À la fin de ma dernière lettre, je suis devenue bien sérieuse! Ceci est
encore un trait de mon caractère. Je prévois toujours la suite des
choses; je dois toujours me rendre compte des impressions, des
sentiments et des expériences. Même l'ivresse la plus violente des sens
n'a jamais pu fourvoyer ce trait de mon esprit. Et, aujourd'hui, je
commence justement un chapitre de mes confessions qui vous le prouvera
assez.
Ma liaison avec Franz continuait naturellement. J'étais toujours très
prudente; ma tante ne soupçonnait donc rien et nos rendez-vous étaient
un secret pour tout notre entourage. En outre, je persistais à ne pas me
trouver plus d'une fois par semaine seule avec Franz. Le jour de mon
début approchait et Franz devenait toujours plus téméraire. Il pensait
avoir acquis des droits et devenait autoritaire, ainsi que tous les
hommes qui se croient sûrs d'une possession indiscutée. Mais ce n'est
pas ainsi que je l'avais entendu! Je conçus immédiatement un plan. Au
moment de commencer une brillante carrière, devais-je être liée à un
homme sans importance et que je dominais à tous les points de vue? Le
quitter en mauvais termes était dangereux. J'étais exposée à son
indiscrétion. Il s'agissait d'être très habile, et je réussis à dénouer
notre liaison avec tant d'à-propos que Franz croit encore aujourd'hui
que si le hasard ne nous avait pas séparés, je l'aurais sûrement épousé.
Ce hasard était mon oeuvre. Je fis comprendre à mon professeur que son
accompagnateur me poursuivait de ses déclarations et que j'étais prête à
briser le cours de ma carrière d'artiste pour me contenter «d'une
maisonnette et d'un coeur». Mon professeur, qui était très fier de
m'avoir formée et qui se promettait beaucoup de mon début, se fâcha. Je
le suppliai de ne pas rendre Franz malheureux, que cela me ferait
beaucoup pleurer et que ma voix en souffrirait. Ainsi j'atteignis mon
but et Franz reçut un engagement à l'orchestre du théâtre de Budapest.
Nous prîmes tendrement congé: j'avais brisé nos relations sans avoir
rien à craindre.
Peu de temps après notre séparation, je débutai au théâtre de la Porte
Kaertner. Vous savez avec quel succès. J'étais plus qu'heureuse. Tout le
monde m'entourait, m'assiégeait. Les applaudissements, l'argent et la
célébrité. Je ne manquais pas de courtisans, d'admirateurs et
d'enthousiastes. L'un pensait atteindre son but avec des poésies,
l'autre avec des présents précieux. Mais j'avais déjà remarqué qu'une
artiste n'ose céder à sa vanité ou à ses sentiments sans tout risquer au
jeu. C'est pourquoi je feignis d'être indifférente; je décourageai tous
ceux qui s'approchèrent de moi et j'acquis bientôt le renom d'une vertu
inabordable. Personne ne soupçonnait qu'après le départ de Franz j'avais
de nouveau recours à mes joies solitaires des dimanches et aux délices
du bain chaud, pimentées de toute espèce de jouissances. Pourtant, je ne
cédais jamais plus d'une fois par semaine à l'appel de mes sens, qui
exigeaient beaucoup plus, surtout après un rôle et des applaudissements
qui m'avaient excitée. Mille yeux me surveillaient, aussi étais-je
excessivement prudente dans toutes mes relations; ma tante devait
m'accompagner partout et personne ne pouvait me reprocher quelque chose.
Cela dura tout l'hiver. J'avais un engagement fixe et je m'étais
installée sans trop de luxe, mais très confortablement. J'étais aussi
introduite dans la meilleure société et je me sentais très heureuse. Je
ne regrettais que très rarement la perte de Franz, car tout ce que je
faisais toute seule ne pouvait pas m'assouvir complètement. Des
circonstances heureuses me dédommagèrent l'été suivant. J'avais été
introduite dans la maison d'un des plus riches banquiers de Vienne et je
reçus de sa femme les témoignages de la plus véritable amitié. Son mari
m'avait fait la cour, espérant, avec son immense fortune, conquérir
facilement une princesse de théâtre. Après avoir été éconduit comme tous
les autres, il m'introduisit dans sa maison en croyant me gagner de
cette façon. J'y avais ainsi mes entrées libres. Je refusai
continuellement les avances de l'homme et, peut-être à cause de cela, la
femme devint bientôt mon amie la plus intime. Roudolphine, c'était son
nom, avait environ vingt-sept ans. C'était une brunette très piquante,
très vive, très animée, très tendre et très femme. Elle n'avait pas
d'enfants, et son mari, dont elle n'ignorait pas les fredaines, lui
était assez indifférent. Ils avaient des relations respectueuses entre
eux et ne se refusaient pas, de temps à autre, les joies du mariage.
