Suetone Tranquile, raconte que l'Empereur Octave Auguste defendit à Rome
l'exercice du jeu, & que nul ne peut inviter autruy à manger chez soy,
pour autant disoit-il; qu'aux jeux, aucun ne s'abstient de blasphemer
contre les Dieux, & aux festins de mesdire de son prochain, ce que ce
victorieux peuple observa religieusement un long-temps, plus admirable,
en cette victoire de soy mesme, se privant de son propre contentement
pour obeir aux Loix, que d'avoir subjugué l'ennemy par le fer où les
plus vicieux peuvent remporter de signalées victoires, pendant qu'eux:
mesmes se laissent vaincre de leurs propres appetits.
Je ne voudrois pas neantmoins absolument condamner les honnestes
entretiens & petites recreations, qui se font quelquefois entre parens &
amis par un pieux divertissement, puis que cela sert à entretenir
l'amitié & benevolence mutuelle, comme un autre Job avec ses enfans,
mais il faudroit qu'ils imitassent cette mesme vertu & l'exemple, non de
quelques avares Chrestiens, mais des anciens Payens, qui donnoient aux
pauvres & souffreteux, les reliefs de leurs festins banquets, qui par ce
moyen se rendoient meritoires où les nostres sont ordinairement vicieux.
Le Philosophe Aristide en une oraison qu'il fist des excellences de Rome
dit: que les Princes de Perse, avoient ceste coustume de ne s'assoir
jamais à table pour disner ou soupper, jusques à ce que aux portes de
leurs Palais, leurs trompettes eussent sonné, & ce afin que là, toutes
les vesves & orphelins s'y assemblassent, pour ce que c'estoit une loy
entr'eux, que tout ce qui demeuroit des tables royales fussent pour les
personnes necessiteuses. Et Plutarque en sa politique confirmant la
mesme chose pratiquée entre les Romains, dit: qu'ils ordonnerent, que
tout ce qui demeurerait des banquets & conviz, qui se faisoient és
nopces & triomphes, fut donné aux pauvres, vesves & orphelins.
Voilà des Loix qui ne doivent point estre appellées payennes, bien
qu'ordonnées & pratiquées par les Payens mesmes, mais plustost
religieuses & Chrestiennes, puis qu'elles sont, fondées en charité, de
laquelle nous faisons particulièrement profession, en recevant le
baptesme.
Nos Sauvages, à la vérité, ne sont pas gens de si grande chere, qu'ils
ayent besoin de faire sonner leurs tortues, pour inviter les pauvres à
venir manger les restes de leurs festins, car outre qu'ils n'ont point
de pauvres ils n'ont aussi point de superflu. Ce n'est pas comme és
maisons de beaucoup de riches avaricieux, lesquels s'ils traictent leurs
amis avec quelque abondance, ils se servent des reliefs à leurs autres
repas, & n'en font point de part aux pauvres que les vers & la
putréfaction ne les y contraignent. Action digne de chastiment & non
point de mérite, car on ne doit rien donner aux pauvres, qui ne soit
honneste & bon s'il se peut, autrement ceste offrande est rejettée de
Dieu, comme celle de Cain, qui donnoit le pire de son troupeau en
sacrifice, où le bon Abel faisoit choix du meilleur, imité à present de
plusieurs bonnes dames, & de personnes de merite, qui se privent souvent
des mets les plus délicieux de leur table, pour en faire part aux
pauvres malades & necessiteux, qu'ils envoyent visiter jusques dans les
cachots & où ils sçavent qu'il y a de la necessité.
Quand quelqu'un de nos Canadiens ou Hurons, veut faire festin à ses
amis, il les envoye inviter de bonne heure comme l'on faict icy, mais
personne ne s'excuse là, dont vous en voyez tels, sortir d'un festin
pleins comme un oeuf, qui du mesme pas s'en vont à un autre, où, ils se
racheptent s'ils ne peuvent manger, car ils tiendront à affront d'estre
esconduits s'il n'y avoit excuse vrayement légitime, & que ce fut un
festin à tout manger.
