ROSE

Vous m'avez demandé vous-même de ne rien vous cacher de mes expériences

et de mes sentiments, aussi je n'ai pas hésité une minute à vous

raconter l'anormalité de mes désirs pervers. Je suis convaincue que vous

saurez me comprendre, car vous êtes un psychologue aussi profond qu'un

fin physiologue. Il est probable qu'aucune femme ne vous fit jamais

semblables aveux; mais vous avez certainement étudié de tels cas, et

peut-être êtes-vous arrivé à les résoudre. Je suis profane, j'ignore

tout de ces deux sciences; j'ai obéi au moment, sans penser si ce que je

faisais pouvait révolter nos meilleurs sentiments et nous inspirer de

l'horreur. De sang-froid, à l'abri de mes sens, j'aurais tremblé à

l'idée d'accomplir de telles saletés. Maintenant, après les avoir

faites, je suis d'un autre avis, car je ne vois pas ce qui les rend

obscènes.

Peut-être que vous me reprendriez ici si je vous communiquais tout ceci

oralement, et peut-être que vous ne me reprendriez pas. Vous connaissez,

bien mieux que moi, la conformation organique de l'homme et vous

connaissez la clé de ce phénomène dans le cerveau. Je raisonne d'après

mon expérience personnelle, sans pouvoir garantir la justesse de ce que

je dis.

Avant tout, je dois répondre à cette question: qu'est-ce qu'on entend au

juste par une saleté?--Nous nous nourrissons tous les jours de matières

qui, analysées, se trouvent être en état de pourriture; nous avons beau

nous convaincre que nous purifions nos aliments par l'eau et par le feu,

nous mangeons, au fond, des saletés. Certains aliments doivent être

absolument pourris pour nous plaire. Est-ce que le vin, la bière ne

doivent pas fermenter avant que nous les goûtions? Et la fermentation

est un certain degré de pourriture! Et c'est ce qu'il y a de plus bled

aux grives et aux bécassines qui est de haut goût et très recherché. Et

si on pense de quoi se nourrissent les porcs et les canards! Le fromage

fourmille de vers. Souvenons-nous de quelle façon on ensale les harengs.

J'ai assisté une fois à Venise à cette opération. Je ne puis pas la

raconter. Si on savait quel complément reçoit le sel de mer, plus

personne n'en mangerait! En un mot, la saleté est quelque chose de très

relatif, et qui songera, en jouissant de quelque chose, aux matières

premières? C'est comme si quelqu'un, s'étant amouraché d'une jeune

fille, perdait ses sentiments poétiques en pensant aux besoins naturels

de sa bien-aimée. Moi je crois justement le contraire. Quand un homme

aime quelqu'un ou quelque chose, il ne voit plus rien d'obscène, de sale

ou de dégoûtant dans l'objet de son plaisir.

Ces quelques réflexions peuvent servir d'excuse à ce que j'ai fait,

poussée par les désirs aveugles de mes sens. Je vous en ai parlé à la

fin de ma dernière lettre. Cela doit vous suffire.

Ce que mon coeur éprouva plus tard est bien différent et beaucoup plus

étrange. Vous aurez, comme psychologue, un sujet d'analyses, car, si ce

n'est pas absolument extraordinaire, c'est quand même une anormalité.

J'ai lu, ces derniers temps, plusieurs livres sur l'amour grec, le

soi-disant amour platonique; particulièrement les oeuvres de Ulrich,

professeur, actuellement à Durzbourg. Il ne parle cependant que de

l'amour entre hommes, et ne dit pas un mot de l'amour entre femmes. Que

direz-vous quand je vous avouerai que jamais je n'ai aimé un homme aussi

violemment que j'ai aimé ma chère Rose, la fille dont je vous ai parlé à

la fin de ma dernière lettre? L'amour physique m'attirait, il est vrai;

mais il y avait encore autre chose au coeur, une nostalgie que je n'ai

jamais éprouvée pour aucun homme. C'était un amour si pur que toutes les

autres femmes me dégoûtaient, et les hommes encore plus. Je ne pensais

qu'à Rose, je rêvais d'elle. J'embrassais mes oreillers, je les

caressais en pensant que c'était elle que je tenais. Et je pleurais,

j'étais désolée de ne pouvoir la voir.