Malgré tout, cette union n'était pas heureuse. Son mari ignorait sans
doute qu'elle était d'un tempérament excessivement avide, ce qu'elle
cachait avec beaucoup d'habileté. J'eus bientôt la révélation de ses
penchants. À l'approche de la belle saison, Roudolphine alla habiter sa
charmante villa, à Baden. Son mari y venait régulièrement tous les
dimanches et amenait quelques amis. Elle m'invita à venir y passer
l'été, à la fin de la saison théâtrale. Ce séjour à la campagne devait
me faire du bien. Jusque-là il n'avait été question que de toilette, de
musique et d'art entre nous, et voici que nos conversations prirent un
tout autre caractère. La cour que son mari me faisait nous en fournit
l'occasion. Je remarquais qu'elle mesurait les fredaines de son mari
d'après les privations qu'il lui imposait. Ses plaintes étaient si
sincères et elle cachait si peu l'objet de ses regrets que je décidai
immédiatement d'être sa confidente et de jouer le rôle d'une amie simple
et inexpérimentée. J'avais joué juste et touché son côté faible, ainsi
que celui de toutes les jeunes femmes; elle se mit tout de suite à
m'instruire, et plus je faisais l'innocente, et plus ce qu'elle me
racontait me semblait invraisemblable, plus elle s'entêtait à vouloir
m'éclairer, plus ses lèvres me contaient ce dont son coeur était plein.
D'ailleurs elle prenait grand plaisir à me révéler ces choses. Mon
étonnement la stupéfiait, elle ne pouvait croire qu'une jeune artiste
qui jouait avec tant de feu ignorât tout. Déjà au quatrième jour après
mon arrivée, nous prîmes un bain ensemble; l'enseignement pratique ne
pouvait pas manquer, après tant de beaux discours. Et plus j'étais
gauche et empruntée, plus elle s'amusait à exercer une novice. Plus je
faisais de difficultés, plus elle s'enflammait. Pourtant au bain et en
plein jour, elle n'osa pas dépasser certains chatouillements et
badineries; je compris qu'elle allait employer toute sa ruse pour me
décider à passer la nuit avec elle. Le souvenir de la première nuit
passée dans le lit de Marguerite m'envoûta d'une telle façon que je vins
à mi-chemin au-devant de son désir. Je le fis avec tant d'ingénuité
qu'elle se convainquit encore plus de mon innocence. Elle croyait me
séduire, et c'était moi qui la pliais à mon caprice. Sa chambre à
coucher était des plus charmantes; elle était meublée avec tout le luxe
que seul un riche banquier peut s'accorder et avec tout le raffinement
qu'un fiancé prépare pour la nuit d'hyménée. C'est là que Roudolphine
avait été faite femme. Elle me raconta dans tous les détails son
expérience et ce qu'elle avait ressenti quand la fleur de sa virginité
avait été brisée. Elle ne se cacha point d'être d'un tempérament très
voluptueux. Elle me dit aussi que jusqu'après son deuxième accouchement
elle ne prenait aucun plaisir aux étreintes, alors très fréquentes, de
son mari. Son plaisir ne se développa que peu à peu et devint soudain
très vif. Longtemps je n'y pouvais pas croire, ayant été moi-même d'un
tempérament ardent dès ma jeunesse; maintenant j'en suis convaincue. Le
mari est fautif dans la plupart des cas: il presse trop pour finir
aussitôt après avoir commencé; il ne sait pas exciter la sensualité de
la femme ou l'abandonne à mi-chemin. Roudolphine avait eu des
compensations pour les privations endurées; elle était aussi charmante
qu'avide et ne supportait qu'avec humeur les négligences de son mari. Je
ne vous raconterai point les badineries et les folies que nous fîmes
toutes les deux seules dans son grand lit anglais. Nos ébats étaient
très charmants, et Roudolphine était insatiable dans le baiser et dans
le contact caressant. Elle jouissait des deux durant des heures et
soupçonnait à peine que ce temps était encore trop court pour moi, tant
je feignais de lui céder avec peine et avec doute.