Le monde estant invité, on met la chaudière sur le feu, grande ou petite
selon la quantité des viandes & le nombre des personnes qui doivent
estre de la feste, tout estant cuit & prest à dresser, on va derechef
faire la seconde semonce, par ces mots Montagnais, comme à la premiere
fois Kinatomigaouin, je te prie de festin, & s'ils sont plusieurs
Kinatomigaouinaou, je vous prie de festin, lesquels respondent ho ho ho,
& entr'eux Ninatomigaouinano, nous sommes priez de festin. Mais les
Hurons disent d'un ton plus grave & puissant en invitant au festin;
Saconcheta (qui est un mot qui ne derive point neantmoins du nom de
festin, car agochin entr'eux, veut dire festin) lesquels s'y en vont à
mesme temps avec leur escuelle & la cueillier dedans, qu'ils portent
gravement devant eux avec les deux mains. Si ce sont Algoumequins qui
fassent le festin, les Hurons portent leurs escuelles garnies d'un peu
de farine pour mettre dedans le brouet, à raison que ces Aquanaques en
ont fort peu souvent, & puis c'est leur coustume.
Entrans dans la cabane chacun s'assied sur les nattes ou la terre nue,
ou pour le plus sur de petits rameaux d'arbres ou de cedre, les hommes
au haut bout & les femmes en suitte, également des deux costez jusques
au bas. Tout estant entré on dit les mots, après lesquels il n'est
permis à personne d'y plus entrer, soit-il des conviez ou non, ayans
opinion qu'autrement il y auroit du mal-heur en leur festin, qui est
ordinairement faict à quelque intention, bonne ou mauvaise.
Les mots du banquet sont prononcez hautement & intelligiblement devant
toute l'assemblée par le maistre du festin, où un autre à ce deputé, en
ces termes: vous qui estes icy assemblez, je vous fais sçavoir que c'est
N. qui faict le festin, nommant la personne & l'intention pourquoy il
est faict, & tous respondent du fond de l'estomach: ho, puis poursuivant
sa harangue dit les mots qui précèdent le manger, à sçavoir: Nequaré, la
chaudiere est cuite, & de mesme tout le monde respond, ho, en frappant
du poing contre terre, Gagnenon youri, il y a un chien de cuit: si c'est
du cerf, ils disent: Sconoton youri, & ainsi des autres viandes, nommant
l'espece ou les choses qui sont dans la chaudiere, les unes aprés les
autres, & tous respondent ho, levans la derniere sillabe à chaque fois,
puis frappent du poing contre terre d'autant plus gaillardement qu'ils
estiment ce festin & l'excellence des viandes qui leur doivent estre
servies.
Les Montagnais ont cela de particulier, qu'en disans les mots du festin,
ils annoncent aussi si c'est un festin à tout manger, car quand ce n'est
pas à tout manger, ils remportent le reste chacun à sa cabane, pour leur
femmes & leurs enfans, qui est une coustume louable.
Cela faict les officiers vont de rang en rang prennent les escuelles de
tous, les unes aprés les autres, qu'ils emplissent du brouet avec leurs
grandes cueillieres, & recommencent tousjours à remplir, tant que la
chaudiere soit nette, & si c'est un festin à tout manger, il faut qu'un
chacun avale tout ce qu'on luy a donné, & s'il ne peut pour estre trop
saoul, qu'il se rachepte de quelque peut present envers le maistre du
festin & fasse achever son escuelle par un autre, tellement qu'il s'y en
trouve, qui ont le ventre si plein, qu'il leur bande comme un tabourin.
Ce grand Philosophe Platon cognoissant le dommage que le vin apporte à
l'homme, quand il est pris avec excez, disoit: qu'en partie les Dieux
l'avoient envoyé ça-bas, pour faire punition des hommes, & prendre
vengeance de leurs offences, les faisans (aprés qu'ils sont yvres)
quereller & se tuer l'un l'autre comme il n'arrive que trop souvent par
deçà, entre gens de petite condition & de petit esprit. Chose si hideuse
que pour en faire abhorrer le vice, les Lacedemoniens souloient faire
voir à leurs enfans, leurs esclaves pleins de vin.
Or nos barbares en leurs festins sont exempts de ses mal-heurs là Dieu
mercy, car on n'y presente jamais ny vin, ny biere, ny cidre; & si
quelqu'un demande à boire, ce qui arrive fort rarement, on luy donne de
l'eau toute claire, non dans un verre, mais dans une escuelle ou à mesme
le chaudron, qu'il avale gaillardement, & par ce moyen sont exempts
d'ivrognerie, qui est un grand bien & pour le corps & pour l'esprit, car
il est croyable, que s'ils avoient l'usage du vin, qu'ils se rendroient
intemperés comme nous, & puis feroient des furieux, comme on a veu en
quelques Montagnais, coeffez d'eau de vie que les Mattelots leur
traictent.