Je ne savais à qui me confier, à Nina ou à Anna? Ou devais-je prier M.

de F... de la libérer de sa peine? Il m'aurait demandé comment je la

connaissais, et je n'aurais su que lui répondre. Enfin, je décidai d'en

parler à Anna. Elle m'épargna la peine d'entamer cette conversation et,

se mettant tout de suite à parler du plaisir partagé:

«C'est tout ce qui peut encore m'exciter, me dit-elle, et, aujourd'hui,

je n'ai pas eu le meilleur. Je vous ai cédé la suprême jouissance.

N'êtes-vous pas amoureuse de cette petite Rose? Ne niez pas, j'ai vu

avec quelle volupté vous caressiez ses cheveux et son front, je vous ai

vue; ne niez pas, je connais bien ces choses-là, n'est-ce pas? Oh! quel

délicat parfum et quel excellent goût!

J'étais encore pleine de préjugés et je rougis.

--Hahahaha! Vous rougissez? C'est signe que vous êtes amoureuse de la

petite. Même si je n'avais pas vu votre visage, je l'aurais deviné,

quand vous lui avez donné l'argent et quand vous lui avez dit que vous

vouliez la prendre chez vous. Trois mois sont vite passés, et je pense

bien que la petite préférera venir chez vous que de retourner en prison.

Son envie de se faire fouetter, vous pouvez tout aussi bien l'assouvir.

Peut-être qu'elle préférera les verges au fouet, tous les goûts sont

dans la nature, tous, vous pouvez m'en croire, et celui-là n'est déjà

pas si sot.

--Ne serait-ce pas possible de l'avoir plus tôt? demandai-je.

--C'est difficile. Elle doit terminer sa peine. Cela ne dépend pas de M.

de F... de la libérer ou non, bien qu'il soit très influent. Pourtant,

je veux essayer de lui en parler.

--Ne lui dites pas mon nom. Il pourrait soupçonner quelque chose.

--Soyez sans crainte, mon offre ne l'étonnera pas du tout. Il y a assez

de dames en ville qui font comme les hommes et qui ont des amants des

deux sexes. Je lui dirai que c'est pour moi. Non, il ne voudrait pas. Je

dirai que c'est une étrangère qui cherche une fille se laissant

volontairement tourmenter et que je n'en connais pas d'autre que Rose.

Pourtant vous ne devrez pas l'avoir chez vous les premiers jours.

Ensuite je dirai que la dame a quitté Budapest et que, par humanité, je

vous ai recommandé Rose comme femme de chambre.

--Mais le croira-t-il?

--Et pourquoi pas? J'ai une bonne langue. Avant tout, il faut beaucoup

d'argent pour le corrompre.

--Combien? demandai-je effrayée, car Nina m'avait mise en garde contre

son avidité.--Combien pensez-vous?

--Hou, peut-être cent florins, peut-être plus, je ne sais pas.

--Je ne voudrais pas y consacrer plus de cent florins, déclarai-je. Si

elle m'avait demandé le double ou le triple, je les lui aurais donnés.

--Bon. Donnez-moi tout de suite cent florins. S'il consent à ce prix, la

fille sera demain chez vous; sinon, je vous rends votre argent. Je vais

tout de suite chez lui, avant qu'il aille au casino. Mais je n'ai pas

d'argent pour prendre un fiacre. Donnez-moi encore un florin. Je ne

demande rien pour ma peine. Votre amitié me suffit.

Nina avait raison. Cette femme m'aurait dépouillée, si je n'avais été

prudente. Je savais bien qu'elle s'en irait à pied.

En moins d'une heure, elle était de retour. F... faisait des

difficultés; elle avait ajouté cinquante florins et il avait cédé. Il ne

le faisait que par amitié. Il n'avait pas demandé pourquoi c'était; il

croyait que c'était un cavalier qui désirait garder l'incognito. Je fus

donc forcée de lui trouver encore cinquante florins. Mais elle se mit à

se plaindre du mauvais temps et des mauvais payeurs. Elle me montra un

paquet de récépissés du mont-de-piété; elle me dit qu'elle perdait tout

si elle ne payait les intérêts le lendemain. Je lui donnai cinquante

florins de plus. Elle m'assura qu'elle considérait cette somme comme un

emprunt; mais je lui répondis qu'elle n'avait pas besoin de me la

rendre. Je voulais m'assurer sa discrétion et ses services ultérieurs.

