Le Pere Joseph voyant le P. Irenée plustost de retour qu'il n'esperoit,
prist luy mesme sa place & s'en alla passer le reste de l'Hyver avec les
Montagnais, afin de gaigner tousjours temps & disposer aucunement ce
peuple de grossier au bien qu'on desisoit d'eux. Or il ne fut pas
long-temps que les Sauvages prirent plusieurs Eslans, desquels ils en
dedierent un pour nos pauvres Religieux de Kebec, qu'ils envoyerent
advertir par un de leurs hommes pour le venir querir à dix ou douze
lieuës de Kebec.
Le P. Irenée y voulut aller avec nostre bon frere Charles, & quelques
François que leur presta le sieur de Champlain. Il faisoit pour lors un
fort grand froid, le temps fort serain & la terre par tout couverte de
cinq ou six pieds de neiges, c'est ce qui les contraignit aprés avoir
faict provision d'un peu de galettes pour vivre en chemin, de
s'accommoder chacun d'une paire de raquettes attachées sous leurs pieds
pour n'enfoncer dans les neiges, & avec cela ils se mirent à la suitte
de leur Sauvage qu'ils ne perdoient point de veue, à cause qu'il n'y a
aucun sentier ny chemin en tout le pais.
Mais comme il alloit un peu trop viste pour de pauvres Religieux &
n'avoit pas la discretion de considerer que nos habits nous sont fort
incommodes à marcher pendant les vents & le mauvais temps; le Pere
ordonna qu'il iroit le dernier & le plus mauvais marcheur le premier, &
avec cest ordre ils allèrent plus commodement & allegrement.
En tout le chemin ils ne trouverent ny maison ny taverne pour se
chauffer, & pour leur nourriture il fallut se contenter d'un peu de
leurs galettes, car il la falloit menager, pour qu'il en restat jusques
à la fin du voyage. La réception que leur firent les Sauvages estoit
plus accompagnée de complimens que de bonnes viandes, car estant jour de
jeusne, il leur fallut aller coucher sans soupper pour n'y avoir ny
poisson ny castor pour les regaler, la chair d'Eslan dont ils avoient à
foison n'estant pas pour pareil jour.
Le matin venu rien ne les empêcha de s'esveiller que le travail du
chemin qui les avoit un peu assoupy & appesanty. Aprés qu'ils eurent
prié Dieu, les Sauvages leur donnèrent à chacun un morceau de la beste
qu'ils accommoderent à part, chacun dans un morceau de la peau & des
vieilles couvertures qu'ils avoient apportées, puis ayans proprement
liez leur pacquets, chacun traisna le sien avec une corde par dessus les
neiges, qui est une bonne invention, car de les porter sur le dos il eut
esté bien difficille & quasi impossible.
Si le temps n'eust point changé ils n'eussent eu que demy mal, mais
quatre ou cinq heures aprés qu'ils furent partis, il s'esleva un si
grand vent avec des pluyes si fascheuses, qu'elles leur gasterent tout
le chemin; puis la nuict survenant il leur fallut loger emmy les bois
dans un trou qu'ils firent au fond des neiges, où ils avoient l'eau qui
les incommodoit autant que la pluye qui faisoit fondre la neige pour
leur repas ils eussent bien pu cuire de la viande, mais ils n'avoient ny
pain, ny sel, & mouroient de froid; de maniere qu'ils passerent la nuict
fort esveillez, & dans un extreme soucy comment ils passeroient le
lendemain la riviere qui commençoit à lascher & les neiges à se fondre,
ce qui rendoit le chemin presque insupportable à gens chargez, & si mal
accommodez.
Ils n'eurent pas à peine passé ceste riviere qui conduit au Saut de
Montmorency & le bois en suitte, que le temps se changeant, ils furent
accueillis d'un froid si extreme accompagné d'un vent impetueux qui
roulloit la neige par monceaux, qu'ils en penserent estre au mourir. La
peine leur en estoit double, car avec leurs raquettes ils ne pouvoient
marcher sur les glaces du grand fleuve, & sans icelles ils ne pouvoient
passer les grands monceaux de neiges qui leur bouchoient le passage de
manière qu'ils se trouvoient fort empeschez.