Nos Sauvages ont je ne sçay quoy de prudent & venerable dans leurs
desbauches, qu'ils ne s'emancipent point aysement en parolles &
disputes, vont aux festins d'un pas plus modeste & representans ses
Maigistrats, s'y comportent avec la mesme modestie & silence, & s'en
retournent en leurs maisons & cabanes avec la mesme sagesse; de maniere
que vous diriez voir en ces Messieurs là, allant à leur brouet, les
vieillards de l'ancienne Lacedemone.
Valerius Leo, donnant un jour à soupper à Jules Cesar en la ville de
Milan, servit à table des asperges où l'on avoit mis d'une huyle de
senteur, au lieu d'huyle commun, il en mangea simplement sans faire
semblant de rien, & tança ses amis qui s'en offençoient, en leur disant
qu'il leur devoit bien suffire de n'en manger point si cela leur faisoit
mal au coeur, sans en faire honte à leur hoste, & que celuy qui se
plaignoit estoit bien incivil & mal appris.
Personne ne se plaint du mauvais goust des viandes aux festins de nos
Canadiens, on ne dit point elles sont trop cuittes, elles sont mal
nettes, trop espicées, mal salées, la sauce en est amer & d'un goust
fade, qui me faict bondir le coeur & me ravit l'esprit du corps, non:
mais on y mange simplement les viandes servies & telles que le maistre
les donne, sans faire la mine & se plaindre de chose qui soit, pour
n'estre estimé impertinent, croyans que le cuisinier & celuy qui traicte
ont tasché de bien faire & que de les blasmer seroit se rendre blasmable
soy mesme.
Ils font quelquefois des festins où l'on ne prend que du petun avec leur
petunoir, qu'ils appellent anondahoin: & en d'autres où l'on ne mange
rien, que des petits pains de bled d'Inde cuits sous les cendres
chaudes. Aucunefois il faut, que tous ceux qui sont au festin soient
assis à plusieurs pas l'un de l'autre, & qu'ils ne se touchent point.
Autrefois, quand les festinez sortent, ils doivent faire une laide
grimasse à leur hoste, ou à la malade, à l'intention de laquelle le
festin aura esté faict. A d'autres il ne leur est permis de lascher du
vent 24 heures, par une opinion qu'ils en mourroient incontinent aprés,
quoy qu'ils ne mangent en tels festins que chose fort venteuse, comme
sont une espece de petits pains bouillis.
Quelquefois il faut, aprés qu'ils sont bien saouls & ont le ventre bien
plein, qu'ils rendent gorge auprés d'eux, ce qu'ils font facillement &
ne s'en tiennent pas moins honnestes & civils, car estant l'ordre, ils
l'observent comme action de religion ou de superstition, car telle est
leur religion de croire à leurs folles pensées, & aux advis de leurs
charlatans qui sçavent se donner du credit, & ausquels ils ont tant de
croyance, que s'ils avoient obmis la moindre ceremonie de leur
ordonnance, ils croiraient avoir commis une grande faute & s'en
confesseroient miserables. Il me souvient à ce propos avoir leu dans
Florimond de Remont, d'une certaine heresie ou fausse religion observée
dans l'Estat de Holande (à mon advis) qui permettoit à ses Sectateurs de
mettre en effet (s'ils pouvoient) tout ce qui leur venoit premier en
fantasie, fut honneste ou non convenable, car disant le sainct Esprit me
l'a inspiré cela, suffisoit pour se mettre en besongne, & Dieu sçait
comme tout alloit au profit des maistres Milourds, & au contentement des
malins esprits qui avoient là leur empire.
Aussi nos Sauvages revans qu'il nous fallut faire mourir, il ne faudroit
point d'autre Arrest pour nous tous mettre à mort, car comme je viens de
dire, ils croyent parfaitement leur songe, & ne veulent pas qu'on s'en
mocque, ny d'aucune de leur singerie pour exhorbitantes qu'elles soient,
helas il y a assez de Chrestiens qui ne sont pas moins superstition, &
qui adorent leurs pensées & leurs songes de la nuict, autant
supersticieusement que les Sauvages mesmes, dequoy font encore foy
beaucoup de bonnes femmes, qui nous en demandent les explications.
Autant difficilles à donner qu'il y a de difficulté de croire les vaines
Prophéties.