Le lendemain, je racontai tout à Nina. Elle me dit que F... recevait à

peine trente florins et que c'était Anna qui empochait le reste. Nous

décidâmes de fêter ce jour par un bon souper.

--Il est possible que vous sauviez une fille perdue, me dit Nana, et

Dieu vous récompensera de cette action. Mais cela va vous coûter de

l'argent, car cette fille aura besoin d'habits. Vous devriez aussi lui

préparer un bain. Ces malheureuses reçoivent si facilement de la vermine

en prison. J'ai eu chez moi une fille de la grandeur et de la taille de

Rose. Elle m'a quittée en laissant ses habits. Elle pouvait le faire,

puisqu'elle a volé les miens. Ils seront assez bons. Taxez-les vous-même

et donnez-moi ce que vous pensez être leur valeur.

Mme de B... était tout le contraire d'Anna. J'estimai ces habits à

quarante-cinq florins. Elle n'en voulut que trente-six, et j'eus de la

peine à lui faire accepter une broche en souvenir. Elle était très

désintéressée.

Il était près de huit heures quand Rose arriva chez moi. Je la menai

immédiatement à Orfen et nous prîmes un bain turc. Nous étions en

octobre, ces bains deviennent toujours plus chauds tant que la

température baisse à l'extérieur. La pauvre enfant se ressentait de

l'exécution de la veille. C'est à peine si j'osais toucher les chairs

endolories. Je la soulageai un peu en la pansant avec des compresses

chaudes et lénitives. La chaleur du bain l'anima entièrement. Elle

n'était plus aussi honteuse et timide que la veille. Elle se jetait à

mon cou et plaisantait d'une façon gentille et juvénile. Elle disait des

paroles charmantes avec une voix ravissante et avait toujours des

réponses pleines d'à-propos. Elle me jura de ne jamais aimer un homme,

si je voulais l'aimer comme je le lui avais témoigné la veille. Elle

était folle de joie. Elle me dit que ça serait sa plus forte volupté

d'être étranglée ou poignardée par moi. La fille était encore vierge, ce

que je n'avais osé espérer. Je n'arrivais pas à la faire tenir en place

tant elle était pétulante. Cette vivacité me plaisait surtout, je suis

vive moi-même, mais loin d'atteindre à ce mouvement perpétuel. On eût

dit du vif-argent.

--Je vous aime! me disait Rosé. Je n'y tiens pas. Je préfère vous aimer,

vous, qu'un homme.

Roudolphine m'avait fait un cadeau à Vienne, et je n'en avais pas encore

essayé. Il était de construction nouvelle et disposé pour servir à deux

êtres. C'était le moment ou jamais d'utiliser ce cadeau de mon ancienne

amie, qui sans doute ne se souvenait plus du don qu'elle m'avait fait et

qui, si par hasard elle s'en souvenait, ne voudrait jamais croire que

j'avais oublié de m'en servir ou plutôt que je n'en avais jamais eu

l'occasion.

Après avoir pris le bain et ne nous être permis que des badineries sans

importance, nous retournâmes à la maison. Anna et Nina nous attendaient

déjà. La première avait commandé un succulent souper au Champagne. Elle

avait apporté ce qu'il lui fallait et me dit que peut-être j'allais

aussi connaître l'agrément de la douleur.

La chambre était bien chauffée, nous ne risquions rien à nous mettre à

l'aise. Anna le fit aussi. Mais je ne remarquai point ses charmes

flétris, car elle se mit tout de suite sous la table en disant qu'elle

allait faire le chien. Cela nous fit rire, et j'en ris encore quand j'y

pense. Elle faisait «houao, houao» comme un roquet, et de temps en temps

frappant vite sur le sol avec sa main, elle faisait semblant de courir

vite comme un mâtin qui veut s'élancer sur un passant mal vêtu.

Ma pose n'était pas très confortable, j'étais éloignée de la table et

atteignais à peine les plats; pourtant le rire nerveux provoqué par Anna

jouant à faire le chien me procurait le plus vif plaisir. Elle jouait

aussi avec les deux mains, les frappant l'une contre l'autre pour imiter

les claquements de fouet du veneur qui veut exciter son chien sur la

piste de la bête noire; tout cela était imité à ravir, et j'avoue que je

m'amusais extrêmement. Nina me passait les plats et remplissait mon

verre. Nous mangions et buvions tant que la si froide Nina elle-même

était pompette. Je jetais quelques bouchées à Anna. Elle ne mangeait les

biscuits et autres sucreries qu'après les avoir reniflés comme un chien.

