XV

Il fallut que la mère d'Anatole mît sa robe de velours pour venir

désarmer Langibout et le décider à reprendre son garçon. Le «poil» qu'il

eut à subir à sa rentrée, la menace d'une expulsion à la première

peccadille refroidirent pour quelque temps la folle gaieté d'Anatole et

ses facétieuses imaginations. Il devint presque raisonnable et se mit à

piocher. On le vit arriver à six heures et travailler consciencieusement

ses cinq heures de séance presque silencieux, à demi grave. Il ne perdit

plus de journées à courir à la recherche des modèles dans ces excursions

en fiacre, à trois ou quatre, qui fouillaient toute la rue

Jean-de-Beauvais. Il s'appliquait, poussait ses études, soignait ses

esquisses plus qu'il ne les avait jamais soignées, ne bougeant plus de

son tabouret, toujours présent quand venait la leçon de Langibout, sur

la mine rébarbative duquel il cherchait à voir, avec un regard craintif

et un sourire humble, s'il était tout à fait pardonné. Les progrès qu'il

se sentait faire, et dont il percevait la reconnaissance autour de lui

dans le contentement mal dissimulé de Langibout et les regards curieux

et étonnés de ses camarades, soutinrent l'effort de son travail pendant

plusieurs mois, au bout desquels il se leva en lui, d'une bouffée de

vanité, une petite espérance, un grand désir, une ambition.

Anatole était le vivant exemple du singulier contraste, de la curieuse

contradiction qu'il n'est pas rare de rencontrer dans le monde des

artistes. Il se trouvait que ce farceur, ce paradoxeur, ce moqueur

enragé du bourgeois, avait, pour les choses de l'art, les idées les plus

bourgeoises, les religions d'un fils de Prudhomme. En peinture, il ne

voyait qu'une peinture digne de ce nom, sérieuse et honorable: la

peinture continuant les sujets de concours, la peinture grecque et

romaine de l'Institut. Il avait le tempérament non point classique, mais

académique, comme la France. Le Beau, il le voyait entre David et M.

Drolling. Le collége, l'écho imposant des langues mortes et des noms

sombres de l'histoire ancienne, l'écrasement des _pensums_ et de la

grandeur des héros, lui avait plié l'esprit à une sorte de culte

instinctif, plat et servile, non de l'antiquité, mais de l'Homère de

Bitaubé. Le poncif héroïque lui inspirait un peu du respect qu'imprime

au peuple, dans un parterre, la noblesse et la solennité de la

représentation d'un temps enfoncé dans les siècles. Il avait à la bouche

toutes les admirations reçues, tous les enthousiasmes traditionnels pour

les grands stylistes, les grands coloristes; mais, au fond, sans oser se

l'avouer, il sentait plus et goûtait mieux un Picot qu'un Raphaël. Ces

dispositions faisaient qu'il méprisait à peu près toute la peinture des

talents vivants, s'en détournait avec des regards de mépris ou des

compliments de protection, et ne regardait guère, avec des yeux furieux

d'attention et lui sortant de la tête, que les petites toiles

néo-grecques menant Aristophane à Guignol.

Pour un homme de ce tempérament et de ces idées, il y avait un grand

rêve: le prix de Rome. Et c'est là qu'allaient bientôt toutes les

aspirations de ses heures de travail. Ce que représentait le prix de

Rome dans la pensée d'Anatole, ce n'était pas le séjour de cinq ans dans

un musée de chefs-d'oeuvre; ce n'était pas l'éducation supérieure de son

métier et la fécondation de sa tête; ce n'était pas Rome elle-même:

c'était l'honneur d'y aller, de passer par ce chemin suivi par tous ceux

auxquels il trouvait du talent. C'était pour lui, comme pour le jugement

bourgeois et l'opinion des familles, la reconnaissance, le couronnement

d'une vocation d'artiste. Dans le prix de Rome, il voyait cette

consécration officielle, dont malgré tous leurs dehors d'indépendance,

les natures bohêmes sont plus jalouses et plus avides que toutes les

autres. Dans Rome, il voyait la capitale de la considération de l'Art,

un lieu ennoblissant et supérieurement distingué, qui était un peu pour

lui comme le faubourg Saint-Germain pour un voyou.

Il devenait assidu aux cours du soir de l'École des beaux-arts. Il

attrapait même une seconde médaille, en ajoutant, avec une touche

spirituelle, à sa figure terminée, les habits, la pipe et le cornet de

tabac du modèle jetés sur un tabouret. Et tout à coup, pris d'une

résolution subite, effrontée, se fiant à un coup de chance, au hasard

qui aime les hasardeux, il alla, sans prévenir Langibout, se présenter

au premier des trois concours pour le prix de Rome. C'était au mois

d'avril 1844.

Par une froide matinée de la fin de ce mois, Anatole, son chevalet à la

main, un cervelas dans une poche, arrivait bravement à l'École, sur les

cinq heures et demie, avec l'émotion d'une mauvaise nuit. A six heures,

l'appel des inscrits était fait. Les premiers médaillés, usant du droit

de leur médaille, prenaient possession des vingt cellules; les autres se

partageaient à deux les cellules qui restaient. Le professeur du mois

apparaissait au fond du corridor, et dictait le sujet de l'esquisse, en

appuyant sur les mots soulignés indiquant le moment de la scène, et que

ramassaient en sourdine, avec des _queues de mots_, les élèves sur le

pas de leurs cellules. Là-dessus, on entrait en loge. Dans les cellules

à deux, les défiants se dépêchaient de clouer une couverture entre leur

toile et le camarade pour n'être pas _chipés_. Anatole, lui, ne cloua

rien, se jeta au travail, mangea son cervelas sans lâcher son esquisse,

travailla jusqu'à la dernière minute de la dernière heure. Au dernier

quart d'heure de clarté déjà nébuleuse, il mettait encore des points

lumineux dans sa toile à la lueur du jour des lieux.

Manette Salomon · 第 21 / 162 题