Vous serez très étonné, cher ami, de voir combien les lettres que je
vais vous écrire diffèrent de celles que je vous ai écrites jusqu'à
présent. Le style, la conception, la philosophie et le point de vue ont
changé. Le sujet en sera aussi beaucoup plus varié. Ne pensez donc point
que je sois fatiguée d'écrire ou que j'aie trouvé un confident pour
continuer mes mémoires. Je devrais alors avoir rencontré un homme auquel
je puisse me confier, comme à vous, sans limite. Ceci n'est pas le cas.
Il faut connaître les hommes intimement, ainsi que j'ai eu le bonheur de
vous connaître, pour oser leur communiquer tout ce que l'on pense et
tout ce que l'on sent. Jusqu'à présent je n'en ai rencontré aucun, et
surtout pas parmi ceux auxquels je me suis donnée corporellement. Le
changement de ma manière d'écrire vient de ce que j'ai changé de point
de vue en rédigeant mes souvenirs. Je revis tout au fur et à mesure, je
me crois transportée dans les mêmes situations et je n'ai peut-être pas
tort d'adapter mon style à chaque nouvelle aventure.
Je me souviens d'avoir lu dans le prologue du «Faust» de Goethe la
phrase suivante, que je crois être un axiome: «Aussi rapide que le
passage du bien au mal». Vous comprendrez ainsi si j'ai changé ma
conception de la volupté. Vous le comprendrez d'autant mieux en pensant
que quinze mois se sont écoulés depuis ma dernière lettre.
Je ne veux pas vous ennuyer avec une longue préface. Les préfaces ne
sont pas récréatives et je ne les lis jamais. Je vais aux faits, _stick
to facts_, ainsi que les Anglais disent.
Je vous disais dans ma dernière lettre que j'acceptai l'engagement de
Francfort parce qu'il était le plus avantageux. Heureusement que je ne
m'engageai que pour deux ans. Sous tous les rapports, ce sont deux
années perdues.
Lorsque j'arrivai à Francfort, l'Allemagne n'était pas encore en proie à
la wagneromanie, car Wagner était encore inconnu dans le monde musical;
pourtant notre répertoire était déjà du plus mauvais goût. La lutte
entre la musique allemande et la musique italienne commençait.
L'allemande commençait à triompher à Francfort.
Une cantatrice peut aimer sa patrie, elle peut chérir sa langue, les
moeurs et les souvenirs de son enfance; elle n'a pourtant qu'une seule
patrie: la musique. Et j'ai toujours préféré l'italienne à toute autre.
Elle rend mieux nos sentiments et notre âme, elle parle mieux le langage
de notre coeur. Elle est plus expressive, plus passionnée, plus
touchante et plus douce que la musique érudite de l'Allemagne ou que la
musique légère et brillante de la France. Celle-ci semble toujours avoir
été écrite pour danser le quadrille. Les opéras italiens permettent aux
chanteurs de rendre tout ce dont ils sont capables, la musique en a été
écrite pour eux; tandis que la musique allemande était surtout
instrumentale, nous devons toujours nous sacrifier à l'orchestre.
En outre, Francfort est la ville la plus désagréable que je connaisse.
L'aristocratie de l'argent et les juifs y donnent le ton. On n'y
comprend rien à l'art. Les gens louent une loge, comme à la parade. On
ne compte que par sa richesse. L'art n'y peut donc pas fleurir. La
passion la plus violente gèle dans cette ville. L'amour et les plaisirs
n'y sont pas un besoin naturel, «un rafraîchissement de la rate», comme
dit Shakespeare.
Il ne me manquait pas d'admirateurs. Ils étaient de toutes nationalités,
mais leurs ancêtres à tous avaient passé la mer Rouge. Ils m'entouraient
avec respect, quand j'avais soif de volupté. Il n'y en avait pas un que
je crusse digne de recevoir mon amour et le trésor que je portais sans
cesse avec moi. Parmi mes collègues, il y avait quelques hommes jolis et
galants; mais c'est un de mes principes de ne jamais choisir un
comédien, un chanteur ou un musicien. Ils sont trop indiscrets; on y
risque son honneur et parfois son engagement. Je tiens à conserver le
nimbe de la vertu.
