Revenu à Paris, le trio eut le plaisir du retour, la joie de retrouver
les meubles, les objets de souvenir, les choses qui paraissent nouvelles
quand on revient.
En arrivant, Coriolis se mit à retourner, à regarder de vieilles
esquisses. Anatole alla à Vermillon qui ne venait pas à lui, et qui,
sommeillant dans un coin de l'atelier, sous une couverture, s'était
contenté, à l'entrée de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les
fixer avec un regard de reconnaissance.
--Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?--fit Anatole.--Voilà tout?
Pas plus de fête que ça? Voyons, voyons...
Et il se pencha sur la bête couchée.
Vermillon grimpa après lui avec des gestes engourdis et pénibles, et lui
passant les bras autour du cou, il laissa paresseusement aller sa tête
sur son épaule, dans un mouvement incliné qui semblait chercher à y
dormir.
--Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? ça ne va pas?... des chagrins? C'est
vrai qu'il y a longtemps que tu n'as eu un camarade... je t'ai joliment
manqué, hein? mais attends...
Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa couverture, Anatole
commença à lui faire ses anciennes grimaces. Tout à coup le singe se mit
à tousser, et une quinte, coupée de petits cris d'impatience et de
colère, secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au bout
de sa queue.
--Ta rosse de portier!--lança Anatole à Coriolis.--Je te l'avais bien
dit, avant de partir... Il l'aura laissé avoir froid... Pauvre chou!
n'est-ce pas que tu as eu froid?
Et prenant le malheureux animal qui s'était pelotonné et ramassé sur sa
souffrance, l'emmaillottant doucement dans la couverture, il l'apporta
devant la chaleur du poêle. Le singe était entre ses jambes: Anatole le
câlinait, lui adressait des mots, des douceurs de nourrice, et, de temps
en temps, lui donnait à boire une cuillerée de l'eau sucrée qu'il avait
mise tiédir sur la plaque.
Les jours suivants, Vermillon fut à peu près de même. Il eut des hauts,
des bas, de bons moments, suivis de mauvais, des réveils de vie, des
heures de gaieté, puis des tousseries, des quintes déchirées et entêtées
lui laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement de distraire
et d'égayer.
Anatole l'avait monté dans sa chambre et lui avait fait un petit lit par
terre à côté du sien. Quand il l'entendait tousser la nuit, il sautait
pieds nus par terre, et lui donnait du lait qu'il tenait chaud sur une
veilleuse.
Le matin, lorsqu'il se levait, l'oeil doux et clair de l'animal suivait
le moindre de ses mouvements. Sa tête se soulevait peu à peu, et montait
tout doucement pour voir. Au moment où Anatole allait sortir, le singe
était presque sur son séant, tout le corps tendu, les yeux attachés sur
le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait, avec l'expression des yeux
d'une personne qui regarde la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et
venir la solitude. Un jour, Anatole eut la curiosité de rouvrir la porte
quelques minutes après l'avoir fermée: Vermillon était toujours dans la
même position, le regard d'une pensée fixe tournée vers la porte, tétant
mélancoliquement un doigt de sa petite main entré dans sa bouche: on eût
cru voir un enfant malheureux qu'on a laissé le matin en pénitence.
Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette pauvre bête. Il
descendit à l'atelier, établit un petit plancher sur le poêle de fonte,
organisa une espèce de matelas avec des couvertures, remonta:
--Viens, Vermillon,--fit-il.
Vermillon le regarda.
--Saute donc, vieux!--lui dit-il en baissant sa poitrine vers lui.
Le pauvre animal s'élança des deux bras, mais ce fut tout ce qu'il put
faire: le bas de son corps ne se souleva pas. Quelque chose semblait le
clouer par les pattes au lit. Il resta, jeté en avant, poussant des
petits cris, essayant vainement de bondir.
--Ah! nom d'un chien!--dit Anatole en le découvrant,--il a le train de
derrière paralysé!
C
Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de tableaux et de
dessins modernes qui avait attiré aux Commissaires-priseurs, dans une
des grandes salles de l'hôtel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa
vie, son commerce, son goût ou son genre.
Ils marchaient sur le trottoir à côté l'un de l'autre, Chassagnol
absorbé, avec l'air mal éveillé; Coriolis silencieux et laissant
échapper des gestes.
Tout à coup Coriolis s'arrêta:
--Oui, une feuille, une tuile sur un toit... deux choses comme ça dans
le ciel...--et il dessina du doigt l'accolade d'un vol d'oiseau dans
l'air,--c'est signé, c'est de lui... Une personnalité du diable ce
mâtin-là!
Et il se remit à marcher auprès de Chassagnol, qui paraissait ne pas
l'avoir entendu.
Au bout de vingt pas, il s'arrêta une seconde fois tout net, et faisant
faire halte à Chassagnol:
--As-tu remarqué, mon cher, comme tout fiche le camp à côté de lui? Tous
les autres, ça paraît ce que c'est: des modernes... Lui, ses tableaux...
ça recule, ça s'enfonce, ça se dore, ça se culotte en chef-d'oeuvre...
--Ah çà! de qui parles-tu?
--De Decamps, parbleu!--fit sourdement Coriolis.
Chassagnol le regarda, étonné d'entendre sortir de sa bouche ce nom que
Coriolis n'aimait pas dans la bouche des autres.
--Eh bien, oui, de lui,--reprit Coriolis.--Je l'ai assez discuté et
chicané pour lui rendre justice.
Et son admiration jaillissant de sa rivalité, de sa jalousie vaincue, il
se mit à vanter ce grand talent avec cette langue qu'ont les peintres,
ces mots qui redoublent l'expression, ces paroles qui ressemblent à une
succession de touches, à de petits coups de pinceau avec lesquels ils
semblent vouloir se montrer à eux-mêmes les choses dont ils parlent.