Nos relations devinrent bientôt beaucoup plus intéressantes. Roudolphine
se consolait en secret du papillonnage de son mari. Dans la villa
voisine habitait un prince italien. Il vivait d'habitude à Vienne, et le
mari de Roudolphine avait en main ses affaires d'argent. Le banquier
était l'humble serviteur de l'immense fortune du prince. Celui-ci, dans
la trentaine, était, extérieurement, un homme très sévère, très fier,
d'une culture toute scientifique; intérieurement, il était dominé par la
sensibilité la plus vive. La nature l'avait doué d'une force corporelle
exceptionnelle. Il était, en outre, l'égoïste le plus parfait que j'aie
jamais rencontré. Il n'avait qu'un but: jouir à tout prix; qu'une loi:
se préserver, à force de ruse, de toutes les suites fâcheuses de ses
jouissances. Quand le banquier était là, le prince venait souvent dîner
ou prendre le thé. Je n'avais pourtant jamais remarqué qu'il eût la
moindre liaison avec Roudolphine. J'appris tout par hasard, car
Roudolphine se gardait bien de m'en souffler un mot. Les jardins des
deux villas se touchaient. Un jour que je cueillais des fleurs derrière
une haie, je vis Roudolphine retirer un billet de dessous une pierre du
mur, le cacher rapidement dans son corsage et s'enfuir dans sa chambre.
Soupçonnant une petite intrigue, je l'épiai par la fenêtre et je la vis
lire fébrilement un billet qu'elle brûla aussitôt. Puis elle se mit à
son secrétaire pour écrire probablement la réponse. Pour la tromper, je
courus dans ma chambre et chantai à haute voix, comme si je m'exerçais.
Par la fenêtre, je surveillais l'endroit où elle avait retiré le papier.
Bientôt apparut Roudolphine; elle se promena le long du mur, joua avec
les branches et cacha sa réponse avec tant d'adresse que je ne la vis
pas faire. Pourtant j'avais bien remarqué où elle s'était arrêtée le
plus longtemps. Dès qu'elle fut rentrée et dès que je me fus assurée
qu'elle était occupée, je me précipitai au jardin. Je découvris
facilement le billet, caché sous une pierre. Enfermée dans ma chambre,
je lus:
«Pas aujourd'hui, Pauline dort avec moi. Je lui dirai demain que je suis
indisposée. Pour toi, je ne le suis pas. Viens demain, comme d'habitude,
à onze heures.»
Le billet était en italien et d'une écriture contrefaite. Vous pensez
bien que je compris tout. Mon plan était déjà fait. Je ne remis point le
billet à sa place. Ainsi le prince devait venir cette nuit et nous
surprendre toutes les deux au lit. Moi, l'innocente, j'étais en
possession de son secret et je sentais bien que je n'en sortirais pas
les mains vides. Il est vrai que j'ignorais encore comment le prince
parviendrait jusqu'à la chambre à coucher de Roudolphine. À déjeuner,
nous avions convenu de passer la nuit ensemble, c'est pourquoi elle
avait refusé la visite du prince. Au thé, elle me fit comprendre que
nous ne coucherions pas ensemble de la huitaine, car elle sentait
approcher l'époque de son indisposition. Elle pensait me tromper et je
l'avais depuis longtemps dans mes liens. Avant tout, il s'agissait de la
faire aller au lit avant onze heures, afin qu'elle ne trouvât pas moyen
d'éviter au dernier moment la surprise que je lui réservais. Nous
allâmes de très bonne heure au lit et je fus si folâtre, si caressante
et si insatiable qu'elle s'endormit bientôt de fatigue. Poitrine contre
poitrine, nos respirations juvéniles mêlées, les mains entrelacées,
c'est ainsi que nous étions étendues, elle endormie, moi de plus en plus
éveillée et impatiente. J'avais éteint la lampe et j'attendais avec
émotion si ma ruse allait réussir. Tout à coup, j'entendis crier le
plancher de l'alcôve, un bruit comme de pas assourdis; puis la porte
s'ouvrit, j'entendais respirer, se déshabiller et enfin on s'approcha du
lit, du côté de Roudolphine. Maintenant j'étais sûre de moi et je
feignis dormir très fortement. Le prince, car c'était lui, souleva la
couverture et se coucha auprès de Roudolphine, qui s'éveilla aussitôt,
épouvantée. Je la sentais trembler de tout le corps. Maintenant, la
catastrophe. Il voulut monter immédiatement sur le trône qu'il avait
tant de fois possédé. Elle se défendait; elle lui demanda hâtivement
s'il n'avait point reçu sa réponse. En voulant continuer ses caresses,
il toucha ma main et mon bras. Je criai; j'étais hors de moi. Je
tremblais, je me pressais contre Roudolphine. Je me divertis beaucoup de
la peur de Roudolphine et de l'étonnement du prince. Le prince avait
poussé un juron italien, et Roudolphine dut bien vite se taire quand
elle voulut me faire croire que c'était son mari qui venait tout à coup
la surprendre. Je l'accablai de reproches d'avoir exposé ma jeunesse et
mon honneur à une scène aussi terrible, car j'avais reconnu la voix du
prince. Le prince, en parfait galant homme, comprit bientôt qu'il
n'avait rien à perdre, mais, au contraire, qu'il gagnait un intéressant
partenaire. C'est justement ce que j'attendais de lui. Avec des mots
tendres et plaisants, il rendit naturelle notre étrange aventure. Il
alla fermer la porte de la chambre à coucher, enleva les clés et se mit
au lit. Roudolphine était entre nous. Puis vinrent les excuses, les
explications et les reproches. Mais il n'y avait rien à changer à la
chose. Nous devions nous taire tous les trois, pour ne pas nous exposer
aux suites désagréables de cette hasardeuse et inexplicable rencontre.
