CHAPITRE IIII.

Le Pere Joseph ayant passé une année entiere dans le païs des Hurons &

faict tout ce qui estoit en luy pour les disposer à une vraye conversion

à laquelle peu de choses repugnent. Il jugea par les choses qu'il avoit

veuës & recognues estre expedient de faire un voyage en France, pour en

donner advis à Messieurs de la compagnie, afin qu'ils y pourveussent &

donnassent les ordres necessaires pour une si belle moisson de laquelle

ils pourroient recueillir plus de couronnes & de gloire, que de toute

autre action qu'ils embrassoient pour le Canada.

Ce bon Pere partit donc de son village, pour Kebec le 20 de May 1616

dans l'un des Canots Hurons, destinez pour descendre à la traicte, &

firent tant par leurs diligences qu'ils arriverent aux trois Rivieres le

premier jour de Juillet ensuivant, où ils trouverent le P. Dolbeau qui

si estoit rendu dans les barques des Navires nouvellement arrivées de

France pour la mesme Traicte.

Apres qu'ils se furent entresaluez & rendu les actions de graces à Dieu

nostre Seigneur, le bon Pere Dolbeau leur aprit comme dés le 24e jour du

mois de Mars passé, il avoit ensepulturé un François nommé Michel Colin,

avec les ceremonies usitées en la saincte Eglise Romaine, qui fut le

premier qui receut cette grace là dans le païs.

La Traicte estant finie, tous se rendirent à Kebec l'unziesme de

Juillet, d'où au 20e du mesme mois après avoir invoqué l'assistance du

S. Esprit. Le pere Joseph se mit en chemin avec le Pere Denis Jamet pour

Tadoussac, & de là pour la France dans les mesmes Navires nouvellement

arrivées, qui furent conduits d'un vent si favorable, qu'en moins de

sept sepmaines ils se rendirent à Honfleur, où ayans rendu graces à ce

Seigneur, qui les avoit préservé de tant de périls & hazards où ils

s'estoient exposez pour son service, ils partirent pour Paris, où nous

les irons reprendre presentement aprés que je vous auray dit, que le 15

du mesme mois, le P. Dolbeau donna pour la première fois

l'Extreme-onction à une femme nommée Marguerite Vienne, qui estoit

arrivée la mesme année dans le Canada avec son mary pensans s'y

habituer, mais qui tomba bientost malade après son debarquement, &

mourut la nuict du 19, puis enterrée sur le soir avec les ceremonies de

la saincte Eglise.

Messieurs de la societé furent fort ayse de voir le bon Pere Joseph

comme une personne de créance, & d'apprendre de luy mesme du succez de

son Voyage, du bien qu'il leur faisoit esperer pour le spirituel &

temporel du païs, & du zele qu'il avoit pour la conversion des Sauvages,

neantmoins avec tout cela, il ne peut obtenir d'eux autre chose qu'un

remerciement de ses travaux & une reiteration de leur bonne volonté à

l'endroit de nos Peres, sans autre effect.

C'est ce qui obligea ce bon Pere de chercher ailleurs le secours qu'il

n'avoit pû trouver en ceux qui y estoient obligez, & de penser de son

retour en Canada en la compagnie du P. Paul Huet, puis que de parler de

peuplades & de Colonies, estoit perdre temps, & glacer des coeurs desja

assez peu eschauffez, jusques à ce qu'il pleut à nostre Seigneur

inspirer luy mesme les puissances superieures d'y donner ordre, puis que

les subalternes n'y voulaient entendre, & ne s'interessoient qu'à leur

interest propre.

Tres-mal satisfaicts & avec peu d'esperance pour l'advenir, ils se

mirent en chemin pour repasser la mer, & partirent du port de Honfleur

dans le Navire du Capitaine Morel Dieppois l'unziesme jour de Mars 1617.

Il est vray que l'on a quelque fois le temps propre & favorable

navigeant en mer; mais c'est dans une inconstance si grande & une bonace

si subitement changeante, que l'on n'a pas à peine gousté de l'agreable

faveur d'un petit zephir qui enfle doucement vos voiles, que l'on

experimente les furies de la mer, les flots bondissans, & la cholere de

quelque orage qui vous va menaçant d'une prochaine ruine.

C'est l'humeur de la mer, & l'instabilité des vents, qui vous mettent

souvent dans les extremitez du desespoir en l'esperance, & de la joye

dans la tristesse; ô bon Jesus la Croix & la douceur s'entresuivent

tousjours, & comme fidelles ne se quittent jamais que pour un peu, cest

Lya & Rachelle, la laide & la belle, le bon & le mauvais temps, le

Soleil & la gresle.