Si, au moins, j'avais pu rencontrer une femme ou une jeune fille! Je me
serais donnée toute, ainsi qu'à Marguerite! Je n'aurais rien épargné
pour révéler les doux mystères de l'amour! Mais ces personnes étaient ou
prudes inabordables ou très laides. D'autres avaient, par contre, une
telle pratique qu'elles étaient usées. Elles me faisaient toutes
horreur. J'étais donc bornée à moi-même.
«Et si je profitais de mon séjour forcé dans cette ennuyeuse ville
pour me fortifier et me préparer à l'amour à venir? me disais-je
souvent. Suis-je capable de faire cela? Et la volupté future me
récompensera-t-elle de ma chasteté? Je veux essayer.» On dit que la
volonté humaine est ce qu'il y a de plus fort au monde. Je me soumis à
cette épreuve.
Durant les premières semaines, j'eus une peine inouïe à me dominer. Cela
me coûtait des efforts surhumains de m'empêcher de frôler machinalement
tel ou tel endroit de mon corps. À la longue, ce me fut plus facile. Et
quand des rêves voluptueux m'agitaient, quand la chaleur de mon sang
m'aiguillonnait, je sautais hors du lit et je prenais un bain froid ou
j'ouvrais un journal et je lisais un article de politique. Rien ne
refroidit autant qu'une lecture politique; unie douche froide est, en
comparaison, encore un excitant!
Après deux mois de mortifications volontaires, les tentations étaient
plus rares. Quand elles me surprenaient, elles n'étaient plus aussi
têtues ni aussi longues. Je crois que j'aurais pu renoncer complètement
à l'amour, si je l'avais voulu. Ceci est une folie, et je ne sais pas
pourquoi je l'aurais fait. L'on peut être chaste pour goûter ensuite une
volupté d'autant plus forte. La chasteté est alors un excitant. Quand on
veut aller au bal, on ne va pas se fatiguer en faisant de longues
promenades auparavant, et quand on est invité à un dîner succulent, on
ne se charge pas l'estomac avant d'y aller. Il en est de même des
plaisirs de l'amour.
Pourtant je ne sais pas si j'aurais pu supporter cette vie durant deux
ans. Je dois à un divin hasard d'avoir traversé cette épreuve. Je vous
vois sourire, vous ne le croyez pas.
Écoutez plutôt. Je vous assure que je vous écris la pure vérité.
Une de mes collègues, Mme Denise A..., Française de naissance, mais qui
parlait parfaitement l'allemand, était la seule, parmi toutes les
chanteuses, avec qui je pouvais parler librement de tout. Je n'avais pas
à craindre son indiscrétion, tant son indulgence était grande.
Elle avait tout traversé, son expérience était immense, elle était trop
blasée pour subir le chatouillement sexuel. Elle n'était pas assez âgée
ni assez laide pour ne plus trouver de cavalier d'amour. Et si elle se
laissait courtiser par celui-ci et par celui-là, c'était pour les
dépouiller, ainsi qu'il est d'usage à Paris.
Certains, que leur goût bizarre poussait vers Denise, s'étaient adressés
à moi pour leur servir d'intermédiaire, et j'étais assez bon enfant pour
présenter leur plaidoyer. C'est ainsi que commença notre amitié.
«J'ai perdu toute envie de jouir; non parce que je suis déjà épuisée,
mais par dégoût, disait-elle. Quand on pense ou quand on lit jusqu'où
peut vous pousser cette espèce de jouissance, l'on n'en a plus envie.
L'eau est froide, puis tiède, puis bouillante. L'on s'enfonce dans des
bourbiers pour disparaître enfin dans des cloaques remplis de vers
immondes. Vous l'apprendriez bientôt, si vous vous aventuriez dans cette
voie. J'ai été mariée au plus grand libertin que l'on puisse imaginer.