Roudolphine se calmait peu à peu, les paroles du prince se faisaient
plus douces. Moi, je sanglotais. Par mes reproches, j'acculais
Roudolphine à me faire la confidente, donc la complice de cette liaison
défendue. Vous voyez que la leçon de Marguerite me profitait, et le
souvenir de son aventure à Genève. C'était, au fond, la même histoire,
sauf que le prince et Roudolphine ignoraient qu'ils étaient des
marionnettes entre mes mains!
Roudolphine ne me cacha plus rien de sa longue liaison avec le prince;
mais elle lui révéla aussi ce qu'elle faisait avec moi, la petite
innocente, et elle lui raconta encore comment je brûlais du désir d'en
apprendre bien plus long sur ces choses. Ceci excitait le prince, et
quand je tâchais de faire taire Roudolphine, elle ne parlait qu'avec
plus d'ardeur de ma sensualité retenue par ma honte, et de mes beautés
secrètes. Le prince ne restait pas impassible; je remarquai qu'il
pressait de ses mains les bras de Roudolphine, manifestant ainsi son
excitation sensuelle. De temps en temps, ses jambes frôlaient les
miennes. Je pleurais, je brûlais de curiosité, et Roudolphine tâchait
encore de me consoler; mais à chaque mouvement du prince, elle devenait
plus distraite. Bientôt, elle aussi s'agita nerveusement; elle tâchait
de me faire partager son plaisir, je ne me défendis nullement et je la
laissai faire. Tout à coup, je remarquai qu'une autre caresse s'égarait
et se mêlait à celle de Roudolphine. Je ne devais pas supporter cela, si
je voulais rester fidèle au rôle que je m'étais tracé. Je me tournai
donc, très fâchée, contre le mur, et comme Roudolphine avait aussitôt
enlevé sa main en rencontrant celle de son amant sur ce chemin défendu,
je fus abandonnée à ma bouderie et je dus terminer moi-même et en
cachette ce que mes compagnons de lit avaient commencé. Mais à peine
avais-je tourné le dos qu'ils oublièrent toute retenue et toute honte.
Le prince prononça les plus doux mots d'amour en s'adressant à
Roudolphine, qui lui répondait aussi gentiment que possible, selon
l'habitude qu'ils avaient prise dans leurs jours d'épanchement. Je
fondais de convoitise. Je ne voyais rien avec les yeux, mais mon
imagination m'enflammait. Au moment où tous deux se pâmèrent en
soupirant et en tressaillant, je me pâmai moi-même et je perdis
connaissance.
Après la pratique vint la théorie. Le prince était maintenant entre
Roudolphine et moi, je ne sais si c'était par hasard ou à dessein. Il
était immobile, ne faisait pas un geste, et je n'avais rien à craindre.