Le bon frere Charles qui sembloit le plus robuste, fut neantmoins le
premier abbatu, car il demeura comme immobile presque sans sentiment,
dequoy s'appercevant le Pere Irenée, tout mal qu'il estoit courut à luy
pour le consoler & l'exhorter de prendre courage, non toutesfois si
efficacement que l'Ange le bon Helie accablé de lassitude sous un
genievre, lorsqu'il fuyoit la persecution de Jesabelle, & ayant trouvé
un petit morceau de pain dans sa pochette, gellé & dur comme pierre, il
en escrasa un petit entre deux cailloux qu'il luy fist avaller pour luy
faire revenir le coeur, & en effect cela luy profita.
Apres quoy ils en trouverent un autre couché de son long sur la neige,
lequel ils remirent sus pieds au mieux mal qu'ils purent, non sans
beaucoup de peine: car en fin ne pouvant quasi se soutenir, ils furent
contraints de trainer son pacquet & prendre part dans son travail,
tellement que les malades aydoient aux infirmes, & ceux qui estoient
bien empeschez à traîner leur fardeau, portoient encore celuy des
autres, & ne falloit point marchander, ains tousjours peiner, afin qu'en
agissant du corps, le froid & le vent ne les fist geler tout debouts.
Mais, ô bonté divine, qui n'abandonnés jamais les vostres jusques au
dernier point, alors qu'ils pensoient estre perdus vous les secourustes
par le moyen du bon Pere Paul Huet comme je diray presentement. Ce bon
Religieux ayant dit les Vespres à la Chapelle de Kebec, comme nous
avions accoustumé toutes les Festes & Dimanches, monta sur la montagne
prochaine pour voir s'il descouvriroit nos voyageurs comme il fist de
fort loing. Les ayans apperceus comme un autre Abraham qui se tenoit sur
les chemins pour accueillir les pelerins, il accourut promptement au
Convent prendre un peu d'eau de vie avec un peu de vin que l'on garde
exprés pour semblables necessités, qu'il leur porta en grand haste, & à
mesure qu'il en rencontroit quelqu'un, il luy donnoit un peu de ses
rafraischissemens & le consoloit au mieux qu'il luy estoit possible
jusques au Pere Irenée, qui estoit des derniers, auquel ayant donné un
peu de vin, comme revenu d'une extase, les larmes luy en tombèrent des
yeux à grosses gouttes, ou d'ayse, ou d'estonnement, car comme il m'a
dit luy mesme, ce petit doigt de vin tres-rare dans le pays, fist comme
un miracle en luy, le changeant tout en un autre homme, & de plus le bon
Pere Paul se chargea de son pacquet jusques au Convent, où ils
arriverent sur le soir fort heureusement, à leurs maux passez prés.
Il est très-véritable que Dieu faict des graces particulières à ceux qui
vont entre les infidelles qu'il ne faict pas à ceux qui demeurent en
leur maison, & sans icelles il ne seroit pas possible d'y subsister, ny
de pouvoir resister long-temps à tant de travaux & d'austeritez, que de
pauvres pieds nuds, pauvres Evangeliques, & pauvres en tous les biens &
commoditez de la terre, sont contraints d'y souffrir journellement. Je
confesse que je ne pourrois pas vivre ici un mois sans tomber malade,
comme j'ay vescu parmy les Hurons un an entier en pleine santé, & que
s'il y avoit des Religieux par deça qui vescussent de la sorte, tout le
monde les auroit en admiration, mais il n'y en a point qui en
approchent.
Le Pere Irenée projetta un autre voyage le long du grand fleuve vers les
contrées de Tadoussac, pour y sonder le coeur des peuples qui
l'habitent, & voir s'il y pourroit faire quelque chose pour leur salut,
autre que celuy de son voyage precedent, mais qui ne luy reussit guère
mieux à son extreme regret. Il se mist donc sous la conduite de son
Sauvage ordinaire, lequel avec tout plein d'autres y devoient descendre
dans deux chalouppes de compagnies. Les sieurs de Champlain & du Pont
Gravé leur firent à tous present de quelques galettes afin qu'ils
prissent un soin, particulier dudit Pere, & en donnerent encor d'autres
pour luy particulièrement, lesquels ils mesnagerent comme les Hurons
firent de mon biscuit, car sitost quelles furent en leur possession, ils
se mirent après, & le jour & la nuict, & ne cesserent point que tout ne
fut dissipé & mangé jusques aux miettes.
