L'homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur, s'était réveillé
chez Coriolis. Il était blessé physiquement de riens qui ne semblaient
atteindre personne autour de lui, ni Anatole ni même Manette. La
rusticité de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il
souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les petites
insuffisances de l'installation, de cette misère d'eau et de linge faite
à sa toilette, des serviettes de huit jours, de l'égueulement du pot à
l'eau, de la cuvette de faïence si vilainement rosée sur le bord.
La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes, les taches de
la nappe, la fourchette d'étain qui salit les doigts, les assiettes de
Creil avec les mêmes rébus. Le petit _jinglet_ du cru lui irritait
l'estomac. Il se faisait un peu lui-même l'effet d'un homme ruiné, tombé
à la table d'hôte d'une ferme. En vivant dans sa chambre, il y avait
découvert tous les dessous de la chambre garnie des champs: le fané des
siéges, la pauvreté sale du papier, le rapiéçage du couvre-pied, la
couleur mangée des rideaux, la corde de la descente de lit, le
déplaquage de la commode d'occasion. Et il lui venait là les
instinctives inquiétudes qui prennent les délicats et les souffreteux,
jetés hors de chez eux dans ces logis de hasard et de pauvreté, entre
ces quatre murs où gondolent de mauvaises lithographies dans des cadres
de bois noir.
Il avait usé ce premier moment de contentement qu'a le Parisien à sortir
de chez lui, à changer ses aises contre l'imprévu et les privations de
l'auberge. Il ne se trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous
les bien-êtres qu'il eût bien encore supportés en Orient, mais qu'il
trouvait dur et exorbitant de subir à dix lieues de Paris: sa patience
d'un mauvais lit, d'un dîner sans lampe, du carreau sans tapis, avait
fini avec sa distraction, avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait
s'empêcher, par instant, de s'indigner intérieurement de l'_arriéré_ du
pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de paysannerie inculte qui
reste aux bords des forêts, s'y défend si longtemps contre la
civilisation et le confortable moderne, et garde toujours un peu de
cette France d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les
caravanes d'artistes sur des oreillers de coquilles d'oeufs.
Puis il avait une habitude d'être servi qui était comme toute dépaysée
par le service de l'endroit, une sorte de service bénévole dont on
semblait faire la gracieuseté aux gens, et où se trahissait
l'indépendance du forestier, mêlée à la supériorité du paysan qui a du
bien. On sentait une auberge habituée à des gens de vie presque
ouvrière, au ménage à peine soigné par une femme de ménage, tout prêts,
au besoin, à remplir l'ordre qu'ils donnaient, à aller chercher une
assiette au buffet et l'eau de leur pot à l'eau au puits. Les hôtes,
hébergés par la maison, y semblaient reçus comme des amis avec lesquels
on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait la main, paraissait
les traiter, quoiqu'ils payassent, uniquement pour les obliger, et
continuer à mériter le surnom de «_Bienfaiteur des artistes_», inscrit
en grandes lettres sur la tombe de son prédécesseur.