Je savais très bien que je devais rester silencieuse pour conserver ma
supériorité envers eux. J'attendais donc ce qu'ils allaient entreprendre
pour n'avoir plus rien à craindre de leur complice. Ils essayèrent tour
à tour et de différentes façons: Roudolphine me prouva d'abord que,
puisque son mari la négligeait et poursuivait d'autres femmes, même
qu'il m'avait courtisée, elle avait le droit absolu de s'abandonner aux
bras d'un cavalier si aimable, si courtois et, avant tout, si discret. À
la plus belle époque de son âge, elle ne voulait, elle ne pouvait
manquer des plus douces jouissances terrestres, et d'autant plus que ses
médecins lui avaient recommandé de ne pas faire rigueur à son
tempérament. Je savais d'ailleurs qu'elle était d'un tempérament très
vif; elle savait que je n'étais pas du tout indifférente à l'amour, que
je n'en craignais que les suites. Elle voulait seulement me rappeler ce
que nous avions fait ensemble ce soir même, avant l'entrée inattendue du
prince. Je tentai de lui mettre la main sur la bouche, mais cela
n'allait pas sans faire un geste vers mon voisin, qui se saisit de ma
main et la baisa, à petits coups, très tendrement. Maintenant, c'était à
son tour. Son rôle n'était pas facile, il devait soupeser chaque mot
pour ne pas froisser Roudolphine. Mais je sentais, à l'intonation de sa
voix, qu'il tenait plutôt à me conquérir au plus vite que d'avoir égard
à l'humeur de Roudolphine qui, maintenant, était forcée d'accepter tout
pour ne pas voir son secret s'ébruiter. Je ne me souviens plus de tout
ce qu'il me dit pour me calmer, s'excuser et me prouver que je n'avais
rien à craindre de lui. Je me souviens seulement que la chaleur de son
corps m'affolait, que sa main caressait mon cou, mon visage, mes seins,
puis enfin tout mon corps. Mon état était indescriptible. Le prince
s'avançait avec lenteur, mais avec sûreté. Je ne tolérais pas son
baiser, car il aurait alors remarqué combien je brûlais d'envie de le
lui rendre. Je luttais avec moi-même, j'avais envie de terminer cette
comédie, de mettre fin à mon afféterie et de m'abandonner complètement à
la force des circonstances. Mais alors je perdais ma supériorité
vis-à-vis des deux pécheurs, les ficelles de mes marionnettes
m'échappaient, et j'aurais été en outre exposée aux baisers fécondants
de cet homme violent et passionné, car le prince n'aurait pas su limiter
son triomphe, une fois vainqueur. J'avais remarqué avec quelle violence
il avait caressé Roudolphine. Toutes mes prières auraient été vaines, et
mes précautions n'auraient eu sans doute aucun effet; d'ailleurs
savais-je si au dernier moment j'aurais pu me retenir? Toute ma carrière
d'artiste était en jeu. Je fus donc ferme. Je me laissais tout faire
sans y répondre, et je me défendais très violemment quand le prince
essayait d'obtenir davantage. Roudolphine ne savait plus quoi me dire,
ni ce qu'elle devait faire; elle sentait que ma résistance devait être
brisée cette nuit même, afin qu'elle-même osât encore me regarder dans
les yeux le lendemain matin. Pour m'exciter encore plus--ce dont
vraiment je n'avais plus besoin--elle mit sa tête sur ma poitrine,
m'embrassa, me caressa doucement, puis plus violemment, avec des paroles
délicates et particulièrement flatteuses. Ensuite elle commença un jeu
si aimable que je lui laissai pleine liberté. Le prince lui avait cédé
sa place; il me baisait à pleine bouche avec volupté; si bien que
j'étais couverte de baisers partout. Je ne faisais plus aucune
résistance, je ne courais plus aucun risque; je laissai ma main au
prince, lequel ne perdait pas une seconde ni un geste, tout en jouant
avec la belle chevelure de notre commune amie. Il m'apprenait à la
caresser, à la flatter de la main. Notre groupe était compliqué, mais
excessivement aimable; il faisait noir, et je regrettais beaucoup de ne
pouvoir le voir, car il faut aussi jouir de ces choses avec les yeux!
Roudolphine tremblait; les baisers qu'elle me donnait et les caresses du
prince l'excitaient au suprême degré, elle se pâmait comme si elle
allait s'évanouir. L'excitation du prince augmentait et, à défaut de mon
abandon complet, celui de Roudolphine et ma propre complaisance, poussée
aussi loin qu'il n'y avait pas de danger, lui procurèrent la volupté.
Roudolphine me baisait avec toujours plus de passion: nous gravîmes tous
les trois le plus haut degré de la jouissance. C'était enivrant, si fort
et si épuisant que nous fûmes un grand quart d'heure avant de nous
remettre. Nous avions trop chaud par cette nuit d'été, nous ne pouvions
plus supporter les couvertures et nous étions étendus, aussi éloignés
que possible. Après cette chaude action, le froid raisonnement reprit à
nouveau. Le prince parlait avec sang-froid de cet étrange rendez-vous
préparé par le hasard, comme s'il avait organisé une partie à la
campagne. Se basant sur ce que Roudolphine lui avait raconté, il ne se
donnait même plus la peine de me gagner; il se contentait de combattre
ma crainte des suites funestes. Il savait bien qu'il n'aurait pas de
peine à me convaincre pour la chose même. La virtuosité de mes caresses,
le plaisir que j'avais goûté, le battement précipité de mon coeur dans
ma poitrine et que le tressaillement de mon corps traduisait, tout cela
lui avait révélé mon tempérament. Il ne devait que me prouver qu'il n'y
avait pas de danger, et c'est ce qu'il essayait de faire avec toute
l'adresse d'un homme du monde. C'est ainsi qu'il s'en remit au temps et
n'exigea même pas la répétition d'une telle nuit. Il nous quitta à une
heure, car il faisait jour de très bonne heure. Il sacrifiait volontiers
la durée d'une jouissance à son secret et à sa sûreté. Il devait
traverser la garde-robe, le corridor, gravir une échelle, sortir par une
fenêtre et gagner une lucarne avant de se retrouver dans sa maison et de
gagner en cachette son appartement. Le congé fut un mélange merveilleux
de tendresse, de timidité, de badinage, de défense et d'intimidité.
