LEÇONS D'AMOUR

Marguerite était mon seul espoir. J'aurais voulu passer tout de suite de

son côté et me coucher dans son lit. Je l'aurais suppliée, menacée; elle

aurait dû m'avouer et m'expliquer ces choses étranges, défendues et

excitantes que je connaissais d'aujourd'hui. Elle m'aurait appris à les

imiter, ce dont j'avais si fortement envie. Je possédais déjà cette

froide raison et cet esprit pratique qui m'évitèrent plus tard bien des

choses désagréables. Un hasard pouvait me trahir et je pouvais être

surprise, ainsi que j'avais surpris mes parents. Je sentais qu'il

s'agissait de choses défendues; je voulais prendre mes précautions.

J'étais en feu et mon corps, ça et là, me démangeait et me picotait. Je

serrais étroitement mes oreillers, et quand j'eus pris la résolution

d'accompagner mon oncle à la campagne, pour trouver l'occasion de parler

avec Marguerite, je m'endormis.

Je n'eus pas de peine à faire accepter mon plan. Mes parents me

permirent de passer huit jours à la campagne. La propriété de mon oncle

se trouvait à quelques lieues de la ville, et nous partîmes après dîner.

Durant tout le jour je fus aussi complaisante et aimable que possible.

Marguerite semblait me voir avec plaisir. Ma petite cousine n'était pas

indifférente, et mon cousin était fort timide. Comme il était le seul

jeune homme que je pouvais fréquenter sans soupçons, j'avais d'abord

pensé à m'adresser à lui. Il aurait pu me soulager de toutes les énigmes

qui me tourmentaient depuis que je m'étais cachée dans l'alcôve. J'étais

très aimable avec lui, même provocante; mais il m'évitait toujours. Il

était pâle et maigre, ses yeux inquiets et troubles. Cela lui était très

désagréable quand je le touchais pour le chicaner. J'appris bientôt la

raison de cette conduite, d'autant plus étrange que tous les jeunes gens

que je connaissais dans la société courtisaient les demoiselles. Nous

arrivâmes à la propriété de mon oncle sur les huit heures du soir. Il

faisait très chaud. Fatigués de la route, nous nous hâtâmes de monter

dans nos chambres pour faire un brin de toilette. Nous prîmes le thé.

Très naïvement, je m'arrangeai de façon à coucher dans la chambre de la

gouvernante. Je prétendis avoir peur de coucher toute seule dans ma

chambre étrangère. On trouva cela tout naturel. J'avais imposé ma

volonté, j'étais contente, convaincue d'arranger aussi tout le reste

d'après mes plans. Pourtant, je ne devais pas aller au lit sans avoir

encore une aventure ce jour-là. Aujourd'hui encore, je ne puis la

raconter sans dégoût. Après le thé, je voulus soulager un besoin

naturel. Il y avait deux portes, côte à côte. Les deux lieux étaient

séparés par des planches, dont quelques-unes étaient très largement

fendues. Je voulais justement sortir, quand j'entendis que quelqu'un

s'approchait. On entra dans le cabinet d'à côté. On verrouilla la porte.

Je ne voulais pas sortir avant que mon voisin s'éloignât. Par curiosité

et sans mauvaise pensée, je regardai par une fente. Je vis mon cousin.

Il s'occupait de toute autre chose que je croyais. Il s'était assis les

jambes allongées et tâchait de réveiller sa léthargie avec beaucoup de

feu, et je vis que l'opération prenait bientôt une excellente tournure.

