PRÉSENTATION

Pourquoi devrais-je vous cacher quelque chose? Vous avez toujours été un

ami véritable et désintéressé. Dans les plus difficiles situations de ma

vie, vous m'avez rendu des services si importants que je puis bien me

confier complètement à vous.

D'ailleurs, votre désir ne me surprend pas!

Dans nos conversations d'autrefois, j'ai souvent remarqué que vous aviez

un grand penchant à scruter et à reconnaître les ressorts secrets qui,

chez nous, femmes, sont les motifs de tant d'actions que les hommes,

même les plus spirituels, sont embarrassés d'expliquer.

Les circonstances nous ont maintenant séparés et nous ne nous reverrons

probablement jamais. Je pense toujours avec beaucoup de gratitude que

vous m'avez secourue durant mon grand malheur. Dans tout ce que vous

avez fait pour moi, dans tout ce que vous m'avez défendu ou procuré,

vous ne pensiez jamais à votre intérêt, vous n'étiez préoccupé que de

mon plus grand bien. Il ne dépendait que de vous d'obtenir toutes les

marques de faveur qu'un homme peut désirer, vous connaissiez mon

tempérament, et j'avais un faible pour vous.

Les occasions ne nous ont pas manqué et j'ai souvent admiré votre

maîtrise sur vous-même. Je sais que vous êtes tout aussi sensible que

moi sur ce point; vous m'avez souvent répété que j'ai l'oeil pénétrant

et que je possède beaucoup plus de raison que la plupart des femmes.

Ceci est votre conviction; sinon vous ne m'exposeriez pas votre étrange

désir de vous communiquer sans ambages et sans fausse honte féminine

(que je crois moi-même affectés) mes expériences et ma conception du

_penser_ et du _sentir_ de la femme par rapport au plus important moment

de sa vie, l'amour et son union à l'homme. Votre désir m'a d'abord

beaucoup gênée; car--laissez-moi commencer cette confession par l'exposé

d'un trait bien féminin et très caractéristique--rien ne nous est plus

difficile que d'être entièrement sincères avec un homme. Les moeurs et

la contrainte sociale nous obligent dès notre jeunesse à beaucoup de

prudence et nous ne pouvons être franches sans danger.

Quand j'eus bien réfléchi à ce que vous me demandiez et surtout quand je

me fus rappelé toutes les qualités de l'homme qui s'adressait à moi,

votre idée commença à m'amuser. J'essayai alors de rédiger quelques-unes

de mes expériences. Certaines choses qui exigent une sincérité absolue

et qu'il n'est justement pas coutume d'exprimer me faisaient encore

hésiter. Mais je me fis effort, pensant vous faire plaisir, et je me

laissai envahir par le souvenir des heures heureuses que j'ai goûtées.

Au fond, je n'en regrette qu'une seule, celle dont les suites

malheureuses me firent recourir à votre amitié à toute épreuve pour ne

pas succomber. Après cette première hésitation, j'éprouvais une violente

jouissance en relatant tout ce que j'ai vécu personnellement et ce que

d'autres femmes ont ressenti. Mon sang s'agitait de la plus agréable

façon à mesure que je songeais aux plus petits détails. C'était comme un

arrière-goût des voluptés que j'ai goûtées et dont je n'ai pas honte,

ainsi que vous le savez bien.

Nos relations ont été si familières que je serais ridicule de vouloir me

montrer dans une fausse lumière; mais, excepté vous et le malheureux qui

m'a si misérablement trompée, personne ne me connaît. Grâce à mon bon

sens pratique, j'ai toujours réussi à cacher mon être intime. Cela tient

à un enchaînement de causes extraordinaires plutôt qu'à mon propre

mérite.

Dans le cercle de mes connaissances, j'ai le renom d'être une femme

vertueuse et soi-disant froide. Et, au contraire, peu de jeunes femmes

ont tant joui de leur corps jusqu'à leur trente-sixième année. À quoi

bon cette longue préface? Je vous envoie ce que j'ai écrit ces derniers

jours; vous jugerez par vous-même jusqu'à quel point j'ai été sincère.

J'ai essayé de répondre à votre première question et j'ai pu me

convaincre de votre assertion: que le caractère sexuel et éthique se

forme d'après les circonstances particulières dans lesquelles les

mystères voilés de l'amour lui sont révélés. Je crois que cela a aussi

été mon cas.

Je vais continuer ces confessions avec acharnement et zèle; pourtant,

vous ne recevrez pas une seconde lettre avant d'avoir répondu à la

présente. En attendant, cette écriture équivoque m'amuse beaucoup plus

que je ne l'aurais cru.

Votre noble caractère m'est garant que vous n'allez pas abuser de ma

confiance illimitée.

Que serais-je devenue sans vous, sans votre bonne amitié et sans vos

précieux conseils?

Un pauvre être, misérable, solitaire et déshonoré aux yeux du monde!

Puis, je sais aussi que vous m'aimez un peu, malgré votre froideur

apparente et votre désintéressement.--Saluez, etc., etc.

_De ..., le 7 février 1851_.

L'oeuvre des conteurs allemands: mémoires d'une chanteuse allemande traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits · 第 10 / 38 题