Ces débauches l'ont tué. C'était une terrible maladie! Plusieurs maux le
rongeaient de son vivant. Il est mort de la tuberculose de la moelle
épinière. Il avait, en outre, la syphilis. Son corps n'était qu'une
immense plaie, et il perdit la vue. Il n'avait pas encore trente-trois
ans. Je l'adorais, j'étais désespérée de l'avoir perdu. Toutes ses
maladies l'emportèrent au galop. Il allait tous les jours au bois de
Boulogne; en moins de six mois, il ne pouvait déjà plus bouger. Je le
soignais avec une de mes amies; on devait le servir comme un nourrisson.
Savez-vous à qui il devait une fin si épouvantable? À un être infâme,
qui se disait son ami et qui lui mit en main le livre le plus terrible
qui ait jamais été écrit: _Justine et Juliette ou les Malheurs de la
vertu et les Prospérités du vice_, du marquis de Sade. On dit que
l'auteur est devenu fou par suite de ses débauches et qu'il est mort
dans un hospice d'aliénés. M. Duvalin, l'ami de mon mari, prétendait que
le marquis de Sade n'était pas devenu fou, mais qu'il s'était enfermé
dans un cloître, à Noisy-le-Sec, dans les environs de Paris, pour
célébrer des orgies avec des jésuites. Quand j'accablai Duvalin de
reproches, quand je l'accusai d'être l'assassin de mon mari, il haussa
les épaules et me dit que ce n'avait pas été son intention de perdre mon
mari, mais, au contraire, qu'il avait voulu le mettre en garde contre
ses mauvais penchants. Il n'en pouvait rien si son remède n'avait pas
réussi.--Que voulez-vous, madame, me disait-il, moi aussi j'ai été
torturé par le démon de la chair; la lecture de ce livre, qui a perdu
votre mari, m'a guéri de toute envie naturelle. Je ne dis pas que je
suis devenu un ascète, mais je n'appartiens plus au troupeau des cochons
d'Épicure, qui ont fait un cloaque de l'amour sexuel.
«Le dégoût m'a dégrisé; la boue l'a attiré. Qui est fautif? Au
désespoir, je voulais me suicider. Je voulais le faire avec raffinement,
car j'étais très fantasque. Mon mari, durant notre union, avait épuisé
chaque espèce de jouissance animale que l'on peut goûter avec une femme
seule. Quand j'ouvris pour la première fois le livre du marquis de Sade,
qui était illustré de cent eaux-fortes, je vis bien qu'il en avait
réalisé plusieurs avec moi. Mes pensées déliraient, je voulais tout
essayer, m'abandonner à tous les excès contenus dans ce livre et mourir
de débauches, comme mon mari. Ainsi, les femmes hindoues montent sur le
bûcher après la mort de leur époux et se laissent consumer vivantes.
«Mon amour était illimité. La mort que je choisissais était la sienne.
Je vous assure qu'elle était beaucoup plus torturante que la mort par le
feu. Je voulais étudier la théorie de la volupté animale, puis
l'appliquer à la pratique. Mon mari m'avait fait cadeau de quelques-uns
de ces ouvrages qui en traitent, ainsi les _Mémoires d'une Anglaise_, de
_Fanny Hill_, les _Petites fredaines_, l'histoire de _Dom Bougre_, le
_Cabinet d'Amour et de Vénus_, les _Bijoux indiscrets_, la _Pucelle_ de
Voltaire et les _Aventures d'une Cauchoise_.
«Il m'en avait lu une partie pour nous disposer tous les deux au
plaisir. Il ne manquait jamais son but et me trouvait prête à faire
toutes les cochonneries qu'il désirait. Mais il ne m'avait jamais montré
le livre de Sade, qu'il croyait trop dangereux. Après sa mort, je le
découvris au fond d'une armoire à double fond. Je me mis à le lire. Mon
impatience me poussait à connaître le sens des illustrations. Je lus
avant tout les scènes les plus épouvantables. Par exemple, la torture
des femmes, la scène de la ménagerie, l'aventure du mont Etna, les
flagellations, les viols de garçons, les scènes à Rome, celle où le
marquis de Sade se jette, revêtu d'une peau de panthère, entre des
femmes et des enfants nus et mord un garçonnet jusqu'à le tuer, enfin la
description des orgies où deux femmes sont guillotinées, les
bestialités, etc., etc.
