À PARIS

À mon arrivée à Paris, les deux cas qui révolutionnaient l'opinion vous

sont sans doute connus, quoique les journaux les aient incomplètement

racontés à cause du scandale des débats. Les assises étaient pourtant

publiques, j'y ai vu des dames de la plus haute aristocratie et des

demi-mondaines.

Mes aventures à Paris ne sont pas fort différentes de ce qu'elles ont

été dans toutes les autres villes. Je vais donc vous raconter ce que

j'ai pu apprendre sur ces deux affaires. Les procès se firent en même

temps, bien que les crimes n'eussent pas eu lieu à la même date. Un

aristocrate était incriminé dans l'une d'elles, sa famille avait tout

fait pour étouffer l'affaire; elle y aurait réussi si de nouveaux

témoins n'étaient venus et si les journaux n'avaient fait beaucoup de

bruit autour de la deuxième affaire. L'inculpé était un homme du peuple,

il fut tout de suite emprisonné et jugé. Dans la première affaire, on

releva non seulement viol, mais aussi assassinat et non seulement sur

une, mais sur plusieurs personnes. L'assassin et le violateur étaient

deux individus différents, mais ils étaient en étroits rapports.

Au faubourg Poissonnière vivait un charcutier célèbre par la qualité de

ses pâtés. Sa boutique ne désemplissait pas. Le peuple racontait

beaucoup de bêtises sur la fabrication de ces pâtés, et le bruit se

répandit qu'il employait de la chair humaine. Une perquisition eut lieu,

on découvrit qu'il n'employait pas de la viande ordinaire, mais que

c'était de la viande animale: il employait des chiens, des chats, des

écureuils, des moineaux, etc. Chaque fois que la célébrité de ces pâtés

reprenait, des bruits infâmes recommençaient à circuler. À la longue, la

police n'y prit plus garde et même le public s'en lassa.

Environ dix-huit mois avant mon arrivée à Paris, on avait arrêté un

coiffeur pour avoir coupé la gorge à un de ses clients. Les recherches

permirent d'établir qu'il avait déjà commis plusieurs assassinats et

qu'il vendait les cadavres à son beau-frère, qui était charcutier. La

chair des cadavres était hachée, la complicité du beau-frère n'était pas

sûre. À l'interrogatoire, l'accusé dit que l'un de ses confrères en

faisait tout autant et qu'en plus il poursuivait un double but: car,

premièrement, il fournissait les cadavres des jeunes filles impubères à

un grand débauché, qui en abusait; ensuite, il les revendait une seconde

fois au pâtissier. Le procureur général incrimina le débauché, mais

celui-ci, qui avait été présent à l'interrogatoire du coiffeur, eut le

temps de faire disparaître toutes traces de complicité. On découvrit des

traces de sang et des os dans la cave du deuxième coiffeur, mais on ne

put établir nettement son crime. On le laissa en liberté et il n'en fut

plus question.

Six semaines avant mon arrivée, un agent des moeurs surprit un employé

de la morgue en train de violer le cadavre d'une jeune fille repêchée

dans la Seine. L'homme fut condamné à dix ans de galères. Cette

condamnation fut trouvée trop forte par le public et les journaux, et la

Cour de cassation la commua en deux ans de travaux forcés.

Cette deuxième affaire réveilla la première, car les journaux firent

beaucoup de bruit autour du coiffeur-charcutier. Celui-ci, qui se

croyait à l'abri de toute nouvelle poursuite, protégé comme il était par

son client, avait oublié toute prudence. Un beau jour, la police

perquisitionna chez lui et découvrit le cadavre d'une petite fille de

dix ans. L'examen médical établit que la fillette avait été violée, mais

il ne put fixer si elle l'avait été avant ou après l'assassinat.

L'assassin fut condamné à la guillotine; le condamné nia d'avoir des

complices devant la Cour de cassation; quand il vit que rien ne pouvait

le sauver, il avoua qu'il fournissait le cadavre des fillettes égorgées

au duc de P..., qui les lui payait vingt napoléons d'or pièce. Il dit

encore que c'était le duc qui l'avait poussé à attirer des fillettes

dans sa boutique pour les assassiner. Le duc fut incriminé dans

l'affaire, il nia énergiquement toute complicité. Le viol des cadavres

était évident et il savait que les filles étaient assassinées. Son

avocat fut assez adroit pour ne le faire accuser que de viol, sa

condamnation fut petite en comparaison de l'immensité de son crime. Le

coiffeur était un ancien valet de chambre du duc, tout le monde était

convaincu de sa complicité.

J'appris par hasard à connaître une demi-mondaine. C'était la maîtresse

du prince russe D..., une femme d'une rare beauté et très bien conservée

pour son âge. Elle avait au moins trente-trois ans; je lui en aurais à

peine donné vingt-cinq. Son amant dépensait des sommes folles pour elle.

Il me fit un brin de cour, je n'aurais eu qu'un mot à dire pour le

capter. Je lui dis rondement qu'il devait laisser toute espérance. Grâce

à la largesse de mon ami défunt, je possédais une respectable fortune.

Le Russe me déplaisait, il était très laid, avait passé la cinquantaine,

il portait une perruque et se teignait la moustache. J'ai toujours

méprisé les hommes qui tâchent de cacher leur âge. Sir Ethelred avait

les cheveux gris, mais il aurait eu honte de porter une perruque.

À Paris, j'eus encore meilleure opinion des Hongroises. J'en rencontrai

quatre, Mathilde de M..., une fille naturelle du prince O..., vendue par

sa mère à un riche cavalier. Elle s'émancipa et se maria avec un riche

banquier parisien. Sarolta de B..., ma collègue du Théâtre Lyrique, qui

devint mon amie intime. Nous nous décidâmes à aller ensemble à Londres

et à nous engager au théâtre du Covent-Garden. Sarolta n'était pas ma

rivale, elle ne jouait que dans les opéras lyriques. Elle était

charmante et encore très naïve. Elle jouait avec les hommes sans rien

leur accorder. Elle craignait aussi de devenir mère. La troisième était

une certaine Mme de B..., la femme d'un colonel hongrois. Il vivait avec

elle en bigamie, car il n'était pas divorcé de sa première femme. Quand

il apprit l'arrivée de cette dernière, il s'enfuit à Constantinople et

embrassa l'islamisme. La quatrième s'appelait Jenny K..., et elle était

la fille d'un avocat de Budapest. Elle et ses trois soeurs vivaient du

marchandage de leurs charmes. Elles avaient commencé le métier à bas

prix. Un comte s'amouracha de Jenny et la mit ainsi à la mode. Jenny eut

beaucoup de chance et vint avec ses soeurs à Paris. Elles comptaient

parmi les dames les plus élégantes de la bohème dorée. Un cavalier

italien, le marquis M..., épousa plus tard Jenny, sans la garder

longtemps, car il mourut après deux ans. Jenny lança alors son filet sur

un prince souverain, qui la mena à l'autel.

L'oeuvre des conteurs allemands: mémoires d'une chanteuse allemande traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits · 第 36 / 38 题