De remède à cela il n'y en a point, il faut laisser manger son bien, &
ne dire mot pour ce qu'autrement ils vous appelleroient Oustey, avare &
chiche, il vous est neantmoins permis de faire comme eux, & user de vos
biens avec eux, mais tous ne peuvent vivre comme les bestes, qui mangent
le jour & la nuict pendant qu'elles ont dequoy, & par ainsi il faut
laisser passer la feste sans en estre, encor qu'elle soie à vos despens.
Prevoyant ce mauvais mesnage j'avois serré un peu de biscuit dans un
petit sac que je tenois, caché soubs mon manteau pour me servir dans la
necessité, mais il fut bientost descouvert & mangé sur le champ, & par
ainsi nous demeurasmes à deux de jeu, aussi bien pourveus l'un comme
l'autre, d'un rien du tout, sinon du maïs qu'ils avoient cachez par les
champs en descendans; & voilà comme ils seroient bons frères Mineurs
s'ils estoient bons Chrestiens, car ils ont bien peu de soin du
lendemain, s'appuyans sur la divine Providence, qui nourrit les oyseaux
du Ciel.
Il y a une chose à remarquer en eux, que lors qu'ils ont peur, ou
songent à quelque malice, ou bien qu'ils prevoyent quelque danger ou
péril, c'est alors qu'ils chantent principalement, tellement que l'on
peut prendre à mauvaise augure quand les Sauvages chantent seuls par les
bois, ou à la campagne, sinon que ce soit pour un simple divertissement
d'esprit, comme ils font quelquefois.
Au premier giste que ce bon Pere fist avec ses Sauvages, il leur fallut
entrer dans les fanges jusques à my-jambes, pour ce que leurs chalouppes
ne peurent aborder la terre ferme, qui estoit bien avant dans les
marests, & puis le mauvais temps, le froid, & les pluyes en rendoient le
lieu quasi inaccessible. Le bon naturel du Sauvage du Pere fut
remarquable, en ce qu'ayant une espece de bas de peau d'Eslan aux
jambes, il les vouloit deschausser pour luy faire prendre, & le
deffendre aucunement du froid qu'il luy voyoit souffrir, mais il l'en
remercia bien humblement, aymant mieux qu'il s'en servit luy-mesme, que
luy qui faisoit profession d'aller pieds nuds & vivre en Apostre.
Le Sauvage le pria, donc de s'arrester là, pendant qu'il yroit dans le
bois prochain, d'où il rapporta son col chargé de busches, qu'il
accommoda dans les plus mauvais endroits par où le Pere devoit passer
pour gaigner la terre ferme, & arriver au lieu où l'on devoit cabaner.
Voyez un peu je vous prie le bon naturel de ce Sauvage, & combien nous
serons blasmables devant Dieu de nostre peu de charité.
Estoit-ce pas encore une action bien louable au fils du Capitaine la
Foriere, lequel voyant le pauvre Pere Joseph le Caron fatigué du mauvais
chemin & presque transi de froid, le pria de tenir le devant afin de
marcher plus à l'ayse, & trouvant des lieux propres, il luy allumoit du
feu pour le reschauffer, & luy rendoit tout le service possible à un
pauvre Sauvage: je ne sçay ce que vous en penserez, mais j'ay receu tant
de secours d'aucuns, que je ferois plus volontiers le tour du monde avec
eux, qu'avec beaucoup de Chrestiens & d'Ecclesiastiques mesmes.
Le Pere Irenée estant esveillé partit de ce marest avec ses Sauvages
pour Tadoussac où ils arriverent à nuict close avec bien de la peine,
tant à cause du mauvais vent, que pour la difficulté qu'ils eurent de
doubler la riviere du Saguenay, & d'aborder les barques Françoises qui
estoient là à l'anchre attendant la flotte de France qu'on esperoit dans
peu de jours.