Ainsi que mon corps ne pouvait pas être comparé à celui de ma mère,

celui de mon cousin ne pouvait l'être avec le corps de mon père. Il

s'occupait avec beaucoup de constance. Ses yeux si froids s'animèrent

peu à peu. Je le vis frissonner, crisper ses lèvres et tout à coup le

résultat de tant d'efforts apparut, résultat encore énigmatique pour

moi. Je regardai par terre pour me rendre bien compte du but qu'avait

poursuivi la main, maintenant immobile et fatiguée. Ce spectacle

m'expliquait bien des choses, particulièrement tout ce que mes parents

avaient dit, et je savais ce que Marguerite avait remplacé

artificiellement. Tout cela me répugna outre mesure. Pourtant, durant ce

spectacle, une nervosité grandissante s'était mêlée à ma curiosité. Mais

maintenant, en voyant la prostration et l'abattement de ce jeune homme,

son péché secret me dégoûtait. Ses yeux étaient fixes et troubles. Mes

père et mère étaient beaux, quand ils criaient «Je t'aime» ou autre

chose; mon cousin, par contre, était laid, grotesque, semblait flétri.

Je comprenais très bien ce que Marguerite faisait, car une jeune fille

est toujours forcée de se livrer secrètement à ses sentiments et à ses

jouissances. D'ailleurs elle l'avait fait avec enthousiasme, avec

vivacité et passion; mon cousin, par contre, s'y était livré

machinalement, sans poésie, las et animalement. Qu'est-ce qui pouvait

pousser un jeune homme sain et robuste à s'adonner à une passion aussi

misérable, alors qu'auprès de tant de femmes et de filles il aurait pu

se satisfaire beaucoup plus facilement?

Je me sentais comme personnellement offensée, frustrée de quelque chose.

Si avec un peu d'adresse il s'était adressé à moi, je lui aurais

probablement fait tout ce que ma mère avait fait à mon père, ce qui

l'avait ravi.

J'avais appris bien des choses. J'en tirai de justes conclusions. Je

n'avais plus besoin que de l'initiation de Marguerite pour être

complètement éclairée. Je voulais absolument savoir pourquoi on cachait

si soigneusement ces choses; je voulais savoir ce qui était dangereux,

ce qui était défendu, et voulais goûter moi-même ces voluptés dont

j'avais vu les éclats.

La nuit tombait. Un lourd orage se préparait. À dix heures, au premier

coup de tonnerre, nous allâmes tous nous coucher. Ma petite cousine

couchait dans la chambre de ses parents; j'étais donc seule avec

Marguerite. J'observais très attentivement tout ce qu'elle faisait. Elle

verrouilla la porte, ouvrit sa sacoche et mit ses effets dans une

armoire. Elle cacha le paquet mystérieux sous une pile de linge, ainsi

que le livre dans lequel je l'avais vue lire. Je résolus aussitôt de

profiter de mon séjour à la campagne pour prendre connaissance de ces

objets et les étudier soigneusement. Marguerite devait tout me

confesser, sans que j'eusse besoin de la menacer de révéler ses joies

secrètes. J'étais très fière de sentir que ma ruse allait la surprendre,

la convaincre, la réduire; que j'allais l'obliger à m'avouer tout, sans

autre subterfuge. Ma curiosité grandissait et je ne sais pas pourquoi je

goûtais un plaisir particulier.

L'orage éclata. Les coups de tonnerre se succédaient sans interruption.

Je fis semblant d'avoir très peur. Marguerite venait à peine de se

coucher qu'au premier éclair je sautai hors de mon lit et je me réfugiai

toute tremblante auprès d'elle. Je la suppliai de bien vouloir me

recevoir; je lui dis que ma mère le faisait à chaque orage. Elle me prit

dans son lit, me caressa pour me tranquilliser. Je la tenais enlacée, je

la serrais de toutes mes forces. À chaque éclair, je me blottissais

contre elle. Marguerite m'embrassait machinalement, par bonté et non

comme je l'aurais désiré. Je ne savais comment faire pour obtenir

davantage.