Nos pauvres voyageurs n'y pensoient pas lors qu'après avoir vogué

heureusement un long-temps, ils se trouverent environnez des glaces,

environ soixante lieuës au deça du grand banc, qui leur fermèrent

entièrement le passage de plus de cent lieuës d'estenduës, sans qu'il y

eut apparence aucune de pouvoir percer de si fortes murailles, ou

d'exquiver le mal-heur de ses rencontres, car les vents en avoient

détaché des pièces & morceaux, qui sembloient des villes & chasteaux,

puissans au possible, & qui eut pû sans une assistance particulière de

Dieu, eviter le choq de ses montagnes de glaces.

Tous pleuraient & s'affligeoient, & n'y avoit celuy, qui ne fut dans les

affres de la mort: ô bon Dieu disoient ils, ayez pitié de nous, nous

sommes perdus sans vostre secours, car les maux nous environnent de

toutes parts, & puis les meilleurs Catholiques s'adressans à nos Peres,

les prioient de les confesser & se mettoient en estat comme s'ils

deussent mourir, la femme du sieur Hébert ne se contenta pas d'estre

elle mesme bien disposée, elle esleva encore ses deux enfans par les

coutils, pour recevoir leur benediction qu'un chacun imploroit.

Chose estrange, comme si le diable eut minuté la ruyne totale de tous,

plus les Catholiques se mettoient en estat de salut, & s'humiloient

devant Dieu; & plus les périls & dangers sembloient augmenter & les

menacer d'une prochaine ruine.

Aux bons jours de Pasques mesme & à L'Ascension, Pentecoste & autres

festes principales, c'estoit lors qu'ils n'esperoient plus autre

sepulture que le ventre des poissons, puis que plus grands & eminents

estoient les dangers & les tourmentes, que plus grandes estoient les

festes.

On avoit desja prié Dieu pour eux à Kebec les croyoit morts & submergez,

lors que Dieu leur fist la grace de les delivrer & leur donner passage

pour Tadoussac, où ils arriverent à bon port le 14e jour de Juin, aprés

avoir esté treize semaines & un jour en mer dans des continuelles

apprehensions de la mort, & si fatiguez qu'ils n'en pouvoient plus.

D'exprimer les actions de graces qu'ils rendirent à Dieu, à la Vierge &

aux Saincts, il seroit impossible, puis que leur obligation estoit comme

des morts ressuscitez en vie par leur beneficence. Le P. Joseph monta à

Kebec dans les premieres barques appareillées, pour aller promptement

asseurer les hyvernants de leur delivrance, & comme Dieu avoit eu soin

d'eux au milieu de leur plus grandes afflictions & les avoit protegé.

Le P. Paul resta à Tadoussac, où il celebra la S. Messe pour la première

fois dans une Chappelle qu'il bastit à l'ayde des Mattelots & du

Capitaine Morel, avec des rameaux & feuillages d'arbres le plus

commodement que l'on peut. Pendant le S. Sacrifice deux hommes decemment

vestus estoient à ses costés avec chacun un rameau en main pour en

chasser les mousquites & cousins, qui donnoient une merveilleuse

importunité au Prestre, & l'eussent aveuglé ou faict quitter le S.

Sacrifice sans ce remede qui est assez ordinaire & autant utile que

facile.

Le Capitaine Morel fist en mesme temps tirer tous les canons de son

bord, en action de grace & resjouissance de voir dire la saincte Messe

où jamais elle n'avoit esté célébrée, & après les prières faictes, pour

rendre le corps participant de la Feste aussi bien que l'esprit, il

donna à disner à tous les Catholiques, & l'aprés midy on retourna

derechef dans la Chappelle, chanter les Vespres solemnellement, de

maniere que cet aspre desert en ce jour là fut changé en un petit

Paradis, où les louanges divines retentissoient jusques au Ciel, au lieu

qu'auparavant on n'y entendoit que la voix des animaux qui courent ces

aspres solitudes.

Lors qu'on batissoit la Chappelle, il y avoit plaisir de voir les

Sauvages se mettre en peine pourquoy on vouloit là cabaner, (pensant que

ce fut pour une habitation,) & disoient qu'est-ce que l'on pensoit faire

de se mettre en lieu si miserable, où eux mesmes ne se cabanoient jamais

(à cause des excessives froidures) sinon pour la traicte & la pesche, &

aucunement pour la chasse, qui n'estoit bonne que dedans les bois; mais

quand ils eurent appris que c'estoit pour y chanter les louanges de

nostre Dieu, & pour le remercier d'avoir delivré nos frères du péril des

glaces, ils approuverent nostre dessein & y voulurent assister eux

mesmes, (en dehors) avec une attention & un silence plus louable que

celuy des hérétiques, qui en grondoient entre leurs dents.