Or le lendemain les Sauvages du Pere ayant esté abouchez par un autre
plus grand nombre qui estoient là, attendans d'autres de leurs amis pour
aller la guerre, ils furent persuadez d'estre de la partie, & de
renvoyer ledit Pere dans son Convent jusques à un autre temps qu'ils le
reprendraient pour son dessein, tellement qu'il fallut qu'il s'en
retournast dans un canot de Montagnais sans pouvoir passer plus outre,
marry que son voyage ne luy avoit mieux succedé.
Ces Montagnais allèrent le jour & la nuict tandis qu'ils eurent le vent
propice, mais leur ayant manqué ils prirent terre, & dresserent une
suerie pour purger leurs mauvaises humeurs (j'en ay descrit la méthode
au second livre de ce volume) pendant que le Pere accommodoit à part sa
petite cuisine qui ne luy reussit guere bien. Il avoit un petit pacquet
de ris qui est la meilleure provision que l'on puisse avoir entre les
Sauvages, il s'estoit aussi muny d'un petit chaudron à Kebec pour luy
servir, mais il fut bien tost égarré, non sans soupçon qu'il luy eust
esté enlevé par les Sauvages, & fallut qu'il se servit d'un des leur qui
leur servoit à faire griller des pois, mais qui rendit son ris d'un si
mauvais goust, qu'il ne fust possible à personne d'en pouvoir manger,
non pas mesme les chiens pour affamez qu'ils fussent, ce fust là le
moyen de coucher à la légère, & n'estre point trop assoupis le matin.
Les sauvages en leur suerie, firent d'une pierre deux coups, car parmy
les chants qu'ils y font d'ordinaire, ils y en adjousterent d'autres,
avec de grands tintamarres & des chimagrée dignes de leurs personnes,
pour obtenir un vent propre à leur navigation. Durant ce temps là deux
jeunes sauvages estoient en sentinelle, pour prendre garde au vent,
lesquels peu d'heures aprés accoururent promptement à la cabane ou se
tenoit le Sabbat, disant, Cessez, cessez, voilà bon vent & tous
cesserent, & se resjouirent du secours de leur Manitou, disans au Pere
que ce n'avoit pas esté son JESUS qui leur avoit envoyé un vent si
souhaitable, mais leur bon Manitou, par le moyen de leur ceremonies.
Dieu, qui est jaloux de son honneur les fist bien-tost repentir de leur
trop prompte venterie, car ils ne furent pas à deux ou trois lieuës de
là, qu'il s'esleva un vent si impetueux & extraordinairement contraire &
violent, qu'ils penserent tous perir, & furent rejettez d'où ils
estoient partis, heureux d'avoir pu gaigner terre, où ils eurent tout
loisir de penser au peu d'effect de leur cérémonie, comme au pouvoir de
nostre Dieu, qui seul leur pouvoit donner le temps qu'ils desiroient,
ainsi que leur fist entendre le Pere en la revenche qu'il eut respondant
à leur folle croyance.
Puis il leur dit, Vous avez eu recours à vostre Manitou pour avoir un
vent propre, & il vous en a donné un contraire & vous a trompé. Or à
present ayons recours à Jesus, & vous verrez qu'il nous exaucera & fera
paroistre son pouvoir par dessus tous les Demons, ce qu'ils firent en la
personne dudit Pere, & Dieu tres-bon, qui veut estre recognu, prié, &
adoré de ses créatures, leur en donna un en bref tres-excellent, par le
moyen duquel ils se rendirent allegrement à Kebec, comme s'ils y eussent
esté conduits de la main d'un Ange, d'où le Père Irenée ayant appris que
je revenois des Hurons, vint au devant de moy dans un canot de
Montagnais, où il faillit à se perdre par la faute de son Pilote qui
dormoit lors qu'un coup de vent l'eut fait tourner s'en dessus dessous,
si le cordeau qui gouvernoit la voile ne se fust rompu par la violence
du vent.
_Fin du premier Livre._
HISTOIRE
DU CANADA
ET
VOYAGES DES PERES
RECOLLECTS EN LA
nouvelle-France
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