De quelque animal que soit fait le festin, la teste entiere est
tousjours presentée au principal Capitaine, ou à un autre des plus
vaillans de la trouppe, pour tesmoigner l'estime que l'on fait de la
vaillance & vertu, comme nous remarquons chez Homere aux festins des
Héros, c'est à dire des Princes, ou des hommes extraordinairement
vertueux & nobles, dans le sang desquels est meslé, je ne sçay quoy de
divin, en un mot Heros est un homme tres-sage & généreux, qui à mis à
chef quelque signalée entreprise, qu'on leur envoyoit quelque piece de
boeuf pour honorer leur vertu, ce qui semble estre un tesmoignage tiré
de la nature, puis que ce que nous trouvons avoir esté pratiqué és
festins solemnels des Grecs, peuples polis, se rencontre en ces
Sauvages, par l'inclination de la nature sans cette politesse.
Pour les autres conviez qui sont de moindre consideration, si la beste
est grosse, comme d'un ours, d'un eslan, d'un grand esturgeon, de
plusieurs assihendos, ou bien de quelqu'un de leurs ennemis, chacun a un
morceau, de la beste, & le reste est demincé dans le brouet. C'est aussi
la coustume que celuy qui fait le festin ne mange point pendant iceluy,
ains petune, chante, ou entretient la compagnie de quelque discours. J'y
en ay veu neantmoins quelqu'uns manger, contre leur coustume, mais peu
souvent, car mesme quand un particulier me faisoit festin, moy seul je
mangeois & ne pouvois gaigner sur eux de manger un morceau avec moy, ny
pendant que j'estois à table, ce qui m'estonnoit au commencement, mais
depuis j'ay esté sçavant en toute leur ceremonies fondées sur des
imaginations d'esprit plustost que sur des expériences.
Pour dresser la jeunesse à l'exercice des armes, les rendre
recommandables par le courage & la prouesse, qu'ils estiment plus que
toutes les richesses de la terre, ils ont accoustumé de faire des
festins de guerre, & de resjouissance, pendant lesquels les vieillards
avec les jeunes hommes, les uns aprés les autres ayans une hache en
main, une masse, ou quelque autre instrument de guerre; font des
merveilles (à leur oppinion) d'escrimer & faire des armes, usans de
paroles menaçantes & de mespris, comme si en effect ils estoient aux
prises avec l'ennemy.
Au commencement que je me trouvay en de ces festins, je ne sçavois
bonnement comment prendre ces escrimes, car le taillant de la hache, ou
le vent de la masse, approchoit parfois si prés de mes oreilles que je
ne les trouvois pas bien asseurées, dequoy s'appercevans les Sauvages
ils s'en prenoient à rire, & me disoit Ersagon prens courage, car ces
escrimeurs ont la main tellement asseurée qu'il ne leur arrive jamais de
blesser nonobstant le hazard.
Si c'est un festin de victoire & de triomphe, en faisant des armes, ils
chantent d'un ton plus doux & agréable, les louanges de leurs braves
Capitaines, qui ont bien tué de leurs ennemis en guerre, puis se
rassoient, & un autre prend la places jusques à la fin du festin que
chacun se retire, aprés avoir fait les ordinaires remerciemens du pays
Onne ottaha. Je suis saoul, ou Satani. Je fais rassasié, en frappant
doucement leur ventre de la main ho ho ho Onianné, voyla qui est bien.
Mais quand ce qu'ils mangent leur agrée vous leur entendez dire de fois
à autre à Houygahouy mécha, voyla qui est bon, & les Montagnais. Tapoué
nimitison; en verité je mange.
Je n'ay point remarqué que nos Huronnes fassent de festins entr'elles,
comme font quelquefois en Hyver les Canadiennes & Montagnaises en
l'absence de leur marys, car comme elles ont peu souvent de la viande, &
du poisson, qui ne soit sçeu de leurs domestiques, il y a tousjours
quelque hommes dans les cabanes, qui les pourroient accuser & apporter
du trouble entre elles & leur marys, lesquels quoy que sans jalousie, ne
trouveroient pas bonnes ces petites friponeries s'ils n'y estoient
appellez.