Cette Chappelle a subsisté plus de six années sus pied, bien qu'elle ne

fust bastie que de perches & de rameaux comme j'ay dit mais la modestie

& retenue de nos Sauvages n'est pas seulement considerable en cela, mais

ce que j'admire encore davantage, est qu'ils ne touchent point aux

barques ny aux chalouppes, que les François laissent sur la greve

pendant les hyvers; modestie que les François mesme n'auroient peut

estre pas en pareille liberté, s'ils n'avoient l'exemple des Sauvages.

Il me semble que la Tourterelle & le Rossignol sont le vray symbole des

reprouvez & predestinez, car la première ne faict que pleurer & l'autre

de se resjouir. Le juste pâtit & le reprouvé se resjoui, l'un est

tousjours heureux & l'autre tousjours mal-heureux, mais ce toujours

n'est qu'un moment devant l'éternité. O mon Dieu voicy une verité cognuë

de bien peu de personnes, car on ne faict estat aujourd'huy, que de ceux

qui ont dequoy & qui sont en faveur, ô richesses & richars vous périrez,

vous mourrez & serez ensevelis aux enfers, si vous usez mal des biens

que Dieu vous a donné. Et vous ô Roys, oyez & entendez; & vous ô Juges

de la terre apprenez, que ceste puissance laquelle vous exercez

maintenant, vous a esté donnée par ce Dieu tout puissant, qui demandera

compte de toutes vos oeuvres; & espluchera vos pensées, d'autant que

vous estans les Ministres de son Royaume, n'avez jugé selon droiture &

equité, ny gardé la loy de justice, moins aussi cheminé conformément à

la volonté de vostre Dieu, pourquoy bien-tost & fort horriblement, il

s'apparoistra à vous, à cause de la rigueur du jugement, qui sera faict

à ceux là qui commandent; car la misericorde est pour les pauvre: mais

les puissans seront punis puissamment, pourquoy gardez vous, vous autres

qui aspirez au commandement, puis qu'il vous doit servir de

condemnation.

Le bon Capitaine Morel, fort Homme de bien & très-bon Catholique, estoit

celuy par le moyen duquel nos Peres maintenoient un chacun dans leur

devoir & en bon Chrestien, car l'exemple d'un Chef sert d'un grand

commandement aux sujects, mais tous n'en suivoient pas neantmoins ses

traces & ses conseils, pour ce que tous n'estoient pas Catholiques &

serviteurs de Dieu comme luy, comme il a bien tesmoigne du depuis, aux

despens de sa propre vie, en un voyage qu'il fit au Levant, auquel,

ayant esté pris par les infidelles & barbares, on m'a dit qu'il fut par

eux cruellement traicté & enfin empallé pour n'avoir voulu renier la foy

comme avoient faicts plusieurs de ses compagnons mariniers, & partant

peut estre conté au nombre des Martyrs.

J'ay dit cy-dessus qu'il semble que Dieu n'en vueille qu'aux bons, &

laisse en prosperité les meschants, comme les prisonniers des Hurons

qu'on engraisse pour le feu, mais c'est ce qui nous doit encourager, &

non point affliger, disans avec l'Apostre en toute humilité. A Dieu ne

plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la Croix de mon Sauveur.

A mon voyage de la nouvelle France, je communiquay souvent avec un bon

Catholique nommé le Capitaine Cananée, qui avoit receu des disgraces en

mer autant qu'homme de sa condition. Il avoit esté pris & repris des

Pirates tant d'Alger qu'autres, qui l'avoient mis au blanc, & réduit à

servir ceux qu'il auroit pû auparavant commander. Retournant de Canada

pour la France le sieur de Caen general de la flotte luy donna le

gouvernement & la conduitte d'un petit navire avec 12 ou 13 Mattelots

Catholiques & huguenots pour conduite à Bordeaux.

Je desirois fort passer dans son bord tant pour la devotion que j'avois

à la saincte Magdeleine de laquelle le vaisseau portoit le nom, que pour

le contentement particulier que je recevois à la communication de ce bon

& vertueux Capitaine, mais ledit sieur de Caen general, & le sieur de

Champlain avec quantité de nos amis me dissuaderent de m'embarquer dans

un si petit vaisseau, plus aysé à périr qu'un plus grand, outre

l'incommodité du balotage.

Je me resolus donc à leur conseil & me teins à ce qu'ils en voulurent,

pendant que ce pauvre Cananée print vers la manche la routte de

Bordeaux, d'où nous ne l'eusmes pas à peine perdu de veuë, qu'il fut

enlevé par les Turcs, & mené en captivité, où il est mort comme je croy

en bon Chrestien, aprés avoir souffert au delà des forces humaines, &

gaigné le Paradis par la Croix.

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_Faute d'alimens necessaires, la pluspart des

François tombèrent malades à Kebec. Deux de tuez

par les Sauvages qui avoient encore dessein sur

les autres, & d'un Huguenot qui voulut trop tard

differer sa conversion._

Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. · 第 8 / 90 题