«Maintenant, je commençais à comprendre Duvalin. Ce livre pouvait avoir
une double influence, suivant le tempérament du lecteur ou de la
lectrice, suivant leur sensibilité et leur esprit. Duvalin en était
blasé; moi, j'étais saisie de dégoût. Il me coûta tant d'efforts pour
terminer cette lecture que j'étais déjà insensible avant d'aller à la
pratique. Je ne pouvais plus penser à l'amour, et quand je pensais aux
sensations qu'il procure, elles me paraissaient fades, vides. J'étais
radicalement guérie de toute démangeaison voluptueuse qui peut être dans
le corps humain. Je commençais à comprendre l'état d'esprit des castrats
masculins.»
Denise me raconta encore beaucoup de choses sur ce sujet. Elle me
croyait complètement inexpérimentée dans la pratique. Elle soupçonnait
que je connaissais le soulagement manuel ou le plaisir que l'artifice
peut procurer, ou même l'étreinte de personnes de mon sexe; mais elle
pensait que j'ignorais complètement l'homme. La feinte est innée chez la
femme, ainsi que la vantardise chez l'homme. Elle me demanda si j'avais
jamais lu un de ces livres dont elle m'avait parlé. À ma réponse
négative, elle me conseilla de commencer immédiatement par la _Justine_
et la _Juliette_ de Sade.
«Quelques médecins prétendent, disait-elle, que le camphre a la vertu
d'éteindre le chatouillement sexuel de la femme.
«Je ne sais pas si cela est vrai. Mais le livre de Sade étouffa durant
des mois toute pensée, tout désir de volupté et de débauche.
«Quelle imagination! Est-il possible que de telles choses se passent?
Les hommes sont là-dedans des tigres et des hyènes; les femmes, des boas
et des alligators. Ce qu'on y trouve le moins, c'est la sexualité
naturelle. Les femmes caressent des femmes, les hommes des garçons et
des animaux. C'est horrible! Je me demandais s'il était possible que
l'homme se rassasiât jamais de la volupté; qu'il eût recours à de telles
excitations; qu'il désirât des corps torturés, calcinés, déchirés, à la
place de beaux corps blancs. J'eus peur de l'homme qui avait écrit cela.
Avait-il vraiment mené une telle vie, ou était-ce la débauche de son
imagination qui lui faisait écrire de telles choses? Il dit, quelque
part, que c'étaient là les moeurs des chevaliers de son temps et que des
scènes semblables se passaient au Parc-aux-Cerfs.
«Il parle de la volupté de voir mourir des hommes. La fameuse marquise
de Brinvilliers déshabillait ses victimes et se délectait aux sursauts
et aux contorsions des corps nus de ces malheureux.»
Durant tout le temps que dura cette lecture, durant plusieurs mois, je
ne songeai pas une seule fois à faire ce que j'avais fait avec
Marguerite et avec Roudolphine. Il me fallait beaucoup de temps pour
lire dix volumes de trois cents pages, d'autant plus que je ne pouvais
pas consacrer tous mes loisirs à la lecture; je devais étudier de
nouvelles partitions; tous les jours, il y avait des répétitions ou des
représentations; je recevais et rendais beaucoup de visites; j'étais
invitée à des bals, à des soirées, à des parties de plaisir à la
campagne, etc., etc. En outre, je ne savais pas assez bien le français
pour comprendre exactement ce que de Sade écrivait, beaucoup de mots
m'échappaient, qui n'étaient dans aucun vocabulaire.
Ainsi, je passai deux ans, vivant aussi chastement que sainte Madeleine,
qui a eu également une jeunesse assez agitée et orageuse.
Vers la fin de la deuxième année, je reçus beaucoup d'offres
d'engagement de différents théâtres de l'Allemagne, de l'Autriche et de
la Hongrie. J'avais de la peine à me décider, quand arriva M. R...,
alors intendant des théâtres de Budapest. Il venait expressément à
Francfort pour me faire ses propositions oralement.