La chaleur de son corps me pénétrait et me réjouissait beaucoup. Je

cachais mon visage entre ses seins. Un frisson inconnu me courait le

long des membres. Pourtant je n'osais pas toucher ce que je désirais

tant. J'étais prête à tout et je n'avais plus aucun courage, maintenant

que tout allait s'accomplir. Tout à coup, je m'avisai de me plaindre

d'une douleur qui siégeait assez bas. Je ne savais pas ce que cela

pouvait être. Je gémissais. Marguerite me tâta et je guidai sa main

de-ci de-là. Je lui assurai que la douleur diminuait quand je sentais la

chaleur de sa main et qu'elle disparaissait complètement quand elle me

frictionnait. Je disais cela si candidement que Marguerite ne pouvait

pas deviner mon dessein. Ses attouchements étaient d'ailleurs beaucoup

trop dociles et non pas passionnés. Je l'embrassais, je me serrais

contre elle, mes bras l'étreignaient, emprisonnaient son buste et, peu à

peu, je sentis que d'autres sentiments l'envahissaient.

Sa main me caressait avec précaution, avec timidité même, mais avec

cette timidité sûre d'elle-même et qui finit par arrivera ses fins.

Marguerite allait avec beaucoup d'hésitation encore. Elle était aussi

craintive que moi. Ces caresses peureuses me causaient pourtant un

plaisir indicible. Je sentais que chez elle aussi des désirs

s'éveillaient. Mais je me gardai bien de lui avouer que ses caresses me

faisaient plus de bien que le soulagement passager de mes prétendues

douleurs. Et, en vérité, c'était une sensation tout autre que de savoir

une main étrangère sur moi!

Une chaleur ravissante pénétrait tout mon corps. Et quand son doigt me

frôlait, comme le papillon frôle la fleur épanouie, je tressaillais

longuement. Je lui dis alors que ma douleur persistait, que j'avais dû

me refroidir, puisque j'avais si mal. Cela lui faisait évidemment

plaisir de pouvoir soulager mon mal avec si peu de peine. Sa caresse se

faisait exquisement douce, maintenant elle descendait, s'attardait de

plus en plus aux endroits les plus sensibles de tout mon être. Mais cela

me faisait réellement mal; quand je tressaillais, elle retournait bien

vite au point douloureux. Elle s'excitait manifestement; sa tendresse

augmentait, son étreinte était plus étroite. J'avais atteint mon but.

Bien que mon expédient ne fût pas très ingénieux, elle se plaignit tout

à coup d'une douleur de même sorte que la mienne. Elle aussi s'était

probablement refroidie. Je lui proposai de la soulager comme elle avait

fait pour moi. C'était très naturel, puisqu'elle-même me faisait tant de

bien. Elle agréa aussitôt mon offre et me laissa libre chemin. J'étais

très fière de voir ma ruse réussir. Néanmoins je caressais gauchement et

timidement l'objet de tous mes désirs. Je ne voulais pas me trahir. Je

reconnus tout de suite une très grande différence. Tout était beaucoup

plus plein et plus mûr que chez moi. Ma main ne bougeait pas, elle se

contentait de toucher.

Marguerite ne pouvait supporter cette immobilité. Elle se soulevait, se

tordait; ses bras tremblaient et s'agitaient étrangement, et tout à coup

elle me déclara que sa douleur exigeait plus d'activité. Complaisamment,

mais sans trop me presser, je tâchai d'apaiser cette malencontreuse

douleur. J'éprouvais un grand plaisir à reconnaître tous les détails de

l'admirable structure de la créature humaine. Mais j'étais toujours si

maladroite et si inexpérimentée que Marguerite devait s'agiter elle-même

pour cueillir le fruit de sa dissimulation. C'est ce qu'elle faisait

aussi et je tenais maintenant le rôle que mon père avait eu quand ma

mère était active et lui immobile. Marguerite approchait, haletante et

tremblante, elle se jetait passionnément sur ma chevelure, elle baisait

mes cheveux jusqu'à la racine. Au début, ses baisers étaient tièdes et

humides, bientôt ils furent brûlants et secs. Maintenant elle poussait

des petits cris inarticulés et mon front fut tout à coup pressé dans un

baiser très chaud. Je compris qu'elle était arrivée aux dernières

limites de son plaisir. Son excitation se calma aussitôt, elle s'étendit

immobile à mes côtés et respirait avec peine.