Quand il fut sorti, nous n'avions, Roudolphine et moi, aucune envie de
nous expliquer; nous étions si fatiguées que nous nous endormîmes
aussitôt. Au réveil, je fis semblant d'être inconsolable d'être tombée
entre les mains d'un homme; j'étais outrée qu'elle lui eût raconté nos
plaisirs. Elle ne remarqua même pas combien je prenais plaisir à ses
consolations.
Naturellement, je refusai de coucher avec elle la nuit prochaine; mais
mes sens ne devaient plus m'écarter de mes bonnes résolutions; je ne
voulais plus répéter une telle chose; je voulais coucher seule et elle
ne devait pas croire que je permettrais jamais au prince ce qu'elle lui
accordait si facilement. Elle était mariée, elle pouvait être enceinte,
mais moi, artiste, observée par mille yeux, je ne l'osais pas, cela me
rendrait malheureuse!
Comme je m'y attendais, elle me parla alors des mesures de sûreté. Elle
me raconta qu'elle avait fait la connaissance du prince à une époque où
elle ne fréquentait pas son mari, par suite de dispute, et quand, par
conséquent, elle n'osait pas être enceinte. Le prince avait alors apaisé
toutes ses craintes en employant des condoms, et je pouvais aussi les
essayer. Et elle me dit encore que, par la suite, elle s'était
convaincue que le prince avait beaucoup de sang-froid et restait
toujours maître de ses sentiments. D'ailleurs, il savait épargner d'une
autre façon encore l'honneur des dames,--si j'étais bien aimable, je
l'apprendrais bientôt. Bref, elle tâcha de me persuader de toutes façons
de m'abandonner complètement au prince, pour goûter les heures les plus
gaies et les plus heureuses. Je lui fis comprendre que ses explications
et ses promesses ne me laissaient pas entièrement froide, mais que je
conservais encore bien des craintes.
Vers midi, le prince rendit visite à Roudolphine, une visite de
convenance qui s'adressait aussi à moi; mais je me dis indisposée et ne
parus point. Ainsi ils pouvaient convenir sans crainte des mesures à
prendre pour vaincre ma résistance et m'initier à leurs jeux secrets.
Comme je ne voulais plus coucher avec Roudolphine, ils devaient
s'entendre pour me surprendre dans ma chambre à coucher, et cela aussi
vite que possible, pour ne pas me laisser le temps de me repentir et de
retourner peut-être en ville. J'avais pensé juste.
Durant l'après-midi et le soir, Roudolphine ne me parla plus de la nuit
passée. Elle m'accompagna à ma chambre à coucher, renvoya la femme de
chambre. Quand je me fus couchée, elle alla fermer elle-même
l'antichambre. Personne ne pouvait plus venir nous déranger. Elle
s'assit sur mon lit et reprit de plus belle ses arguments pour tâcher de
me convaincre; elle me décrivit tout avec beauté et séduction et
m'assura qu'il n'y avait rien à craindre. Naturellement, je faisais
semblant d'ignorer que le prince était dans sa chambre et qu'il nous
écoutait peut-être derrière la porte. Je devais donc être prudente et ne
céder que peu à peu.
--Mais qui me garantit que le prince emploiera le domino que tu me
décris?
--Moi. Crois-tu que je lui permettrais autre chose que ce que je lui
permettais moi-même les premiers temps? Je garantis qu'il n'apparaîtra
pas sans domino à ce bal!
--Mais cela doit faire terriblement mal! C'est un homme d'une vigueur
exceptionnelle et d'une violence dangereuse.
--Au premier moment, tu souffriras sans doute un peu; mais il est des
calmants préventifs dont on usera à ton égard, autant qu'il sera utile
pour t'éviter de grandes douleurs.
--Et tu es bien sûre que je ne cours aucun danger de complications
ultérieures, qui gâteraient à jamais ma vie?
--Voyons, est-ce que je me serais abandonnée sans cela? Alors, je
risquais tout, car je n'avais plus aucune relation avec mon mari.