Deux messieurs l'accompagnaient: un riche propriétaire foncier, le baron
Félix de O..., grand dilettante de musique, un homme très aimable, très
beau et très riche. Il me fit la cour immédiatement et me promit un
revenu beaucoup plus considérable que celui de l'intendant théâtral. En
acceptant, je me serais déshonorée à mes propres yeux. Il me répugnait
de vendre mes faveurs à Mammon; aussi je refusai ses offres.
L'autre monsieur était le neveu de l'intendant, un jeune homme d'à peine
dix-neuf ans, joli, timide, honteux comme un petit paysan. C'est à peine
s'il osait me regarder, et quand je lui parlais, il rougissait comme une
pivoine. Le baron de O... en disait beaucoup de bien, que c'était un
génie et qu'il jouerait un grand rôle dans sa patrie. Vraiment, cela
valait la peine de recevoir les prémices d'un tel jeune homme. Si un
puceau ignora jamais la théorie et la pratique des doux secrets de
Cythère, c'était bien le jeune Arpard de H..., fils de la soeur de
l'intendant hongrois.
Ces messieurs ne restèrent que deux jours à Francfort; ils allaient à
Londres et à Paris pour acquérir quelques opéras à la mode.
M. de R... me pressait d'accepter; le baron de O... joignait ses prières
à celles de l'intendant, et je lisais dans les yeux d'Arpard de ne point
refuser. Ce regard me décida et j'acceptai. L'intendant sortit aussitôt
un contrat, fait en double, de sa poche; il me lut le tout et je donnai
ma signature.
Je prenais l'engagement de jouer à Budapest aussitôt que mon contrat
francfortois serait périmé. On m'autorisait cependant à donner six
représentations de gala à Vienne. Je débutais justement à la morte
saison.
Le provisorium régnait alors en Hongrie; il n'y avait pas encore de
Diète de l'Empire, bien qu'on parlât d'en convoquer une pour l'année
suivante.
Le gouvernement autrichien commençait à céder. Il se rendait compte
qu'un système d'esclavage n'était pas favorable à la Hongrie.
Ô mon Dieu, je me suis laissé entraîner à parler de politique, moi qui
n'y ai jamais rien compris!
Je quittai Francfort au mois de juillet. Avant de venir ici, je m'étais
fait photographier chez Augerer. Je ne ressemblais plus du tout à ce
portrait. Mes traits étaient plus accentués; mais je semblais beaucoup
plus jeune que je n'étais en réalité. Des médecins et des hommes et des
femmes de mes amis m'ont souvent répété que j'étais peu développée pour
mon âge. Je me souviens très bien de l'aspect qu'avait ma mère quand je
la surpris au lit, le jour de l'anniversaire de mon père. Quelle
différence entre elle et moi! Mes cuisses n'étaient alors pas aussi
fortes et charnues que ses bras. Chez elle, on ne soupçonnait même pas
l'os, tandis que, chez moi, il saillait partout: épaules, clavicules,
hanches; on pouvait même compter mes côtes. Depuis deux ans que je
menais une vie de vestale, j'avais pris de l'embonpoint. Les cuisses et
les deux sphères de Vénus, qui font surtout l'orgueil des femmes,
s'étaient arrondies; elles étaient dures et pourtant élastiques; je ne
pouvais assez me contempler dans la psyché. J'aurais voulu être aussi
flexible qu'un homme-serpent pour pouvoir m'enrouler et baiser ces
belles boules!
Les scènes de flagellation dans le livre de Sade m'avaient rendue
curieuse de connaître la volupté que l'on pouvait ressentir en se
battant le derrière. Une fois, je pris une fine baguette de saule, je me
déshabillai et me mis devant le miroir pour essayer. Le premier coup me
fit si mal que je cessai immédiatement. Je ne connaissais pas encore
l'art de cette volupté; je ne savais pas qu'il fallait commencer par des
claques aussi légères que celles administrées par les masseuses dans les
bains turcs, et que c'est seulement au moment de la crise que l'on peut
frapper avec toute la vigueur du bras. Il se passa plusieurs années
avant que je connusse cette volupté et que je trouvasse qu'elle augmente
réellement la jouissance. Si la douleur ne m'avait pas découragée,
j'aurais sûrement repris le jeu solitaire, malgré mes fermes principes
de chasteté.