Tout m'avait réussi. Le hasard et ma ruse m'avaient été propices. Je

voulais mener cette intimité jusqu'au bout, coûte que coûte. Quand

Marguerite revint à elle, elle était très gênée. Elle ne savait comment

m'expliquer sa conduite et me cacher sa volupté. Mon immobilité la

trompait. Elle pensait que j'ignorais encore tout de ces choses. Elle

réfléchissait à ce qu'elle devait faire, à ce qu'elle devait me dire

pour que l'aventure n'eût pas de suites fâcheuses quant à sa position

dans la maison de mon oncle. Elle voulait me tromper sur le caractère de

la douleur qu'elle avait feinte. Moi aussi j'étais indécise sur ce que

j'allais faire. Devais-je faire semblant d'être ignorante ou justifier

ma conduite en lui avouant ma curiosité? Si je faisais l'ingénue, elle

pouvait facilement me tromper et me raconter des choses inexactes que

j'aurais été forcée de croire pour ne pas me trahir. Mais j'étais plus

avide qu'anxieuse. Je résolus donc d'être sincère, tout en lui cachant

pourtant que mon calcul avait amené le nouvel état de choses. Marguerite

semblait regretter de s'être abandonnée à la fougue de son tempérament.

Je la calmai en lui racontant tout ce que j'avais appris le jour

précédent. Je la suppliai de bien vouloir m'expliquer ces choses,

puisque ses soupirs, ses mouvements et l'étrange fatigue qui l'avait

immobilisée m'avaient révélé qu'elle était initiée. Je lui cachai

cependant que je l'avais surprise, elle aussi, et que je savais à quels

jeux elle se livrait en cachette; car je voulais me convaincre qu'elle

n'allait pas me tromper. Mes questions naïves et curieuses la

soulagèrent beaucoup. Elle se sentait de nouveau très à l'aise, comme

une aînée donnant des leçons ou des conseils à une ingénue. Et comme je

lui racontais tout avec de nombreux détails, et même la conduite

passionnée de ma mère, elle n'eut plus honte et m'avoua qu'à côté de la

religion elle ne connaissait rien de plus beau au monde que les

jouissances sexuelles. Elle m'apprit donc tout, et si dans la suite vous

trouvez quelque philosophie dans mes notes, j'en dois les premières

notions à ma chère Marguerite, qui avait une grande expérience.

J'appris la conformation exacte des deux sexes; de quelle façon

s'accomplissait l'union; avec quelles sèves précieuses étaient atteints

les buts naturels et humains, la perpétuation du genre humain et la plus

forte volupté terrestre; et pourquoi la société voile ces choses et les

entoure avec tant de mystères. J'appris encore que, malgré tous les

dangers qui les entourent, les deux sexes peuvent quand même atteindre

un assouvissement presque complet. Elle me mit en garde contre les

suites malheureuses auxquelles une jeune fille s'expose en s'abandonnant

toute. Ce que ma main inhabile lui avait procuré et ce que mon cousin

avait fait étaient de ces assouvissements presque complets. Bien qu'elle

eût connu toutes les joies de l'amour dans les bras d'un jeune homme

vigoureux, elle était complètement satisfaite en se bornant aux joies

qu'elle pouvait se donner elle-même, car elle avait eu un enfant et elle

avait connu tous les malheurs d'une fille-mère. Elle me montra par

l'exemple de sa vie qu'avec beaucoup de prudence et de sang-froid on

pouvait s'adonner à bien des jouissances. L'histoire de sa vie était

très intéressante et très instructive; elle me fut un exemple jusqu'à ma

trentième année; elle fera le contenu de ma prochaine lettre. Pourtant

j'avais déjà deviné bien des choses par moi-même. Ce qu'elle m'apprit de

nouveau ne cessait de me surprendre.

Tout cela était très beau, mais ce n'était toujours pas la chose même.