Elle faisait même semblant de ronger un os. Elle disait qu'à être mangés

comme par un chien les mets gagnaient un goût spécial.

Après le souper, je me préparai, toute joyeuse, à emmener Rose dans ma

chambre pour partager mon lit. La jeune fille voulait justement aller au

lit et s'étirait comme quelqu'un qui s'endormira aussitôt couché.

«Non, non, ce n'est pas ainsi que je l'entends, lui criai-je, méchante

enfant! Attends, attends donc, tu sembles bien t'ennuyer avec nous.»

Nina s'amusait à faire des bouquets avec des fleurs de cire qu'elle

imaginait elle-même. Elle avait pour cette imagination un goût exquis.

Elle coloriait ensuite ses bouquets avec des couleurs vives qui

paraissaient avoir été prises dans la nature, tant leur éclat était

naturel. Je me souviens d'avoir vu une gerbe de roses du Bengale, non

véritables, mais issues de ce procédé, qui étaient la plus belle chose

qu'on pût voir, et aussi la chose la plus fragile, car les pétales de

cire se brisent facilement, et il faut bien des précautions pour les

conserver.

Cette occupation était aussi agréable que l'action de faire le chien.

Pour moi, je tremblais d'impatience. Anna m'aidait. Nina cessa aussi

cette imitation dans laquelle elle excellait. Rose s'étendit sur le lit.

Je la regardai longuement: Je prenais ainsi un nouveau rôle. Je

l'embrassais, je caressais ses épaules aveuglément et avais pris une de

ses mains dans les miennes pour lui donner confiance en son époux d'un

instant.

Nina se mit enfin en place devant sa table pour reprendre son agréable

occupation de fleuriste. Rose poussa un faible cri de fatigue. Anna lui

caressait la tête. Elle la berçait comme on fait aux petits enfants.

Elle chantait une berceuse lente et d'une mélodie très belle. Tout à

coup, j'entendis un sifflement: c'était Nina qui se mettait à siffler

comme un homme. D'ailleurs elle sifflait très bien et avec beaucoup de

force, imitant toutes sortes d'oiseaux, le merle, le rossignol, la

mésange. Nous étions ravies.

«C'est dommage que vous ne sachiez pas siffler comme moi, dit Nina, cela

ferait un beau concert, comme on en entend parfois dans les bosquets

durant la belle saison. Enfin, je vais siffler seule. On ne peut pas

rester tranquille avec vous.»

Je dis à Nina que nous pourrions imiter le chant des oiseaux avec la

voix de tête, cela serait aussi agréable.

C'est alors qu'eut lieu la scène principale: nous formions un groupe,

comme les Romains en ont représenté sur les camées et dans les

bas-reliefs. Nina s'étendit près de moi. Elle sifflait d'une façon

merveilleuse. Je caressais en chantant les cheveux de Rose. Je chantais

toutes sortes d'airs célèbres en continuant mes caresses. Nous

recommençâmes en choeur. Cette fois, la partie dura plus longtemps. Nina

donnait plus de force à ses sifflets. Anna imitait le corbeau et les

oiseaux de nuit. Nous commencions à nous fatiguer. Je regardais Rose.

Elle était sur le point de s'endormir. Je l'implorais pour qu'elle ne

dormît point. Je lui criais: «Ne dors pas jusqu'à l'aube!» et elle

ouvrit les yeux. Enfin, nous gravîmes le suprême degré. Je perdis

connaissance. De la joie partout, mes membres me picotaient. Nina et moi

nous n'avions vraiment pas la moindre velléité de sommeil.

Je ne sais pas combien dura cette extase, que j'appellerai un

évanouissement. Quand je revins à moi, Anna et Nina étaient sorties. Les

assiettes étaient sur une chaise, près du lit. Les femmes avaient

descendu la lampe, une faible lumière régnait dans la chambre. Rose

dormait profondément; sa jambe gauche hors du lit, le pied ou plutôt ses

doigts de pied touchaient le sol. Parfois, elle soupirait

voluptueusement. Elle m'étreignait de son bras gauche; le droit pendait

hors du lit. Les couvertures étaient remontées; je ne voulais pas la

réveiller, et je remis ma tête sur les oreillers. Je m'endormis pour ne

me réveiller qu'après dix heures du matin.

