Langibout avait raison: Anatole ne travaillait pas, ou du moins il
n'avait pas cette persistance, cette volonté et ce long courage du
travail qui tire le talent de l'effort continu d'un accouchement
laborieux. Il n'avait que l'entrain de la première heure et le premier
feu de la chose commencée. Sa nature se refusait à une application
soutenue et prolongée.
En tout ce qu'il essayait, il se satisfaisait lui-même par l'à peu près,
l'escamotage spirituel, une sorte de rendu superficiel, l'effleurement
de son sujet. Pousser l'art jusqu'au sérieux, creuser, fouiller une
étude, une composition, était impossible à ce garçon dont la cervelle
légère était toujours pleine d'idées volantes. Son imagination enfantine
et rieuse, une pensée grotesque qui le traversait, toutes sortes de
riens pareils au chatouillement d'une mouche sur le front d'un homme
occupé, une perpétuelle inspiration de drôleries, l'enlevaient sans
cesse à l'attention, à la concentration de l'étude; et à tout moment
l'atelier le voyait quitter son académie pour aller crayonner quelque
charge lui jaillissant des doigts, la silhouette d'un camarade
allongeant le Panthéon drolatique qui couvrait le mur.
Au Louvre, dans l'après-midi, il ne travaillait guère plus. Son esprit,
ses yeux se lassaient vite d'interroger la couleur, le dessin des
vieilles toiles qu'il copiait; et son observation quittait bientôt les
tableaux pour aller au monde baroque des copistes mâles et femelles qui
peuplaient les galeries. Il régalait ses malices de toutes ces ironies
vivantes jetées au bas des chefs-d'oeuvre par la faim, la misère, le
besoin, l'acharnement de la fausse vocation; peuple de pauvres, d'un
comique à pleurer, qui ramasse l'aumône de l'Art sous le pied de ses
Dieux! Les vieilles femmes, aux anglaises grises, penchées sur des
copies de Boucher roses et nues, avec un air d'Alecto enluminant
Anacréon, les dames au teint orange, à la robe sans manchettes, au
bavolet gris sur la poitrine, perchées, les lunettes en arrêt, au haut
de l'échelle garnie de serge verte pour la pudeur de leurs maigres
jambes, les malheureuses porcelainières, les yeux tirés, grimaçantes de
copier à la loupe la _Mise au tombeau_ du Titien, les petits vieillards
qui, dans leur petite blouse noire, les cheveux longs séparés au milieu
de la tête, ressemblent à des enfants Jésus de cinquante ans conservés
dans de l'esprit-de-vin,--tout ce monde, avec sa lamentable cocasserie,
amusait Anatole et le faisait délicieusement rire en dedans. Au fond de
lui passaient des crayonnages en idée, des méditations de caricatures,
des figurations bouffonnes, des morceaux d'aperçus impossibles sur le
passé, l'intérieur, les plaisirs, les passions de ces êtres déclassés
qu'il étudiait avec sa pénétrante curiosité du comique humain, avec son
oeil toujours occupé, allant d'un vieux chapeau noir, noué à la barre
avec ses rubans roses, aux innocentes déclarations d'amour de l'endroit:
deux pêches posées par une main inconnue sur une boîte à couleurs.
Avait-il tout observé et n'avait-il plus rien à voir? il travaillait à
peu près une petite heure, puis il allait causer avec une vieille
copiste portant en toute saison la même robe de barège noire, tachée de
couleurs, et une palatine en plumes d'oiseaux; bonne vieille
sentimentale, adorant les discussions métaphysiques, et qui, tout en
parlant de son coeur, parlait toujours du nez.
Le plaisir quotidien d'Anatole était de la scandaliser par des paradoxes
terribles, des professions de foi d'insensibilité, toutes sortes de
paroles troublantes, au bout desquels la pauvre vieille femme s'écriait
avec un accent de désespoir presque maternel:
--Mon Dieu! il est sceptique en tout, sceptique en divinité, sceptique
en amour!--Et elle se mettait à pleurer, à pleurer sérieusement de
vraies larmes sur le manque d'idéal de son jeune ami, et toutes les
illusions qu'il avait déjà perdues.
Telle était, dans l'apprentissage de l'art, sa vie et toute sa pensée,
une obsession de la farce, le travail de tête de l'observation comique,
un perpétuel rêve de rapin qui cherche et pioche une invention de
charges. Et parfois il en trouvait d'admirables et de suprêmement drôles
comme celle-ci qui avait fait la joie de tout l'atelier et le bruit du
quartier.
C'était à propos de Mongin, un élève qui peignait la figure le matin
chez Langibout, et travaillait dans la journée chez l'architecte
Lemeubre. Mongin, un matin, arriva chez Langibout furieux contre une
actrice qui leur avait fait donner un «suif général» par Lemeubre pour
avoir manqué de respect à sa femme de chambre, laquelle femme de
chambre, disait Mongin, s'obstinait à secouer les tapis au-dessus des
fenêtres ouvertes où séchaient les lavis et les épures des élèves; et
Mongin parlait de se venger. Anatole le fit causer sur les habitudes,
les dispositions de la maison, l'étage et le train de l'actrice; puis il
lui dit de le prévenir du jour où elle ne sortirait pas le soir et où le
cocher serait absent. Ce soir-là venu, il se glissa avec Mongin dans
l'écurie, emmaillotta avec du linge les sabots des deux chevaux de
l'actrice, puis, marche par marche, ils les firent monter, chacun en
tirant un avec les doigts par les naseaux, jusqu'au troisième, jusqu'à
l'appartement. Là-dessus, un grand coup de sonnette, et la femme de
chambre, accourant ouvrir, se trouva devant ces deux grands quadrupèdes
plantés sur le palier. Le plus terrible, ce fut de les ôter de là: un
cheval qu'on hisse par le procédé d'Anatole peut monter un escalier,
mais quant à le faire redescendre, il n'y a pas même à essayer. On fut
obligé de passer la nuit à couvrir l'escalier de coulisseaux, à bâtir un
vrai praticable pour faire ramener l'attelage à l'écurie. L'actrice eut
si peur d'ébruiter l'histoire qu'elle ne se plaignit pas, et la femme de
chambre ne secoua plus jamais de tapis.