Les Canadiennes, & Montagnaises ont un moyen plus facile de se consoler
& faire leurs petites assemblées, car comme leur marys sont à la chasse,
qui est ordinairement pendant les grandes neiges, elles se donnent le
mot, & ayans chacune choisy de la meilleure viande, elles en font de
rostie, & de bouillie qu'elles mangent en quantité, le plus souvent
jusques à rendre, puis c'est à rire, à gausser, & faire des contes à
plaisir, qui leur mettent à toutes le coeur en joye, puis elles se font
des confessions générales de toute leur vie passée ou elles adjoustent
plustost qu'elles ne diminuent, non par devotion ou de contrition, mais
plustost pour faire voir qu'elles n'ont pas tousjours esté nyaises ny
vescu en bestes, comme disent les femmes mal sages, je croy neantmoins
qu'en tout cela il y a souvent plus de plaisanteries que de malices, &
qu'elles sont plus plaisantes que deshonnestes. Ainsi lisons nous en nos
Croniques d'un jeune Religieux fort jovial duquel s'estant ennamouraché
certaines femmes ou filles, elles le firent entrer dans leur chambre
sous prétexte de luy donner l'aumosne, puis l'ayant enfermé sous clef le
voulurent contraindre de contenter leur deshonnesteté, ce qu'ayant
absolument refusé, elles l'estranglerent & firent mourir miserablement,
ce qui fut sçeu par nos Religieux qui louerent Dieu, que ce Frère en un
aage si tendre, si gay & jovial de son naturel, avoit pû (assisté de la
grace de Dieu) resister à la furie de ces femmes.
Ces matrones ont la prudence & le soin de briser leurs assemblées avant
la retour de leur marys & se rendent toutes si sages, que vous diriez à
les voir qu'elles n'ont toutes de consolation qu'en la presence de leurs
marys ausquels elles tiennent de la viande toute preste, & du bouillon
tout chaud, qu'elles leur font avaller quand ils diraient pour les
delasser, qui est une invention admirable, car ils tiennent par
expérience que quand ils boivent leur bouillon, ou faute d'iceluy de
l'eau chaude allans ou revenans de la chasse, ils n'ont jamais les
jambes roides.
Les hommes font aussi leurs festins, & à diverses intentions ainsi que
font nos Hurons, ou par recreation, ou pour gratifier un amy, ou pour
observer un songe, à la pluspart desquels il faut tout manger, ou crever
à la peine, & pour plusieurs autres intentions & respects que nous ne
sçavons pas, mais si c'est pour avoir bonne chasse ils se donnent bien
de garde que les chiens n'en gouttent tant fort peu; car tout seroit
perdu, & leur chasse ne vaudroit rien à leur dire, mais qui croiroit une
telle sottise.
Comme le Pere Joseph le Caron, & l'un de nos Frères se trouverent un
Hyver avec eux, un barbare nommé Mantouiscache, songea que Choumin avoit
tué un eslan de la teste duquel il avoit fait festin avec du bled d'Inde
qu'il avoit envoyé querir à Kebec, 8 ou 9 lieuës de luy. Le lendemain
matin il dit son songe à Choumin avant qu'il allast à la chasse, à
laquelle il frappa ce jour là mesme un jeune eslan deux fois de son
espée, sans qu'il ne pû l'aborder ny l'atteindre, pour luy donner un
dernier coup, de manière qu'il fut contrainct (à cause qu'il se faisoit
tard) de laisser là sa beste, & s'en retourner à sa cabane, où il conta
à son songeur ce qui luy estoit arrrivé, qui luy respondit
qu'asseurement la beste estoit morte, & l'envoyerent chercher le
lendemain matin par un de leur parens, qui la trouva abbatue à trois
lieues de leur cabane, cent pas d'où elle avoit esté frappée.
Ce fut là une heureuse rencontre pour luy & pour toute leur famille, car
ils se regalerent & se remplirent à plaisir, aprés avoir envoyé quérir
du bled d'Inde à Kebec, qui fut l'accomplissement du songe de
Mantouiscache. Je ne veux pas gloser là dessus, mais j'admire que le
Diable aye pû si precisement conjecturer tout ce qui devoit arriver, car
encor bien que Choumin pû en avoir dit quelque chose par esperance, la
chose n'estoit point asseurée, & pouvoit ne point arriver, car en fin le
Diable ne sçait pas les choses futures que par des conjectures, si Dieu
ne luy revele pour la punition de ceux qui ont recours à luy.
Je m'oubliois de dire qu'aux repas ordinaires de tous nos Sauvages,
aussi bien qu'en leurs banquets & festins, on donne à un chacun sa part,
d'où vient que s'il y a de la viande ou du poisson à departir, il ny en
a que 3 ou 4 qui ayent ordinairement les meilleurs morceaux, car il ny
en a pas souvent pour tous; & si personne ne s'en plaint. Pour la
sagamité elle est departie egallement à tous, autant au-dernier comme au
premier avec un tel ordre que tout le monde reste contant.
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_Des dances, chansons & autres cérémonies
ridicules de nos Hurons._