Je ne vais pas vous raconter toutes les scènes où j'étais tantôt active,

tantôt passive. Je ne pourrais que me répéter. Vous en avez assez appris

sur ce sujet; cela ne ferait que vous exciter, ainsi que je m'excite

quand je lis ces pages. Car, soit dit entre parenthèses, je me suis fait

une copie de ces feuilles, elles me servent d'excitant quand mes sens

sont détendus.

Quelques jours plus tard, Anna revint chez moi. Nina était venue tous

les jours pour continuer nos leçons de hongrois. Avec Rose, chaque fois

que nous étions seules, je jouissais de toutes les joies et nous allions

tous les jours au bain. Elle m'était fidèle comme si j'avais été un

homme. Aujourd'hui encore, après tant d'années, elle m'est restée ce

qu'elle était déjà alors, et bien qu'elle ait connu depuis l'amour

masculin, elle me jure encore qu'elle aime mieux goûter l'amour entre

mes bras que subir l'étreinte puissante du sexe fort. Moi aussi je le

crois parfois, et je suis convaincue que si nous ne devions pas

perpétuer le genre humain, nous pourrions très bien nous passer des

hommes, tant la volupté est violente entre deux femmes.

Anna me proposa d'assister à une orgie grandiose qui avait lieu tous les

ans, au carnaval, dans un b..... Elle me dit que les dames de la plus

haute aristocratie y participaient, qu'elles étaient toutes masquées et

que personne ne pouvait les reconnaître. Par le masque elles se

distinguaient aussi des autres prêtresses de Vénus. Tout se passait très

luxueusement. Les hommes y avaient entrée libre, mais chaque billet de

dame coûtait soixante florins.

--Vous ne verrez pas quelque chose de semblable à Paris, disait-elle. Il

n'y a pas plus de trente invitées. Les plus jolies putains (Mme de L...

se servait toujours des mots les plus grossiers; je ne puis faire

autrement que de les répéter; est-ce que cela vous choque?) les plus

jolies putains y sont invitées et environ quatre-vingts messieurs. Vous

voyez que le prix n'est pas exorbitant, puisqu'il y a environ cent

cinquante personnes de rassemblées et que le billet revient ainsi à

douze florins par tête. L'entremetteuse veut recouvrer ses frais et les

messieurs le temps perdu, éclairage, musique et souper. L'année passée,

les comtesses Julie A... et Bella K... ont payé douze cents florins pour

couvrir les frais. Il est probable que l'entrée sera plus chère cette

année. Moi, j'aurai une entrée gratuite, ainsi que d'habitude. Mais si

vous voulez y participer, vous devez me le faire savoir dans le courant

de la semaine pour que je vous fasse réserver un billet.

D'abord, je ne voulus pas. J'avais déjà dépensé beaucoup trop d'argent.

Rose m'avait coûté plus de deux cents florins. Mes gages étaient assez

élevés, mais j'aurais été embarrassée de dépenser encore quatre-vingts

ou cent florins. Mais Anna me poussait tant que j'acceptai. Deux jours

après, je recevais une carte d'entrée lithographiée avec une vignette

que j'avais déjà vue dans un livre français. Une magnifique féminité

posée sur un autel; des deux côtés, une haie masculine et, au fond,

ainsi qu'un bonnet de grenadier, des cheveux de femme. Les cartes

étaient signées par la comtesse Julie A... et L... R... (Luft

Resithérèse), le nom d'une des plus célèbres propriétaires de b..... de

Budapest, qui, ainsi que je l'appris, était protégée par M. de T...

Anna me dit qu'il y aurait un bal masqué. Les dames en domino n'auraient

pas d'autres habits. On s'appliquait à découvrir certaines parties. Un

costume pittoresque en augmentait les charmes. Bref, elle me fit un si

beau tableau de la fête que je ne regrettai plus rien. Je me mis tout de

suite à la confection d'un masque de caractère. Personne ne devait

savoir que ce masque était le mien. Mme de B... avait à peu près la même

taille que moi. Je lui dis donc de faire faire mon costume sur ses

mesures.