D'ailleurs, chaque fois que je prenais un bain, ce qui arrivait trois ou
quatre fois par jour en été, j'étais prête à céder aux tentations de la
chair. Vous ne le croirez peut-être pas, mais c'est bien le livre de
Denise qui me refroidissait.
À mon passage à Vienne, toutes mes connaissances s'étonnèrent beaucoup
de ce changement qui s'était produit dans mon physique. J'avais donné
rendez-vous à ma mère, elle devait assister à mon triomphe. En me
voyant, elle me serra dans ses bras en disant:
--Ma chère enfant, comme tu es belle et comme tu as bonne mine!
Je rencontrai une fois Roudolphine chez Dommaier, à Hilzig. Elle me
dévisagea durant quelques secondes, puis me dit qu'elle ne m'avait tout
d'abord pas reconnue. Elle aussi avait changé, mais non à son avantage.
Elle remplaçait les roses de ses joues par du fard, mais elle n'arrivait
pas à cacher les cernes bleuâtres de ses yeux.
--As-tu renoncé aux plaisirs de l'amour depuis que tu as quitté Vienne?
me demanda-t-elle. C'est impossible, car qui a bu de cette ambroisie ne
peut plus s'en passer. Mais il y a des natures qui s'épanouissent aux
plaisirs de l'amour, au lieu de se faner, et tu leur appartiens!
Je lui affirmais vainement que je menais depuis deux ans une vie de
recluse et que je ne m'en portais que mieux.
Elle ne voulait pas le croire; elle disait que c'était absurde.
--Qui aurais-je pu trouver à Francfort? lui disais-je. Les boursiers?
Ils sont les antidotes de l'amour, ils n'ont aucune galanterie. Il est
indigne d'une femme de se donner à un homme qui ne remplisse pas un peu
le coeur. Rien ne me fait autant horreur que Messaline, qui ne recherche
que la volupté animale.
Roudolphine rougit sous son fard; j'avais probablement touché juste,
quoique bien involontairement.
Nous ne causâmes pas longtemps.
Je remarquai deux cavaliers qui nous examinaient à travers leur
lorgnette; l'un salua Roudolphine, tandis que je m'en allais par une
autre allée.
Durant ces quinze jours que je passai à Vienne, j'appris que Roudolphine
passait pour une des femmes les plus coquettes de la société. Ses amants
se comptaient par douzaines. Les deux messieurs que j'avais remarqués
chez Hitzig étaient du nombre, ils étaient attachés à l'ambassade
brésilienne et étaient les plus grands roués de Vienne. Roudolphine me
présenta même l'un d'eux, le comte de A....a. Elle n'était plus jalouse;
au contraire, elle cédait volontiers ses amants à ses amies. Elle
m'avoua que ça lui faisait presque tout autant de plaisir d'assister aux
jouissances sensuelles des autres. Je songeai aux scènes de «Justine» où
il arrive quelque chose de semblable.
Par politesse, je rendis visite à Roudolphine. Elle était toute seule;
il était près de trois heures et demie. Elle me montra des photographies
qu'elle venait de recevoir de Paris.
C'étaient des scènes érotiques, des hommes et des femmes nus. Les plus
intéressantes étaient celles de Mme Dudevant, qu'Alfred de Musset
faisait circuler parmi ses amis.
Il y en avait surtout six qui étaient tout particulièrement obscènes. La
célèbre femme de lettres initiait des femmes et des jeunes filles aux
mystères du service saphique. Dans une de ces images, elle fait l'amour
avec un gigantesque gorille; dans une autre, avec un chien de
Terre-Neuve; dans une autre encore, avec un étalon que deux filles nues
tiennent en laisse. Elle-même est agenouillée, on voit sa beauté dans
toute sa splendeur, non seulement sa beauté, mais toutes ses beautés,
car chacune de ses beautés était bien en évidence. J'ai peine à croire
qu'une femme puisse supporter une telle emprise, la douleur doit passer
de beaucoup la volupté.