Je brûlais de partager et de connaître moi-même ces sensations qui, sous

mes yeux, avaient agité jusqu'à l'évanouissement six personnes si

différentes. Pendant que Marguerite parlait, j'avais repris mon jeu sur

son corps qu'elle avait si sensible. J'enroulais les boucles de ses

cheveux, et quand elle parlait plus passionnément, je pressais son front

brûlant et écartais amoureusement les mèches qui tombaient presque

jusqu'à ses yeux. Je voulais lui faire comprendre que mon éducation

n'était pas complète sans la pratique. Elle me racontait comment elle

s'était abandonnée pour la première fois à ce jeune homme qui l'avait

rendue mère. Elle voulait me faire comprendre la sensation divine que

cause l'amour partagé. Elle me parlait de l'extase, de l'effusion

réciproque et plénière; toutes ces belles choses la rendaient éloquente.

Sa petite bouche se gonflait et s'entr'ouvrait, découvrant ses dents

blanches et bien rangées. L'instant était venu de lui rappeler encore

plus vivement ces choses. Et comme elle disait: «Il faut avoir goûté

personnellement ces choses pour les comprendre», je lui fermai la bouche

avec ma main grande ouverte, si bien qu'elle poussa un grand soupir et

se tut immédiatement. Je caressais fiévreusement le front élégant qui

résistait à ma main, quand je m'arrêtai tout à coup et lui dis: «Si vous

voulez que je continue, vous devez me procurer un avant-goût de ce qui

m'attend et de ce que vous m'avez si délicieusement décrit!». Aussitôt,

elle me caressa gentiment comme je faisais, et je vis à la chaleur de

ses baisers que ma proposition lui faisait le plus vif plaisir. Elle ôta

ma main de sa bouche et m'embrassa avec toutes sortes de câlineries, de

chatteries qui tenaient à la fois de la soeur et de l'amie, et que je ne

savais pas bien lui rendre, car c'était la première fois que j'étais

dans une telle situation.

Elle me dit alors tristement: «Cela ne va pas, ma chère Pauline! Ton âme

est encore fermée à l'amour. Mais je ne veux pas te laisser ainsi sans

rien. Viens, assieds-toi là, de la façon que je vais t'indiquer, de

façon que je puisse t'enseigner, ainsi qu'il sied à une jeune fille

aussi jolie que toi. Je vais voir si je peux te procurer verbalement ce

que ta virginité te défend encore.» Mon père avait aussi dit des mots

aussi tendres à ma mère. Je ne me fis donc pas prier. Je m'agenouillai

auprès d'elle en lui tenant la tête. À peine m'eut-elle touchée que mon

âme commença à être renseignée sur ce qui me faisait si mal quand elle

essayait de s'y prendre autrement. Mais quelle autre sensation en

comparaison de tout ce que j'avais essayé jusqu'alors! Dès que son

activité de femme expérimentée se fut communiquée à moi, une volupté

inconnue m'inonda et je ne savais plus ce que l'on me faisait. Nous

parlions maintenant avec volubilité, nos corps étaient l'un près

l'autre. Je me renversai par devant et, appuyée sur la main gauche, je

jouais avec la droite avec une de ses nattes épaisses; elle en avait

deux qui descendaient très bas. Ces premières sensations de la volupté,

que je devais connaître jusque dans mes années les plus mûres,

m'enivraient déjà d'un bonheur ineffable. Sa langue m'éjouissait. Elle

me chatouillait le front, les joues, le nez, aspirait chaque pli,

baisait avec feu le tout, humectait mes paupières de salive, puis elle

retournait aussitôt à mon oreille, où elle me causait un chatouillement

vigoureux et indiciblement doux. Quelque chose de merveilleux et

d'inconnu se pressait en moi. Toute ma sève allait se mettre en

mouvement et je sentais que, malgré ma jeunesse, j'avais droit aux plus

hauts ravissements. Je voulais lui rendre centuplé tout ce qu'elle me

procurait. C'est avec rage que je la caressais, ainsi qu'elle-même me

faisait. Enfin, ma main fut prise de fourmillements, à cause de la

fausse position que j'avais adoptée à côté d'elle. Nous étions hors de

nous et nous arrivâmes ensemble au but. Je sentis un dernier baiser

mordre presque ma bouche, tandis que je la mordais également. Je perdis

connaissance. Je m'abattis sur la jeune femme frissonnante. Je ne savais

plus ce qui m'arrivait.

