix mois, mais il leur arrive
quelquefois d'en avoir deux d'une couche (pour moy j'ay esté une fois en
un village, où une femme estoit accouchée de quatre garçons ayans tous
vie). A cela elle fit un grand cry disant: _Cbetê_: (car c'est leur
façon d'admirer) elles ressemblent donc aux femelles des eslans qui
portent deux petits à la foys, jamais je n'ay veu aucune femme de nostre
Nation avoir deux enfans d'une couche, je croy qu'elle avoit quelque
raison, car la chose arrive fort rarement entr'eux, neantmoins pendant
que j'estois aux Hurons une fille en accoucha de deux, dequoy elle
restoit toute honteuse, non d'avoir perdu sa virginité qui ne leur est
point honorable, mais d'avoir fait un jumeau.
Entre les Montagnais ils ont cette coustume que personne ne se sert des
vaisselles, calumets, ou petunoir de la nouvelle accouchée pendant le
temps de 15 jours, tenant tout cela comme immonde, lesquels ils ne
veulent pas mesme toucher, & les bruslent après ce temps là, ce qui sent
fort de son honnesteté.
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_Du choix qu il faut faire des nourrices. De la
nourriture & emmaillottement des enfans, comme
ils sont endurcis à la peine, & ne succedent
point aux biens du Pere._