Lorsque je me fus réconciliée avec lui, je permis tout au prince. Mais
maintenant je m'arrange pour que mon mari me rende visite chaque fois
que le prince a été chez moi, et cela au moins une fois tous les huit
jours; ainsi, je n'ai plus rien à craindre.
--Cette pensée m'épouvante. Puis, il y a encore la honte de se donner à
un homme. Je ne sais pas ce que je dois faire. Tout ce que tu me dis me
charme, mes sens me commandent de céder à ton conseil. Je ne voudrais
pour rien au monde supporter encore une nuit comme la dernière, car
alors je ne pourrais plus résister. Tu as raison, le prince est aussi
galant que beau. Tu ne connaîtras jamais tous les sentiments qui
s'éveillèrent en moi quand j'entendis que vous étiez heureux, là, à mon
côté!
--Moi aussi j'avais un double plaisir en te faisant partager, quoique
bien imparfaitement, ce que je ressentais moi-même au suprême degré. Je
n'aurais jamais cru qu'une jouissance à trois pût être aussi violente
que celle que j'ai goûtée moi-même hier au soir! Je l'avais lu dans les
livres, mais je pensais toujours que c'était exagéré. Odieuse m'est la
pensée d'une femme se partageant entre deux hommes, mais je vois bien
que l'accord est charmant entre deux femmes et un homme raisonnable et
discret; bien entendu, il faut que les deux femmes soient de véritables
amies, ainsi que nous deux. Mais l'une ne doit pas être plus honteuse et
plus craintive que l'autre. Et ceci est encore ta faute, ma chère
Pauline.
--C'est bien heureux que ton prince ne soit pas là, ma chère, pour
écouter notre conversation. Je ne saurais pas comment me défendre de
lui. Ce que tu me dis me ronge d'un feu intérieur. Vois toi-même combien
je suis échauffée et tremblante.
En disant cela, je me tournai vers elle et je me plaçai de façon à ce
que, si quelqu'un regardait par le trou de la serrure, rien ne lui pût
échapper. Si le prince était là, c'était le moment d'entrer, et il
entra!
Ainsi qu'un homme du monde parfait et plein d'expérience, il comprit
immédiatement que toute parole était inutile, qu'il devait vaincre avant
tout et qu'il y aurait après assez de temps pour les explications. À la
conduite de Roudolphine, je vis que tout était arrangé d'avance. Je
voulais me cacher sous les couvertures, Roudolphine me les arracha; je
voulais pleurer, elle m'étouffait, en riant, de baisers. Et comme
j'attendais enfin la réalisation immédiate de mon plus long désir, je
dus patienter encore. J'avais compté sans la jalousie de Roudolphine.
Malgré la nécessité de me prendre pour complice, malgré la crainte de
voir son plan échouer au dernier instant, elle ne m'accordait pas les
prémices des baisers princiers. Avec une ruse que je lui enviai, mais
que je n'osais pas démasquer sans sortir de mon rôle, elle dit au prince
que je consentais et que j'étais prête à tout, mais que je voulais
encore me convaincre de l'efficacité du moyen employé, et qu'elle
voulait se soumettre à un essai devant moi. Je vis bien que le prince ne
s'attendait pas à une telle offre et qu'il aurait préféré faire cet
essai avec moi plutôt qu'avec Roudolphine. Pourtant il n'y avait rien à
faire contre cette proposition. Roudolphine fit donc tous les
préparatifs nécessaires pour se garantir contre les conséquences du
baiser masculin, puis elle se livra au prince impatient, en me
recommandant de rester attentive à l'opération.
La recommandation était superflue: le spectacle était vraiment superbe
de ces deux êtres, beaux et jeunes, s'aimant avec fougue, avec
puissance, entraînés par leur passion et par les forces aveugles de la
nature. Leurs soupirs annoncèrent l'extase.
Roudolphine ne relâcha pas l'étreinte de ses bras avant d'avoir retrouvé
ses esprits; alors, avec un visage rayonnant, elle retira le domino et
me montra, triomphante, qu'il avait rempli son but. Elle se donna une
peine inimaginable pour me faire comprendre ce que Marguerite m'avait
déjà si bien expliqué; mais je n'avais jamais su me procurer ces engins,
que Franz aussi aurait pu employer. Roudolphine débordait de joie, elle
m'avait montré sa suprématie, elle avait obtenu les prémices du prince
qui, certainement, attendait un autre plat, ce soir-là. Je décidai de
prendre ma revanche quelques instants plus tard. Le prince était
extrêmement aimable. Au lieu de profiter de son avantage acquis, il nous
traitait toutes deux avec beaucoup de tendresse. Il ne prenait rien, se
contentait de ce que nous lui accordions, et parlait avec feu du plaisir
qu'un divin hasard lui procurait avec deux femmes aimables. Il décrivait
nos relations avec les plus belles couleurs. C'est ainsi qu'il
remplissait le temps pour reprendre ses forces; il n'était plus très
jeune, mais restait vaillant dans le plus séduisant plaisir.