Un soir, Anna vint me dire d'aller visiter le b..... où le carnaval

devait avoir lieu. Elle voulait me procurer des habits d'homme; personne

ne pourrait me reconnaître. Je passerais pour un jeune étudiant. Elle

savait si bien parler que je cédai encore une fois. Je fus bientôt

métamorphosée en jeune homme; mes cheveux étaient si adroitement cachés

que l'on ne pouvait pas reconnaître leur longueur. Comme j'avais tenu

plusieurs rôles de page dans les opéras, particulièrement dans les

_Huguenots_ et dans la _Nuit de bal_, d'Auber, mes mouvements et mes

gestes n'étaient pas empruntés.

Le temps était beau; le pavé était sec; nous allâmes donc à pied. Ce

n'était pas loin. Nous traversâmes la place des Cordeliers et nous

entrâmes dans la première rue, la rue des Brodeurs. La maison de cette

prêtresse de Vénus était assez vaste. Il était encore tôt; il n'y avait

pas de visiteurs; ceux-ci n'arrivent, pour la plupart, qu'après le

théâtre. La directrice de ce pensionnat était une grosse femme, de peau

très brune; elle ressemblait à une bohémienne. L'expression de son

visage était vulgaire et dure. Anna me présenta; elle me fixa et sourit.

Je vis tout de suite qu'elle avait deviné mon déguisement, et je

regrettais déjà d'être venue.

--Vous désirez voir mes pensionnaires, jeune homme. Si vous étiez venu

hier, vous n'auriez rien vu d'extraordinaire. Mais je viens de recevoir

deux échantillons nouveaux, frais et curieux, de Mme Radt, de Hambourg.

Maintenant j'en ai une douzaine. Quand j'ai trop de visiteurs, j'envoie

chercher la Julie de M. de F..., et la vieille Radjan est tout heureuse

de pouvoir vendre sa marchandise démodée chez moi. Est-ce que ce jeune

homme a déjà fait l'amour? (C'est son expression.) Il désire une vierge,

et c'est pour cela que vous l'avez mené chez moi? dit-elle en

s'adressant à Anna. Alors je vous recommande Léonie. Elle n'a débuté

dans le métier que depuis deux mois et n'a que quatorze ans; mais elle

s'y connaît mieux qu'une vieille.

Elle nous précéda dans une grande salle assez élégamment meublée. Il y

avait un piano; les parois étaient recouvertes de miroirs. Les

odalisques de ce harem public étaient sur un divan. Elles étaient toutes

plus belles les unes que les autres, et il était difficile de faire son

choix. Elles semblaient plutôt timides que hardies. Léonie, une très

jolie rousse, avait quelque chose de provocant et de coquet dans les

traits. Elle portait une frisure rococo. Elle était élancée, aussi

souple qu'une sylphide. Son décolleté laissait voir ses seins qui

tendaient son corsage à le rompre. Elle montrait toujours sa jambe, qui

était fine, et son pied mignon. Je m'assis à côté d'elle. Anna prit

place en face de nous. Léonie me pinçait parfois avec férocité; elle

voulait être encore plus agressive, mais Anna lui tapa sur les doigts.

Je tendis dix florins à la propriétaire pour nous apporter du vin et des

sucreries. Elle regarda dédaigneusement le billet de banque et dit:

«C'est tout?» Ces mots me fâchèrent; je lui dis que je payerais tout ce

qu'elle voudrait, mais que je n'avais qu'un billet de cent florins sur

moi. Ceci la rendit immédiatement aimable. Elle me dit qu'elle allait me

faire voir quelque chose que je n'avais certainement jamais vu et elle

quitta le salon. Anna la suivit et je restai seule avec les femmes.

Je trouvai parmi elles ce que je n'y aurais jamais cherché: de

l'éducation, un bon ton, oui, même certaines connaissances que plus

d'une aristocrate aurait enviées. Une de ces femmes jouait très bien du

piano, elle avait un très bon doigté, une bonne oreille; elle chantait

juste des ariettes d'Offenbach. Une autre me montra un album avec de

très belles aquarelles qu'elle faisait à ses moments de loisirs. Une

partie de ces femmes se plaignaient de leur sort; elles déploraient leur

malchance qui les avait menées ici. D'autres se sentaient parfaitement

heureuses. Les cavaliers étaient aimables, galants; les étudiants

étaient grossiers, mais entre leurs bras elles prenaient le plus de

plaisir, car ces jeunes gens dépensaient leurs forces sans compter.