Quand je revins à moi, j'étais couchée auprès de Marguerite. Elle avait

remonté la couverture et me tenait tendrement embrassée. Je compris tout

à coup que j'avais fait quelque chose de défendu. Mon désir et mon feu

s'étaient éteints. Mes membres étaient brisés. Je ressentais une

violente démangeaison aux endroits que Marguerite avait si fertilement

caressés; le baume de ses baisers ne pouvait pas calmer ma tristesse.

J'eus conscience d'avoir commis un crime et j'éclatai en sanglots.

Marguerite savait que dans des cas semblables il n'y a rien à faire avec

des petites niaises comme moi, elle me tenait contre sa poitrine et me

laissa tranquillement pleurer. Enfin, je m'endormis.

Cette nuit unique décida de toute ma vie. Mon être avait changé et mes

parents le remarquèrent à mon retour. Étonnés, ils m'en demandèrent la

cause. Nos relations, entre Marguerite et moi, étaient aussi des plus

étranges. Le jour nous pouvions à peine nous regarder; la nuit, notre

intimité était des plus folâtres, notre conversation des plus intimes,

nos plaisirs des plus agréables. Je lui jurai de ne jamais me laisser

séduire, et de ne jamais tolérer qu'un homme me fît connaître son

étreinte dangereuse. Je voulais jouir de tout ce qui était sans danger.

Quelques jours avaient suffi pour faire de moi ce que je suis encore et

ce que vous avez si souvent admiré. J'avais remarqué que tout le monde

se déguisait autour de moi, même les meilleures et les plus

respectables. Marguerite, qui m'avait tout avoué, ne m'avait jamais

parlé de cet instrument qui lui causait autant de joie que n'importe

quelle autre chose et auquel elle n'aurait pas renoncé pour un empire.

Je le désirais aussi de toute mon âme. Elle ne me l'avait jamais montré.

L'idée me vint de dérober la clef de l'armoire où il était enfermé. Ma

curiosité ne me laissait pas de repos. Je ne voulais pas avoir recours

aux autres, je voulais tout apprendre par moi-même! Durant cinq jours je

n'arrivai pas à me procurer cette clef; enfin, je la possédai! Je

profitai de ce que Marguerite donnait une leçon à ma cousine pour

contenter ma curiosité. Et voici que j'avais la chose en main, je la

retournais, j'éprouvais son élasticité. L'instrument était dur et froid.

J'essayai de me rendre compte de sa réelle utilité. En vain. Cela était

tout à fait impossible. Je ne ressentais aucun plaisir. Je ne pouvais

que constater cette vérité qui me navrait. Je me contentai de chauffer

l'instrument entre mes mains. J'avais décidé d'ouvrir enfin la voie des

fortes joies que d'autres éprouvaient et dont je n'avais eu que

l'avant-goût. Marguerite m'avait dit que même entre les bras d'un homme

cela était douloureux, et que bien des femmes prenaient goût à ces

choses seulement après plusieurs années d'abandon le plus complet à

l'homme aimé. J'essayai donc. Je chauffai l'instrument entre mes mains

et je m'apprêtai non sans une certaine appréhension. Je voulais recevoir

l'hôte exigeant. Je remarquai que ces quatre nuits passées avec

Marguerite avaient contribué à faire de grands changements en moi.

J'étais maintenant non plus une petite niaise, mais presque une femme

comme toutes celles que je voyais agir, souffrir ou jouir autour de moi.

