--Le Beau, ah! oui, le Beau!... s'y reconnaître dans le Beau! Dire c'est
cela, le Beau, l'affirmer, le prouver, l'analyser, le définir!... Le
pourquoi du Beau? D'où il vient? ce qui le fait être? son essence? Le
Beau! la splendeur du vrai... Platon, Plotin... la qualité de l'idée se
produisant sous une forme symbolique... un produit de la faculté
d'_idéer_... la perfection perçue d'une manière confuse... la réunion
aristotélique des idées d'ordre et de grandeur... Est-ce que je sais!...
Le Beau, est-ce l'Idéal? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine,
_eido_, je _vois_, n'est que le Beau visible... Est-ce la réalité
retirée du domaine du particulier et de l'accidentel? Est-ce la fusion,
l'harmonie des deux principes de l'existence, de l'idée et de la forme,
de l'essence de la réalité, du visible et de l'invisible?... Est-il dans
le Vrai?... Mais dans quel Vrai?... dans l'imitation du beau des êtres,
des choses, des corps? Mais quelle imitation?... l'imitation par
élection ou par élévation? l'imitation sans particularité, sous l'image
iconique de la personnalité, l'homme et pas un homme, l'imitation
d'après un modèle collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure
à la beauté vraie... «_pulchritudinem quæ est supra veram_...» une
seconde nature glorifiée? Quoi, le Beau? L'objectivité ou l'infini de la
subjectivité? l'_expressif_ de Goethe? Le côté individuel, le naturel,
le caractéristique de Hirtch et de Lessing? l'homme ajouté à la nature,
le mot de Bacon? la nature vue par la personnalité, l'individualité
d'une sensation?... Ou le platonicisme de Winckelmann et de saint
Augustin?... Est-il un ou un multiple? absolu ou divers?... Oh! le
Beau!... le suprême de l'illimité et de l'indéfinissable!... Une goutte
de l'océan de Dieu, pour Leibnitz... pour l'école de l'Ironie, une
création contre la Création, une reconstruction de l'univers par
l'homme, le remplacement de l'oeuvre divine par quelque chose de plus
humain, de plus conforme au _moi fini_, une bataille contre Dieu!... Le
Beau!... Quelqu'un a dit: le Beau est le frère du Bien... le Beau
rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien, une
préparation à la morale, les idées de Fichte: le Beau utile!... Ah! la
philosophie du Beau! Et toutes les esthétiques!... Le Beau, tiens! je le
baptiserais comme les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rêve du
Vrai! Et puis après?... Des mots! des mots!... Le Beau! le Beau! Mais
d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les objets ou dans notre
esprit? L'idée du Beau, ce n'est peut-être qu'un sentiment immédiat,
irraisonné, personnel, qui sait?... Est-ce que tu crois au principe
réfléchi du Beau, toi?
C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, à des heures indues de
la nuit, dans une petite chambre, au-dessus de l'atelier où séchaient
les chapeaux de paille de sa femme, Chassagnol parlait à Anatole étendu
sur la descente de lit, et qui dormait, une cigarette éteinte aux
lèvres, avec l'air d'écouter.