--Que voulez-vous, dit une belle Polonaise que l'on nommait Wladislawe;

il vient ici un admirable jeune homme, il est fier comme un paon et

toutes les femmes sont amoureuses de lui. Il coucha une nuit avec moi

et, jusqu'au matin, il fit la chose neuf fois. C'est beaucoup avec une

fille. Il est plus aisé de le faire avec une douzaine de femmes que cinq

fois avec la même. Je n'en connais qu'un qui puisse en faire autant.

Mais celui-là ne me l'a jamais fait. Il doit avoir une bien-aimée, une

femme qui l'entretient.

--Tu parles du neveu de l'intendant du théâtre, dit Olga, une joyeuse

Hongroise, Arpard H...?

Lorsque Olga prononça ce nom, je tressaillis.

--Aucune femme ne l'entretient, continua Olga, il est assez riche pour

avoir une maîtresse.

--Je sais que la comtesse Bella R... lui a fait les propositions les

plus brillantes et qu'il a refusées, dit une autre.

L'entrée de la patronne et d'Anna interrompit notre conversation.

--Si vous voulez bien venir, jeune homme, je vais vous montrer quelque

chose qui va dessiller vos beaux yeux. Ce qu'il est beau! ajouta-t-elle

en me pinçant le derrière.

Je suivis la grosse femme. Elle me mena dans un long corridor et nous

traversâmes plusieurs chambres. Puis elle ouvrit une porte aussi

doucement que possible et mit un doigt sur la bouche. La chambre était

sombre; une faible lumière de crépuscule pénétra par la fenêtre voilée

de rideaux blancs. Elle prit ma main et me mena vers un sopha posé

devant une porte vitrée. J'entendis un faible bruit qui venait de la

chambre d'à côté. Je montai sur le divan pour mieux voir ce qui s'y

passait. La chambre était éclairée, je voyais tout ce qui s'y passait;

mais les deux filles qui s'y trouvaient ne pouvaient pas me voir. Un

vieillard entra; il était chauve, avait un vilain visage de fauve, il

était assez grand et très maigre. J'entendais chaque mot. Une des

odalisques avait une verge en main. Elles se déshabillèrent rapidement

ainsi que le vieux Céladon, la vraie caricature du Chevalier à la Triste

Figure. Ils étaient tous les trois ainsi devant mes yeux. L'homme était

laid, un cuir jaune et poilu recouvrait son maigre squelette. Il était

juste vis-à-vis de moi. Son nez était petit et son visage tout ratatiné.

Je ne le vis pas tout d'abord. Je ne pouvais pas distinguer s'il avait

deux bouches au lieu d'une bouche ou un nez, car son nez n'était pas

plus grand qu'une fève. Les deux filles prenaient des poses voluptueuses

pour l'exciter; mais cela n'aidait à rien. Alors il se coucha sur trois

chaises; on lui attacha les pieds et les poignets, et l'une se mit à le

battre, tandis que l'autre lui offrait tantôt sa main à baiser, tantôt

son pied. Les coups tombaient toutes les minutes; au troisième, je vis

des gouttes de sang perler sur la peau. Au dixième, ses potences (car je

ne puis appeler autrement ses épaules maigres séparées par un torse

encore plus maigre) étaient meurtries et ne formaient qu'une blessure

informe et saignante comme un morceau de viande d'un animal. Il

suppliait pourtant la fille qui le maltraitait si rudement de battre

encore plus fort, et il sentait et baisait les mains de l'autre. Parfois

j'entendais un coup de trompette ou le soupir d'un hautbois qui

provenait du rire de la fille que ce vieux satyre flairait. Il semblait

aspirer le parfum de ses mains.

--Ça n'ira pas ainsi, soupira-t-il enfin. Mais tu me gifleras et je

serai content tout de suite. Louise, aurai-je une ou deux gifles

aujourd'hui? N'est-ce pas, deux, deux gifles, ma chère Louise!

Il se coucha sur le dos et la fille dont il avait flairé les mains

s'assit près de lui et le gifla à tour de bras. L'autre riait à se

tordre en voyant les mines que faisait l'horrible vieillard. J'entendis

les bruits de hautbois du rire des filles et je vis, ce qu'il désirait,

les gifles tomber dru sur son visage; il grinçait des dents et se

mordait les lèvres avec ardeur. Cette sotte opération lui faisait le

plus grand plaisir, que l'on prolongeait aisément en le giflant selon

son désir.

L'oeuvre des conteurs allemands: mémoires d'une chanteuse allemande traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits · 第 29 / 38 题