Enfin, l'instant était venu! Il me supplia de me confier entièrement à
lui et de supporter une douleur peut-être excessive. Roudolphine fit
avec beaucoup de mignardises les préparatifs auxquels j'assistais, en
regardant à travers mes doigts. Pendant ce temps je songeais, un peu
inquiète. Il y avait longtemps que je me demandais comment tromper le
prince sur ma virginité. Car une première fois, très artificiellement,
au temps de Marguerite, j'avais perdu ce qui a tant de prix pour les
hommes. Toutefois, j'étais décidée à m'abandonner tout entière: je
voulais être initiée.
J'ai gardé de ces moments un souvenir très net; tous les gestes de mon
bouillant partenaire, comme les miens, se sont calqués en quelque sorte
dans mon cerveau, et je pourrais reconstituer très exactement, très
minutieusement, la scène qui devait me faire définitivement femme,
consacrer l'emprise de l'homme sur mon corps. Mais à quoi bon revivre
ces minutes vraiment poignantes? À quoi bon aussi tenter de leur donner
une importance qu'elles ne peuvent avoir que pour nous, les initiées?
J'étais la victime, mais une victime bénévole, impatiente du sacrifice.
Quant au bourreau, quelle que pût être sa délicatesse, il était le mâle,
que le sang versé devait remplir de joie, de volupté, d'orgueil. Certes,
j'ai souffert, et beaucoup plus même que je n'y étais préparée, que je
ne me l'étais imaginé; mais je l'avais voulu, il avait fallu que je le
veuille: j'étais destinée, comme toutes celles de mon sexe, à expier je
ne sais quelle faute originelle. Vous voulez savoir si du moins la
douleur fut accompagnée de joie. Vraiment, je mentirais si je parlais
d'un plaisir. D'après ce que Marguerite m'avait raconté et d'après mes
propres essais, je m'attendais à un plaisir beaucoup plus fort. Comme je
feignais d'être évanouie, j'entendis le prince parler avec enthousiasme
des signes évidents de ma virginité. En effet, mon sang avait jailli sur
le lit et sur sa robe de chambre. C'était beaucoup plus que je n'osais
espérer, surtout après mon malheureux essai au temps de Marguerite.
Vraiment, il y avait une belle différence entre l'artifice et la
réalité. En tout cas, cela n'était pas mon propre mérite, mais bien un
pur hasard, ainsi que la virginité est en général une chimère. J'en ai
souvent parlé avec des femmes, et j'ai entendu les choses les plus
contradictoires. Certaines femmes affirment n'avoir jamais souffert;
d'autres, par contre, avouent que longtemps l'approche de l'homme leur
fut très douloureuse. Ce sont là mystères de la nature et de la
conformation corporelle. Au reste, rien n'est plus facile que de tromper
un homme, surtout si ce dernier est quelque peu crédule et confiant. Les
subterfuges qui laissent croire à la virginité sont nombreux et précis;
toute femme un peu expérimentée le sait, et l'étude des moeurs de tous
les pays, de l'Orient à l'Occident, nous donne à cet égard des
renseignements suggestifs. Assez philosophé!
D'ailleurs il est temps que je me réveille de mon évanouissement!
J'avais fait à ma volonté; il s'agissait maintenant de jouir sans sortir
de mon rôle de fille séduite. Le principal était fait! Le prince et
Roudolphine prenaient un plaisir particulier à me consoler, car ils
étaient convaincus d'initier une novice! Les rideaux furent tirés et un
jeu indescriptible et charmant commença. Le prince fut assez honnête
pour ne pas parler d'amour, de langueur et de nostalgie. Il n'était que
sensuel, mais avec délicatesse; car il savait que la délicatesse pimente
les jeux d'amour. Je faisais toujours semblant d'avoir été violée, mais
je n'apprenais que plus vite tout ce que l'on m'enseignait. Et le
professeur était savant, bien doué, tumultueux dans ses désirs comme
dans ses gestes. La théorie et la pratique avaient chacune leur tour: la
première était un piment de tout premier ordre pour préparer les
satisfactions encore un peu douloureuses de la seconde. Vous comprenez
que je ne puisse pas oublier cette nuit incomparable! Le prince nous
quitta bien avant le jour, et nous nous endormîmes, étroitement
enlacées, jusqu'à midi passé.