Roudolphine m'a raconté l'histoire de ces images.
Vous ne la connaissez peut-être pas et je la crois assez intéressante
pour vous la conter:
George Sand vécut durant plusieurs années très intimement avec Alfred de
Musset. Ils voyagèrent ensemble en Italie. À Rome, après une terrible
scène de jalousie, ils rompirent complètement. Musset était très discret
et respectait plutôt son amante que la femme. George Sand, par contre,
racontait partout qu'elle avait lâché le poète à cause de sa faiblesse
dans les tournois d'amour; qu'il était tout à fait impuissant.
Alfred de Musset apprit ces calomnies. Sa vanité en fut blessée, car il
perdait ainsi son avantage auprès de toutes les femmes. Il voulut se
venger et il fit faire ces photographies, auxquelles il avait ajouté un
texte scandaleux en vers. Ces images se répandaient par la photographie,
car il n'avait pu trouver un imprimeur qui voulût s'en charger.
J'étais très heureuse de m'être réconciliée avec Roudolphine; ses
visites me gênaient pourtant, car elle avait une mauvaise réputation.
J'étais impatiente d'aller à Budapest, et je ne perdis pas un jour,
après la fin de mes représentations.
J'y arrivai durant la grande foire annuelle, la semaine la plus animée
de la morte saison. La foire dure une quinzaine de jours; on l'appelle
le marché de la Saint-Jean ou le marché aux melons, car le marché est
alors encombré de ces fruits succulents.
Je m'étais procuré un vocabulaire hongrois-allemand et un manuel de la
langue magyare.
En arrivant à Budapest, j'envoyai immédiatement ma carte à M. de R... Il
fut assez aimable pour me rendre tout de suite visite. Son neveu Arpard
l'accompagnait. Les yeux de l'adolescent rayonnèrent en me voyant.
Je fus très étonnée de voir ces deux messieurs entrer dans le costume de
fête des Hongrois. J'appris plus tard que le costume national était à la
mode.
M. de R... me conseilla de me procurer également le costume national. Le
fanatisme était si vif que des hommes et des femmes qui s'opposaient à
cette mode avaient été insultés par des jeune gens. Membre du théâtre
national, on l'exigeait tout particulièrement de moi. Je trouvais cela
abusif. On n'en disait pas un mot dans mon contrat. Mais comme ce
costume m'allait à ravir, je me mis à la mode. J'étais beaucoup plus
jolie que dans mes toilettes de ville. Je me fis faire plusieurs
costumes que je portais de préférence.
M. R... me demanda si je voulais chanter en italien ou en allemand. Je
remarquai qu'il désirait me poser encore une autre question. Je lui
répondis que je ferais tout mon possible pour apprendre assez le
hongrois pour pouvoir chanter dans cette langue. Comme on ne parle que
très rarement dans les opéras et comme les assistants ne comprennent
jamais le texte que l'on chante, je pensais que cela ne me serait pas
trop difficile. J'ajoutai que je prendrais des leçons.
Il est de coutume en Hongrie de régaler les visites à n'importe quelle
heure du jour. En général, manger est une des principales occupations
des Hongrois.
Les Hongrois sont de grands sybarites.
Je priai donc ces deux messieurs de prendre une petite collation. M. de
R... s'excusa, il avait beaucoup à faire et se leva pour sortir. «Si tu
as envie de rester, dit-il à son neveu, je te permets d'accepter
l'invitation de mademoiselle. Ensuite tu pourras lui montrer la ville et
lui servir de cicerone. Vous viendrez au théâtre», dit-il, en
s'adressant à moi, «on y donne la tragédie et vous allez vous y ennuyer,
puisque vous ne comprenez pas encore notre langue. Faites donc comme
vous l'entendrez. Nous parlerons encore demain.»
J'étais très heureuse d'être seule avec Arpard. J'avais décidé de lui
enseigner l'amour et de le plier tout d'abord à mes caprices.