Septembre 1845

«Gredin! me laisser, depuis le temps que je suis ici, sans un bout de

lettre, sans un mot! et je suis sûr que tu n'es pas même mort, ce qui

serait au moins une excuse. Du reste, si je t'écris, ce n'est pas que je

te pardonne, au contraire. Je t'écris parce que je ne puis pas dormir.

Sache que je gîte, pour l'instant, chez le Grec Dosiclès, lequel, pour

m'honorer, m'a mis dans un lit où les draps sont brodés de fleurs en or

d'un relief désespérant. J'étais si éreinté ce soir, que je commençais à

dormir là-dessus, je me gauffrais, je me modelais en creux, mais je

dormais... quand tout à coup, je me suis aperçu que chacune de ces

fleurs d'or était un calice... un vrai calice de punaises! Et voilà

pourquoi je t'honore de ma prose, sans compter que j'ai eu ces temps-ci

des journées qui me démangent à raconter, et qu'il faut que je fasse

avaler à quelqu'un.

»Sur ce, suis-moi. En selle, à trois heures du matin, une escorte d'une

douzaine d'Albanais et de Turcs, et bien entendu mon fidèle Omar.

D'abord des sentiers, des chemins bordés de lauriers-roses et de

grenadiers sauvages, au milieu desquels je voyais passer le tout jeune

museau d'un petit chameau né dans la nuit et gros comme une chèvre, qui

venait nous dire bonjour. A huit heures, nous commencions à monter la

montagne: alors des précipices, des chutes d'eau à tout emporter, des

pins gigantesques, admirables de formes, des arbres du temps de la

création, des arbres pleins de vie et pleins de siècles, de vrais

morceaux d'immortalité de la terre, qui font le respect avec l'ombre

autour d'eux. Je ne te parle pas de tout ce que nous faisions fuir dans

les broussailles et les feuilles, serpents, oiseaux, écureuils, qui se

sauvaient et se retournaient pour nous voir, comme s'ils n'avaient

jamais vu de bêtes d'une espèce comme nous. En haut, malgré un froid de

chien qui nous fait grelotter sous nos manteaux et nos couvertures, nous

restons une heure à regarder ce qu'on voit de là: le Bosphore, les îles,

la côte de Troie, blanche, avec des éclats de carrière de marbre,

étincelante dans ce bleu, le bleu du ciel et de la mer mêlés, un bleu

pour lequel il n'y a ni mots ni couleur, un bleu qui serait une

turquoise translucide, vois-tu cela?

»De là, dégringolade dans la plaine. Des villages dominés par de grands

cyprès, de la bonne bête de grosse verdure, comme en Normandie; des

vergers avec de l'eau sourcillante sous le pied de nos chevaux, des

arbres qui s'embrassent de leurs branches du haut; des pêches jaunes,

des prunes, des grenades, des raisins de toute couleur glissant des

vignes emmêlées aux arbres; partout sur le chemin, des fruits suspendus,

tentants, tombant à la portée de la main; entre les éclaircies des

arbres, des champs de pastèques et de melons que mon escorte sabre à

grands coups de yatagan et dont elle m'offre le coeur. Enfin, il me

semblait être sur la grande route du paradis, animé par un peuple de

paradis qui semblait enchanté de nous voir manger ce qui lui

appartenait. Nous croisons des zebecks aux étendards rouges. Nous

passons de petites rivières sur des ponts en ogive, un vrai décor de

croisade. Il défile des hommes, des femmes, de tout, et jusqu'à un

déménagement du pays: cela se compose d'un petit âne blanc sur lequel

est un grand diable de nègre, le cafetier, et sur le cafetier, juché, un

coq; puis un gros Turc écrasant une maigre monture; puis la femme nº 1,

montée à califourchon, et flanquée devant et derrière d'un enfant; puis

la femme nº 2; puis un ânon et un mouton en liberté, qui suivent la

famille à peu près comme ils veulent. Le soleil se met à baisser: nous

tombons dans un groupe de pasteurs, à la grande immobilité découpée sur

le ciel, au chant grave, les yeux tournés vers une mosquée: je t'assure

qu'ils dessinaient une crâne silhouette de la _Prière orientale_. C'est

seulement à la nuit, à la pleine nuit, que nous atteignons Ailvatissa,

où un gros dégoûtant de Turc, qui a voulu absolument nous héberger, nous

fourre dans la bouche, avec toutes sortes de politesses, les boulettes

qu'il se donne la peine de faire avec ses doigts sales: c'était comme

mon lit de fleurs!

»Voilà une journée pas mal pittoresque, n'est-ce pas? Eh bien! elle ne

vaut pas ce que nous avons vu aujourd'hui. Imagine-toi une immense

oasis, un bois d'arbres énormes et si pressés qu'ils donnent l'ombre

d'une forêt, des platanes géants qui ont quelquefois, autour de leur

tronc mort de vieillesse, quarante rejetons enracinés et rejaillissants

du sol; imagine là-dessous de l'eau, un bruit de sources chantantes, un

serpentement de jolis ruisseaux clairs, et là-dedans, dans cette ombre,

cette fraîcheur, ce murmure, pense à l'effet d'une centaine de bohémiens

ayant accroché aux branches leur vie errante, campant là avec leurs

tentes, leurs bestiaux, les hommes, le torse nu, fabriquant des armes,

forgeant des instruments de jardinage sur une petite enclume enfoncée en

terre, et charmant le battement du fer avec le rhythme d'une chanson

étrange, de belles et sauvages jeunes filles dansant en brandissant sur

leur tête des tambours de basque qui leur font de l'ombre sur la figure,

des femmes près de flammes et de foyers vifs, faisant cuire des agneaux

entiers qu'elles apportent sur des brassées de plantes odoriférantes,

d'autres occupées à donner à de petites bouches leurs seins bronzés, des

petits enfants tout nus avec un tarbourch couvert de pièces de monnaie,

ou bien n'ayant sur la peau que l'amulette du pays contre le mauvais

oeil: une gousse d'ail dans un petit morceau d'étoffe dorée; tous,

barbotant, s'éclaboussant, dans le bois d'eau et de soleil, courant

après des oies effarouchées... Et aux arbres, des berceaux d'enfants,

nids de loques aux mille couleurs, ramassés brin à brin dans les

trouvailles des routes...

»Mais en voilà quatre pages. Et je dors. Bonsoir!

»Ecris-moi chez le consul de France, à Smyrne.

»A toi, vieux.

»N. DE CORIOLIS.»

Manette Salomon · 第 27 / 162 题