CLIV

--Le Beau, ah! oui, le Beau!... s'y reconnaître dans le Beau! Dire c'est

cela, le Beau, l'affirmer, le prouver, l'analyser, le définir!... Le

pourquoi du Beau? D'où il vient? ce qui le fait être? son essence? Le

Beau! la splendeur du vrai... Platon, Plotin... la qualité de l'idée se

produisant sous une forme symbolique... un produit de la faculté

d'_idéer_... la perfection perçue d'une manière confuse... la réunion

aristotélique des idées d'ordre et de grandeur... Est-ce que je sais!...

Le Beau, est-ce l'Idéal? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine,

_eido_, je _vois_, n'est que le Beau visible... Est-ce la réalité

retirée du domaine du particulier et de l'accidentel? Est-ce la fusion,

l'harmonie des deux principes de l'existence, de l'idée et de la forme,

de l'essence de la réalité, du visible et de l'invisible?... Est-il dans

le Vrai?... Mais dans quel Vrai?... dans l'imitation du beau des êtres,

des choses, des corps? Mais quelle imitation?... l'imitation par

élection ou par élévation? l'imitation sans particularité, sous l'image

iconique de la personnalité, l'homme et pas un homme, l'imitation

d'après un modèle collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure

à la beauté vraie... «_pulchritudinem quæ est supra veram_...» une

seconde nature glorifiée? Quoi, le Beau? L'objectivité ou l'infini de la

subjectivité? l'_expressif_ de Goethe? Le côté individuel, le naturel,

le caractéristique de Hirtch et de Lessing? l'homme ajouté à la nature,

le mot de Bacon? la nature vue par la personnalité, l'individualité

d'une sensation?... Ou le platonicisme de Winckelmann et de saint

Augustin?... Est-il un ou un multiple? absolu ou divers?... Oh! le

Beau!... le suprême de l'illimité et de l'indéfinissable!... Une goutte

de l'océan de Dieu, pour Leibnitz... pour l'école de l'Ironie, une

création contre la Création, une reconstruction de l'univers par

l'homme, le remplacement de l'oeuvre divine par quelque chose de plus

humain, de plus conforme au _moi fini_, une bataille contre Dieu!... Le

Beau!... Quelqu'un a dit: le Beau est le frère du Bien... le Beau

rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien, une

préparation à la morale, les idées de Fichte: le Beau utile!... Ah! la

philosophie du Beau! Et toutes les esthétiques!... Le Beau, tiens! je le

baptiserais comme les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rêve du

Vrai! Et puis après?... Des mots! des mots!... Le Beau! le Beau! Mais

d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les objets ou dans notre

esprit? L'idée du Beau, ce n'est peut-être qu'un sentiment immédiat,

irraisonné, personnel, qui sait?... Est-ce que tu crois au principe

réfléchi du Beau, toi?

C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, à des heures indues de

la nuit, dans une petite chambre, au-dessus de l'atelier où séchaient

les chapeaux de paille de sa femme, Chassagnol parlait à Anatole étendu

sur la descente de lit, et qui dormait, une cigarette éteinte aux

lèvres, avec l'air d'écouter.

Manette Salomon · 第 159 / 162 题