Aussi je ne m'épargnai pas. Je fis comme avait fait Marguerite tandis

que je la regardais avec attention lors de l'étrange nuit où nous étions

séparées par un paravent, et où elle lisait le livre à images. J'étais

si excitée que je supportai toute la douleur avec une constance qui

m'étonnait. Enfin, je parvins au but que j'avais si longtemps désiré et

que je croyais devoir être le paradis. Je me fis du mal et ma déception

fut en somme très vive, car je n'éprouvais pas la moindre volupté. Il me

fut aussi très douloureux de me croire faite autrement que toutes les

femmes. J'étais inconsolable de cette expérience. Je ne comprenais rien

de ce qui m'était arrivé, mais je ressentis tout le jour la brûlure et

la douleur d'une blessure. Désenchantée, je remis l'instrument dans sa

cachette. J'étais mécontente et j'en voulais à Marguerite de ne m'avoir

pas aidée et de m'avoir laissé faire quelque chose de maladroit.

Après tant d'expériences agréables, celle-ci était pénible. Je craignais

la nuit, les tendresses de Marguerite et sa découverte. Comme je l'avais

déjà trompée, je ne fus pas embarrassée de le faire encore une fois.

Après souper, je lui confiai que j'étais tombée d'une échelle, que je

m'étais blessée à la jambe et que j'avais même saigné. Au lit, elle

m'examina et loin de se douter de ce qui était arrivé, elle me confia

que cette chute m'avait coûté ma virginité. Elle ne me plaignit point,

mais bien mon futur mari qui se trouvait ainsi frustré de mes prémices.

Cela m'était bien égal alors et me le fut aussi plus tard! Pour ne point

me fatiguer, Marguerite me renvoya dans mon lit cette nuit-là. Je le

désirais aussi. Elle m'enduisit de cold-cream, ce qui me fit beaucoup de

bien. Le lendemain matin, je n'avais plus aucun mal. Et les deux

dernières nuits que je passai encore à la campagne de mon oncle me

dédommagèrent de cette courte privation. Je connus alors pour la

première fois toute la jouissance de la volupté, et je la connus tout

entière autant qu'aucune femme peut la connaître. Les sources du plaisir

s'écoulèrent si complètes qu'il ne me resta plus un seul désir.

L'assouvissement m'écrasa d'une fatigue entière et délicieuse.

J'éprouvais tout cela à quatorze ans, et mon corps n'était pas encore

mûr! Oui, et cela n'a jamais altéré ma santé et n'a pas diminué les

riches réjouissances de ma vie. Mon cousin m'avait appris à redouter les

excès et les prostrations qui en suivent. Grâce à mon caractère

raisonnable, je ne dépassai jamais la mesure. Je soupesais toujours les

suites qui pouvaient arriver, et une seule fois dans ma vie je m'oubliai

assez pour perdre ma maîtrise et ma supériorité. J'avais appris de bonne

heure que, d'après les lois de la société, il fallait jouir avec mille

précautions pour le faire sans préjudices. Celui qui se heurte avec

entêtement à ces lois nécessaires s'y assomme, il n'a que longs remords

pour de courts instants de jouissances. Il est vrai que j'ai eu la

chance de tomber, dès le commencement, entre les mains d'une jeune femme

expérimentée. Que serait-il advenu de moi si un jeune homme s'était

trouvé dans mon entourage et m'avait entreprise avec adresse? Grâce à

mon tempérament et à ma curiosité, je serais un être perdu. Si je ne le

suis pas, je le dois aux circonstances dans lesquelles ces choses me

furent révélées. Elles sont exquises autant qu'elles sont voilées. Et

pourtant elles forment le centre de toute activité humaine. Avant de

commencer ma troisième lettre, je remarque encore que, peu de temps

après mes relations avec Marguerite, se montrèrent pour la première fois

les signes de complet développement de mon corps.

L'oeuvre des conteurs allemands: mémoires d'une chanteuse allemande traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits · 第 14 / 38 题