Il parlait du tempérament, de l'originalité, de la puissance pittoresque
de ce dessinateur s'avouant incapable de «flanquer sur ses pattes» une
figure de prix de Rome, et mettant pourtant, à tout ce qu'il touche,
cette griffe, cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses
dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître imprimées aux
flancs brûlés d'une meute. Il parlait du coloriste, qu'il avait nié
lui-même autrefois, du coloriste écrasant, tuant tout autour de lui. Il
trouvait dans sa peinture la vie, la vie intime et pénétrante des
choses, une intensité de vitalité, une étonnante âpreté de sentiment.
--Des ficelles! allons donc!--s'écriait-il.--Est-ce qu'on est Decamps
avec des ficelles? Qu'est-ce que ça fait le procédé? Pourquoi alors ne
reproche-t-on pas à Delacroix ses pinceaux à l'aquarelle, pour avoir les
pleins et les déliés qu'il n'attrape pas à la brosse, et la manière dont
il a préparé son char du Soleil dans la galerie d'Apollon? Et puis on
vous dit: Verdier! qu'il a volé, Verdier! un faux Lebrun!... Ils me font
mal!
Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage vu à la vente,
les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout le désolé de la pluie, une
trombe dans le buisson de Ruysdaël, la crevée de l'ondée au bout d'un
champ, et sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement de main,
sur le liséré de blanc blafard, ce tape-cul fantastique, d'un bourgeois
presque effrayant, ayant l'air de mener le diable chez un notaire de
campagne.
Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme il fait
frissonner la nature, comme il dramatise le bois et l'horizon, quel
grand décor mystérieux et sourd il bâtit avec les bois de cyprès autour
des lacs, quels arbres sacrés il tire de terre pour y accrocher le
carquois de Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants,
cyclopéens, roulant des colonnades, des architectures, des bases de
temple, pareils à des assises, à de grands escaliers, à des gradins de
Cirque autour d'une arène d'Histoire, tassés, plissés souvent sur
l'horizon comme le bas de la robe des tempêtes, rayés parfois de barres
d'or, de sang et de feu comme une échelle de Jacob.
Il disait cette grande et sauvage poésie qu'exhalent ces sentiers
perdus, ces routes abandonnées, suspectes, aventureuses, où le peintre
de la mélancolie du grand chemin jette ses silhouettes bohémiennes: le
Pâtre, le Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les derniers
sauvages, vus plus grands que nature, élevés par le caractère, l'aspect,
la sculpture du haillon à une espèce de style héroïque moderne.
Le style, c'était là la grande supériorité, le signe de force suprême
que Coriolis reconnaissait à Decamps. Et toutes les pages de style de
Decamps lui repassant dans la tête, il citait, en s'animant, en devenant
éloquent sous une espèce d'amertume, ces batailles bitumineuses,
fumantes de massacres, ces mêlées furieuses, ces chocs barbares où de
petits chevaux blancs galopent entre des peuples qui se broient. Il
citait les dessins du Samson; il les proclamait bibliques avec quelque
chose de fauve dans l'épique, il criait: «C'est de l'homérique juif!»
En revenant au souvenir de ce Café turc dont il s'était empli les yeux à
l'exposition pendant une demi-heure, il rappela à Chassagnol cette bande
de ciel ouaté de blanc, martelé d'azur, sur lequel semblait trembler un
tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils à des massifs de
rosiers sauvages, le cône des ifs, des cyprès noirs percés de jours,
cette rondeur d'une coupole, la ligne des terrasses, ce rayon vibrant
sur des plâtres tachés du velours des mousses, ces murs ayant des tons
de peau de serpent séchée et comme des écailles de reptile, ce craquelé
de la muraille chatoyant sous les traînées du pinceau, l'égrenage du
ton, l'émail de la pâte, les gouttelettes de couleur huileuse, les tons
coulant en larmes de bougie, jusqu'à ce petit réduit de fraîcheur, où le
coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait le fourneau
vermillonné d'une pipe, le blanc ou le rouge d'un turban, une veste
couleur d'or vert, une fleur au fond dans un jardin de fleurs. Il
évoquait, ressuscitait, semblait repeindre tout le tableau, sa lumière,
son ombre, la grande ombre chaude, vaporisée de chaleur, et au bas des
colonnes porphyrisées et marbrées de bleu d'étain, la mare sourde et
fumante aux eaux de sombre transparence, piquées çà et là d'un feu
d'escarboucle, d'un reflet de ces palets de pierre précieuse avec
lesquels jouent les gamins des _Mille et une Nuits_. Au bout de cela,
Coriolis dit rêveusement:
--Ah! mon cher, l'Orient... l'Orient!... Moi je n'ai fait que de la
cochonnerie...
--Laisse donc,--fit Chassagnol,--tu as tes qualités à toi... de
très-grandes...
--De la cochonnerie, je te dis!... Une turquerie intelligente,
spirituelle, coloriée, avec des qualités comme tu dis... oh! beaucoup de
qualités! Mais jamais la note extrême... Et sans cette note-là, vois-tu
en art... Ce qu'il fait, lui, ce n'est peut-être pas si vrai que moi...
Mais c'est mieux, c'est... tiens, je ne sais pas quelque chose
au-dessus... Vois-tu, c'est un Orient... un Orient...
--L'Orient de la poésie de _Child-Harold_ et de _Don Juan_, dans
du soleil à Rembrandt, c'est ça, hein?... Du Child-Harold
rembranisé...--répéta deux ou trois fois Chassagnol.
Coriolis ne répondit pas, prit le bras de Chassagnol, et l'emmena, sans
lui parler, dîner chez lui.